06 – Paderborn > Bremen (km 1350 – km 1650)

  • Paderborn – Bielefeld (bivouac)
  • Bielefeld – Hüde (camping, Warmshower)
  • Hüde – Bassum (bivouac)
  • Bassum – Brême (famille)

Mathias nous implore d’éviter la route principale que nous avions envisagée pour atteindre Bielefeld, et nous trace un itinéraire alternatif le long d’un canal arboré longeant des zones humides. Nous croisons sur une piste un groupe de jeunes adultes précédés de voitures militaires en convoi téléguidé. Cela nous fait sourire, d’autant que la veille nous avions aperçu deux jeunes filles poussant leur landau rose en lisant leur tablette, prenant leur rôle de maman de poupon en plastique très sérieusement. Les adultes retombent en enfance, et les enfants veulent grandir plus vite.

C’est aussi la première journée où nous apercevons des Grues cendrées en vol. Elles nous montrent par où il faut passer et semblent nous demander de les suivre.

Elles ont bien raison d’éviter Bielefeld en tous cas, ville traversée par une ligne de chemin de fer sans charme, que nous sommes bien contents de dépasser pour chercher notre bivouac du soir. Un minuscule morceau de forêt périurbaine repérée sur la carte fera l’affaire pour cette fois-ci. Avant de s’engager dans la Köcker Wald, une silhouette familière est postée dans un angle du champ en lisière: un ornithologue et sa longue-vue ! Occupé à compter les Grives litornes, nous le laissons à son travail de patience et commençons notre «opération discrétion». En explorant les lieux, Gabriel dérange une Bécasse des bois qui s’envole droit vers le ciel. Ce morceau de forêt étant proche des habitations et quadrillé par de multiples sentiers, il n’est pas aisé de trouver un emplacement tranquille. Nous choisirons donc un lieu équidistant de ces tracés et tolérerons de trahir notre présence de temps en temps. L’eau de nos gourdes gèle encore le matin mais les doigts ne sont plus aussi engourdis quand il est temps de plier la tente et tout faire rentrer dans les sacoches.

Nous pédalons avec hâte, car la prochaine étape sera synonyme de repos au bord du lac de Dümmer see, que nous atteignons en début d’après-midi. Le paysage est incroyablement plat, un peu morne mais facile à parcourir. Nous approchons d’une zone où les champs sont jonchés de milliers de mottes de terre, peut-être le travail de taupes acharnées? On regarde aux jumelles: non, ce sont des milliers d’oies qui s’y reposent !

Quelle joie d’arriver dans la réserve de Dümmer see après ces 1500 km de vélo! C’est le premier lieu vraiment «vivant» que l’on croise sur notre route. Un paysage extraordinaire, totalement imprévu. Une sorte de petite Camargue perdue le long de cette route qui nous mènera bientôt à la fin de notre traversée allemande. Dans des odeurs de landes bretonnes, mêlant le sec à l’humide dans le vent frais, nous nous retrouvons immergés dans une halte migratoire. Nous sommes littéralement recouverts des vols de centaines d’Oies rieuses passant au-dessus de nos têtes, poussant des cris de toutes sortes. Nous en avons les larmes aux yeux. Peut-être s’encouragent-elles pour la suite de leur parcours, qui durera encore plusieurs milliers de kilomètres? Nous sommes admiratifs, heureux. En un coup d’œil, c’est une vingtaine d’espèces que Marine identifie: une terre promise pour les amoureux des oiseaux. Heureusement, il est strictement interdit de pénétrer dans ce sanctuaire, seule la périphérie en est accessible. Ce sont des étendues énormes qui s’étalent devant nos yeux, des champs recouverts d’une fine épaisseur d’eau brillante, frémissante et laissant aux échassiers le réconfort d’y trouver à manger et s’y reposer tranquillement, à l’abri de l’homme et des autres prédateurs. Notre voyage prend alors véritablement tout son sens. Ce que nous sommes venus chercher avec nos petits vélos est enfin à portée de vue.

