10 – Göteborg > Torrbo (km 2500 – km 3160)

  • 2022/04/14 Göteborg – Stora färgen : 70 km
  • 2022/04/15 Stora färgen – Vårgårda : 43 km
  • 2022/04/16 Vårgårda – Hornborgasjön : 70 km
  • 2022/04/17 Hornborgasjön – Odensåker : 55 km
  • 2022/04/18 Odensåker – Igasjön : 57 km
  • 2022/04/19 Iglasjön – Vibysjön : 72 km
  • 2022/04/20 Vibysjön – Tysslingen : 51 km
  • 2022/04/21 Tysslingen – Örebro : 33 km
  • 2022/04/22 Örebro – Järle : 34 km
  • 2022/04/23 Järle – Kloten : 64 km
  • 2022/04/24 Kloten – Torrbo : 53 km

Mardi 12 Avril. Au moment de monter dans le ferry, nous rencontrons sur la piste qui nous mène dans les entrailles du bateau, un autre cycliste. Il nous salue en anglais et avec surprise, on se rend rapidement compte qu’il est français. Axel est breton et partage la traversée avec nous, avec le même objectif d’aller au Nord de la Norvège. Son projet est de relier la Bretagne au Cap Nord, puis de descendre vers Istanbul avec des étapes tournant autour de 100km (son projet en solo s’appelle “Expédition Gezisykell”).

Pendant notre traversée, de nombreux Fous de Bassan côtoient notre embarcation, et nous voyons de plus près les Macreuses noires en vol. A l’intérieur, les voyageurs poussent d’étranges chargements sur de petits diables à roulettes : des colonnes de pack de bières et d’alcool achetés au Duty free. L’alcool est probablement cher en Suède pour que cela en vaille la peine.

À la sortie du ferry, une gentille douanière nous laisse la voie libre en arrêtant les voitures et nous souhaite bon voyage. On se sépare au port de Göteborg et nous filons vers le Sud, Askim plus précisément, un quartier résidentiel où nous attend Geneviève. C’est une ancienne connaissance que la mère de Gabriel a recontactée à l’occasion de notre venue. Nous arrivons chez elle par une longue piste cyclable très agréable. Nous avons l’impression de retrouver quelque chose de l’Allemagne. L’ambiance des rues, les fleurs derrière les fenêtres, les immeubles colorés bardés de bois, la présence des cyclistes. La nouveauté est le relief ! Des monticules de granit émergent de partout et nous font changer de braquet régulièrement.

Geneviève nous accueille chaleureusement et nous faisons connaissance autour d’un apéritif puis d’un repas de spécialités suédoises pour nous mettre dans le bain. Nous apprenons beaucoup auprès de cette professeur de langue, sur les traditions et la manière d’être des Suédois. Cela nous aide d’avoir le point de vue d’une française qui vit en Suède depuis plus de quarante ans.

Le temps est pluvieux au réveil, aujourd’hui nous faisons un aller-retour en centre ville pour trouver des pièces de vélo, et visiter la vieille ville. Il nous faut un pneu neuf, car ceux de Gabriel ont dû être remplacés prématurément (un mauvais lot de Schwalbe Marathon plus?), et Marine redoute d’avoir les mêmes symptômes pour la suite. Deux nouvelles chaînes et du lubrifiant mécanique, et le plein est fait ! Nous passons notre dernière soirée avec Geneviève et partons avec ses encouragements, sous une petite pluie. Nous avons fait là une très belle rencontre, Geneviève fait maintenant partie du voyage, comme les autres personnes qui nous ont accueillis sur la route.

Nous apprivoisons la topographie suédoise dès la sortie de Göteborg. Après l’interminable zone portuaire en travaux, nous gravissons les collines et longeons des axes routiers peu protégés pour les cyclistes. Quand enfin nous rejoignons une piste cyclable, nous sommes soulagés. La pluie continue. On découvre les forêts de conifères et les petites maisons de bois peintes en rouge, collées sur d’énormes blocs de granit rose polis par les glaciers. Au niveau de Lerum, nous sortons enfin de la forêt et un abribus nous abrite le temps du déjeuner. L’après-midi est rude, cela fait cinq jours que nous n’avons pas pédalé et nos jambes le ressentent.

L’abri que nous avons repéré se trouve au bord d’un lac, seulement, on réalise qu’il faut pousser les vélos sur un sentier de randonnée pendant près d’un kilomètre et demi. On le tente tout de même. Nous peinons à avancer entre les arbres et les cailloux, les grosses flaques de boues et les racines qui glissent. Les vélos arrivent dans un état désastreux à l’abri de bois. Mais quelle vue ! Nous sommes seuls au monde, sur une petite pointe de terre hérissée de conifères, en avancée sur l’eau.

On profite de l’accès à l’eau pour nettoyer les vélos et les sacoches. Marine repère quelques Garrots à œil d’or et même des Harles Bièvres. Pendant le dîner, émerge de la brume une étrange silhouette, différente des espèces observées jusque-là. Un cou trapu, un bec en forme de poignard et le front bosselé, la gorge noire: c’est un Plongeon arctique qui avance vers nous ! Gabriel se précipite sur l’appareil photo. Un deuxième plongeons apparaît juste derrière le premier et contourne la pointe où nous nous trouvons. Ils rejoignent deux autres congénères et convergent les uns vers les autres jusqu’à presque se toucher. C’est une parade de printemps ! Quelques minutes plus tard, leur chant aquatique retentit sur le lac, c’est à en donner des frissons.

Chant du plongeon arctique par Lars Edenius

15 Avril. Réveil confortable à 8°C. Au moment du départ, après quelques mètres, Gabriel détecte un rayon cassé sur la roue arrière bien voilée (celle qui a été changée à Colmar et qui a roulé avec une hernie pendant 100 kilomètres). La réparation est obligatoire, surtout avec le terrain qui nous attend et le chargement des vélos. Nous avions heureusement des rayons de rechange, compatibles avec les nouvelles roues. Gabriel change le rayon et dévoile la roue avec l’aide de Marine. Nous nous servons des mâchoires de patins de freins comme repère de réglage. On avance jusqu’à Bälinge, et déjeunons adossés au mur de pierres sèches du cimetière. Nous pensions y trouver de l’eau mais les robinets sont fermés. Il va nous falloir acheter de l’eau minérale. A notre étonnement, elle est très chère (près d’un euro pour 1,5L). Nous ne savons pas où nous dormons ce soir.

Nous reprenons la route malgré tout, en comptant sur des portions de forêts repérées sur la carte. Malheureusement, nous avons oublié de prendre en compte une nouvelle donnée : le relief ! Les forêts ne sont pas d’immenses tapis de feuilles de hêtres comme en Allemagne mais des terrains hostiles, humides, jonchés de souches, de touffes d’herbes épaisses, de blocs de pierre, réduisant à néant tout espoir d’y planter une tente.

Première tentative sous une ligne haute tension, seule zone déboisée. Mais la surface libre que nous trouvons au sol est insuffisante. Deuxième essai plus loin sur un chemin forestier. On se contentera de cela en riant de notre piètre bivouac, plein de fourmis qui mordent. Quelques coups de feu retentissent en fin de journée, et l’on réalise que l’on campe à quelques mètres d’une tourelle de chasse. Espérons que les chasseurs ne débarqueront pas au petit matin.

La tente est givrée, la température dépasse à peine 1 degré. Deux Grands corbeaux ont fait leur nid sur un des pylones de la ligne haute tension. Nous pulvérisons notre record de moyenne: 17km/h sur la matinée jusqu’à la gare de Floby (prononcer «flobu»). Nous décidons de faire un détour de 17km pour se ravitailler à Falköping dans notre enseigne favorite (20 à 30% moins chère que les autres) puis nous filons vers le lac de Hornborga.

Juste avant d’atteindre le lac, nous recherchons un bivouac. Première tentative dans un bois labouré par les sangliers. Deuxième tentative derrière un abri pour chevaux près d’une aire de stockage de grumes (où l’on dérange un chevreuil). On pose les sacoches à l’endroit où il broutait tranquillement et Marine fonce à la réserve naturelle d’Hornborgasjön pendant que Gabriel garde les affaires.

Elle revient une heure plus tard le sourire jusqu’aux oreilles. La zone du lac est couverte de Grues cendrées et propose en plus une aire gratuite pour les campeurs en tente! On recharge de nouveau les vélos et partons planter la tente sur la grande pelouse qui surplombe la réserve. Près de six mille Grues cendrées font halte en ce moment d’après le décompte journalier. Le pic d’arrivée se situe plus tôt, pendant la première semaine d’Avril, où l’on en dénombre près de vingt mille. Elles côtoient de nombreux Cygnes chanteurs, des Grèbes à cou noir, et beaucoup d’oies également.

Elles font un raffut terrible. Imaginez une cour de récréation où on aurait distribué à chaque enfant une trompette en plastique. Ou encore un jam de free jazz avec des trompettistes en furie. Le spectacle est à son comble à la tombée du jour, quand les oiseaux rejoignent leur dortoir après avoir passé la journée à se nourrir dans les alentours. C’est à la fois assourdissant et merveilleux. Nous nous endormons dans cette joyeuse agitation, qui couvre presque le chant des Bécassines des marais volant au-dessus de notre tente. Les barrissements s’interrompent progressivement avec la nuit, et reprennent de plus belle vers quatre heures du matin : la nuit fut courte !

Le jour n’est pas tout à fait levé, il fait un degré mais nous ne pouvons résister à l’appel des Grues cendrées à l’aurore. Le son de cette foule nous sort de nos duvets et nous nous rapprochons des oiseaux. Il fait froid mais le spectacle en vaut la peine. D’autres ornithologues font aussi « le pied de grue », c’est le cas de le dire, et nous faisons connaissance avec deux français du Sud Ouest.

Deux retraités photographes et baroudeurs, dont un ancien agriculteur, passionnés de botanique et d’ornithologie. On les voit de loin inspecter nos vélos puis revenir vers nous. L’un d’eux est ancien coureur cycliste amateur et salue notre aventure. « Vous n’avez pas d’assistance électrique ? » C’est une question qu’on nous a posée plusieurs fois. On répond en plaisantant qu’ils fonctionnent simplement avec nos jambes et de la semoule.

Ils ont rendez-vous avec d’autres oiseaux dans la taïga, plus au Nord ; le Grand tétra et les chouettes notamment, avec l’aide d’un ami qui les guidera dans la forêt.

Aujourd’hui, les arbres, les cailloux et cette route qui ondule comme une grande houle nous font penser à nos randonnées sur le plateau du Vercors. Nous arrivons à la réserve du lac de Östen en fin de journée et nous découvrons une plateforme d’observation au bout d’une route de granit rose concassé. A droite de la route s’étalent des champs striés de murs de gneiss sur lesquels viennent se poser des Traquets motteux. Devant nous s’étend une grande zone humide reflétant le ciel avec peu d’oiseaux. Quelques oies, une grue toute seule. On compte dormir dans le secteur, sur le parking juste en marge de la réserve, mais un visiteur arrive et il nous dissuade. Il est un peu tard, mais on reprend tout de même nos vélos pour trouver un endroit où nous serons plus tranquilles. On s’enfonce dans les bois, juste au Nord du lac, à moins de trois kilomètres. On peine à trouver un secteur plat mais cette petite butte traversée par des coulées d’animaux fera l’affaire. Nous commençons à tasser le terrain de mousse comme on le ferait avec des raquettes dans la neige. Un épervier vient se poser au-dessus de nous et décolle dès que l’on bouge de nouveau. La cime des arbres est encore dans le soleil et les sous-bois dans l’ombre. On se glisse dans nos duvets en écoutant les Bécasses des bois.

Aucun sanglier à signaler pendant la nuit et il fait 4°C dans la tente. Presque chaud, pas besoin de mettre les gants pour tout plier. Nous petit déjeunons sur les tables de la maison du parc à l’épais toit de chaume. Le Butor étoilé chante plus fort que la veille. Le soleil nous réchauffe et nous sommes survolés par deux Busards des roseaux. Nous retournons à l’observatoire de la veille pour voir s’il y a plus d’oiseaux. Deux pygargues à queue blanche sont perchés dans les arbres en bordure de la roselière mais ne bougent pas. Ce n’est pas encore l’heure de chasser. Les Traquets motteux sont toujours là, ainsi qu’une Bergeronnette printanière.

Nous choisissons l’itinéraire le plus joli, sur le réseau Sverigeleden (le réseau des pistes cyclables suédoises) et nous ne sommes pas déçus. Il démarre en passant par un tumulus datant de l’âge de Bronze, puis serpente dans les bois. Nous déjeunons dans un zone humide sur le lac de Viken, juste avant Beateberg. Nous avons l’intention de bivouaquer sur le plan d’eau de Iglasjön, que nous atteignons en début d’après-midi, au bout d’une piste sinuant dans une forêt de pins et de bruyère fânée. Les odeurs de résine nous rappellent les balades sur les versants sud du Diois. On profite des seaux à disposition dans les enclos à chevaux pour se laver et faire une petite lessive. L’eau reflète la forêt comme un miroir. Deux femelles de Garrots à œil d’or, seules habitantes du lac, viennent rider la surface. Quelques plaques de glace subsistent sur la rive. Le lieu est idyllique, peut-être un des plus beaux bivouacs du voyage que nous notons de cinq étoiles. Dans la longue-vue, un Pygargue à queue blanche vole très haut, ainsi que trois Balbuzards pêcheurs.

19 Avril. Nous sommes réveillés par le chant de l’Accenteur mouchet et du Troglodyte mignon venus se percher tout près. De petites pommes de pin tombent autour de notre table pendant le rangement. Nous reconnaissons un groupe de Bec-croisés des sapins, des oiseaux dont le bec est recourbé et se ferme comme des ciseaux, un bon outil pour chercher les pignons entre les écailles.

Nous avons soixante-dix kilomètres à faire dans la journée. Nous en avalons cinquante dans la matinée jusqu’à Askersund. Sur les quais du petit port, ce ne sont pas les pigeons qui viennent sous les tables picorer les miettes de sandwich, mais les Choucas des tours. Le plus intrépide vient se poser sur nos sacoches, comme pour mieux voir notre buffet. Les vingt derniers kilomètres sont bien plus difficiles, et nous mènent à la réserve de Vibysjön. A première vue, le coin n’est pas idéal, coincé entre l’autoroute et une route très fréquentée. Et le parking sert de déchetterie. On regrette notre lac de la veille. Une petite tour de bois se dresse dans le paysage. Elle sert d’observatoire et nous envisageons d’établir notre camp de base au dernier étage où nous serons à l’abri des regards et un peu plus à l’écart de la route. Nous tendons la bâche en prévision de la rosée et refermons nos duvets, au moment où quelques grues et un groupe d’oies atterrissent face à nous.

Les Grives musiciennes sont plus matinales que nous (elles s’y mettent à quatre heures du matin). Les oies et les grues sont reparties au moment où nous plions le camp. Un grand groupe d’une centaine d’Oies des moissons et cinq Oies rieuses débarquent. Un peu après, deux ornithologues déplient leur longue-vue en contrebas. C’est l’occasion d’échanger sur nos observations de la veille : des Pics épeichettes, un beau mâle de Busard des roseaux, des Sarcelles d’hiver, deux Canards souchets, un Cygne chanteur en vol, un Harle bièvre, un canard siffleur. « Avez-vous vu des limicoles » ? Un chevalier Gambette et quelques Vanneaux huppé, et huit Bécassines des marais. « Et le castor ? » Mince, on a loupé le castor, il était juste là dans le canal, derrière nous. Une des Oies des moissons est