Il est maintenant temps de chercher un camping pour y laisser nos sacoches quelques jours. Le premier nous paraît correct, mais plusieurs choses nous déconcertent, notamment la douche à crédit (chaque seconde débitait quelques centimes d’euros, frustrant quand on n’en a pas pris depuis des jours), et la densité des emplacements recouverts de caravanes vides, attendant les vacanciers de l’été. Gabriel trouve que cela ressemble à un bidonville au bord de l’eau. A côté de cela, le village de Hüde, entièrement construit en brique, est plutôt joli. A peine la tente montée, Gabriel entame une sieste et Marine part à la découverte du marais d’Ochsenmoor, au Sud du lac. Il regorge d’espèces différentes: de nombreux canards de surface barbotent à côté des Vanneaux huppés qui font des cabrioles en l’air en lançant des bruits électroniques sortis d’un jeu vidéo. Les Oies cendrées et les Oies rieuses côtoient les jolies Bernaches nonnettes. Les Barges à queue noire font retentir leur rire saccadé, comme si quelqu’un les chatouillait trop fort et qu’elles suppliaient d’arrêter. Les Combattants variés traînent la patte sous les railleries des Mouettes rieuses sous le regard placide des Hérons cendrés. Les Bécassines des marais et les Pluviers dorés sont bien cachés dans les herbes hautes et les Pipits se montrent volontiers sur les clôtures. Les étendues d’eau font miroiter les derniers reflets du soleil, et les cirrus, annonciateurs d’un changement de météo.

La pluie arrive tôt dans la nuit, et nous sommes contraints de nous abriter dans la laverie du camping pour prendre le petit-déjeuner, aucun lieu collectif n’étant prévu pour les campeurs. Ces conditions nous contraignent à rechercher une autre solution d’hébergement pour les prochains jours, que nous comptons passer à nous ressourcer et observer les oiseaux. C’est en pliant la tente que l’on s’aperçoit qu’elle a pris l’eau de nouveau par le tapis de sol, malgré la bâche en plastique que nous prenons la précaution d’ajouter systématiquement en dessous. Après dix ans de service, il faut songer à la remplacer pour la suite du voyage. Les hôtels et autres gîtes sont malheureusement inabordables car même hors saison, le lieu reste très prisé. Nous prenons contact avec Kerstin, du réseau Warmshower, qui habite à moins d’une dizaine de kilomètres du lac. Elle nous répond très rapidement que nous serons les bienvenus, y compris pour plus d’une nuitée.

C’est son mari, Manfred qui nous accueille depuis son petit atelier au fond du jardin, où il était occupé à fabriquer des couteaux artisanaux. Nous communiquons en anglais avec cet grand homme aux yeux bleus, adepte de cascade de glace, et qui revient tout juste d’une virée à Chamonix. Il nous montre dans quel bois il compte fabriquer son prochain manche de couteau: du chêne pétrifié dans la tourbe, retrouvé lors de travaux routiers alentours, vraisemblablement les pieux d’une ancienne maison forte. Il forge également lui-même les lames, dans un genre d’acier de Damas travaillé à l’acide et fabrique des boites sur-mesure dans des planchettes d’if.

Kerstin et Manfred aiment recevoir des étrangers et voyageurs de passage pour animer la maison, vide depuis que leur trois fils ont quitté le giron familial. Ils hébergent d’ailleurs en ce moment Sara, une espagnole de 24 ans en service civique dans la région de Diepholtz. Nous faisons connaissance tous les cinq autour d’un repas que nous avons préparé, dans un joyeux mélange d’anglais, d’espagnol et d’allemand. Nous passons la soirée auprès du poêle à bois et nous endormons sur le canapé du salon entourés de nos sacoches. Le couple a habité au Japon quelques années, peut-être que le rouge laque des murs de la pièce ont été peints en souvenir de cette époque ? Le lendemain, nous tentons à nouveau notre chance dans les marais de la réserve. Le temps semble s’être amélioré. On y passera une journée complète, noyés dans les flux d’oies sauvages et dans les hurlements des mouettes.

Nous tentons un piquenique sur les bords des étendues détrempées mais impossible de trouver une surface sans fiente d’oie. On installe alors un semblant de table en équilibre entre les deux selles de nos vélos assemblés. Au moment de ranger, un gros mouvement d’oiseaux se déclenche à une centaine de mètres de nous. Il a dû se passer quelque chose… Vérification aux jumelles: c’est une attaque de Pygargue à queue blanche! L’énorme rapace, un petit canard dans les serres vient de frapper. Il s’envole avec son butin au-dessus des marais puis derrière les arbres où nous le perdons de vue. On le reverra plus tard perché sur un arbre mort au bord du lac, avec deux autres de ses congénères. Le ciel s’assombrit et il est temps de rentrer. Kerstin nous a préparé d’énormes salades composées que nous avons complétées avec une omelette aux tomates «à la Kiwa», du nom de notre amie chinoise qui nous a enseigné cette recette.

Kerstin participe à l’administration d’une école maternelle «dans les bois», et en voyant nos yeux pétiller, elle nous propose de l’accompagner le lendemain pour une virée dans la forêt à la découverte de ce lieu unique. La Waldkindergarten (jardin d’enfants dans la forêt) est à quelques kilomètres de la maison. On passe devant la ferme coopérative, sorte d’Amap locale qui nourrit de nombreux foyers, puis le chemin s’arrête et l’on dépose nos vélos contre les grumes de bois à l’entrée de la forêt. Kerstin nous explique que cette quantité d’arbres abattus est due à un parasite qui dévaste tous les conifères de la région et accélère leur coupe. On croise d’ailleurs le propriétaire des lieux qui en abat un sous nos yeux en le traînant avec un tracteur de bûcheron. On arrive sur une sorte de plateau accessible en voiture, accolé à une grande clairière.

On distingue à peine les aménagements de l’école à travers les troncs. C’est la grande balançoire qui nous en signale l’entrée. Kerstin nous explique l’absence de clôture: les enfants savent qu’à partir des plumes nouées aux branches, ils ne peuvent pas aller plus loin. L’école s’organise autour d’un bâtiment en bois circulaire, sur lequel s’adossent les différents ateliers des enfants : sculpture de pierre, gravure sur bois, point d’eau pour le lavage des mains, atelier de dessin, tissage de nids en branches souples… et atour du bâtiment prennent place des aménagements insolites faits de rondins de bois, de cônes d’épicéas et de pierres assemblées pour former: « la ronde des saisons », « le dragon de pierre », « la grande tortue ». Mais nous ne voyons pas d’enfants. Ils sont peut être partis en excursion dans les environs ? On entend des éclats de voix dans le tipi et Kerstin s’introduit par la lourde porte en coton : les dix enfants et leurs deux instituteurs sont autour d’un feu à l’intérieur et nous convient à l’intérieur. Nous faisons nos présentations à ces petites têtes blondes étalées sur des peaux de moutons bruns. Andy, un des professeurs se charge de la traduction et en profite pour faire une petite leçon d’anglais à tout ce petit monde. Une des petites filles déplie ses doigts potelés pour nous montrer son âge : c’est la plus jeune, elle a trois ans ! Le plus âgé en a six et sortira de ce cycle avec un beau couteau fabriqué par Manfred, notre hôte, car c’est un moment important dans la scolarité. Puis il est temps de s’extraire du tipi et de la chaleur du feu de bois. Chacun prend son mini-sac à dos et sort jouer dans le gigantesque bac à sable. Kirsten nous conduit ensuite vers le second site de l’école où une quinzaine d’autres enfants évoluent sur un terrain semblable.

Kerstin nous glisse dans les poches deux pains de riz assaisonnés aux épices japonaises le jour de notre départ. Le regard complice, les aurevoirs se font sont la pluie mais la joie dans le cœur, tant nous avons apprécié notre séjour auprès de ces personnes d’exception.

Plutôt que de suivre la route la plus courte, nous passerons par une grande tourbière, Rehdener Geestmoor, où les Grues cendrées commencent à affluer. C’est Veronika, une des enseignantes qui nous a conseillé ce détour car elle a remarqué le retour des grues ces derniers jours. Elle a coutume de leur souhaiter bon voyage avec les enfants quand elles pompent au-dessus des forêts de chênes près de l’école. On n’en verra pas dans la tourbière même, mais des quantités dans les champs qui la bordent.

C’est à partir de la hauteur de Bassum, dernière étape avant Brême, que nous en voyons le plus en vol. On pédale exactement dans la même direction, c’est assez grisant (mais elles sont bien plus rapide que nous). Nous arrivons dans les campagnes au Sud de Brême, par des labours recouverts de Corbeaux freux, de Choucas des tours, et de Corneilles noires. Surprise parmi les Mouettes rieuses dans les champs : quelques Goélands cendrés auxquels on ne s’attendait pas à cet endroit, non loin d’un petit groupe de chevreuils. Nous arrivons sur les berges de la Wieser, et nous sommes ravis de retrouver le fil de l’eau. L’itinéraire remonte le long de la rivière jusqu’au centre, en passant par les jardins familiaux (petites parcelles jardinées avec des cabanons élaborés). Petit à petit, Marine reconnait les lieux et se repère maintenant sans le GPS, cherchant la jolie maison blanche aux orchidées derrière les fenêtres. Martin et Linda nous réservent un bel accueil, puis Oscar et Louis apparaissent sur le pas de la porte. Ça y est, nous y sommes !

Merci Linda et Martin pour votre super accueil ! Merci Manfred et Kerstin de Lemförde !

2 réflexions sur “06 – Paderborn > Bremen (km 1350 – km 1650)”

  1. Superbe votre texe. J’adore. Pas trop de prise de tête ???
    Ici il me manque l’expertise oiseaux de Marine. Mais cela ne m’empêche pas d’en prendre plein les yeux. J’ai basculé sur le Danemark, direction Copenhague.
    Be safe.
    Phil

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *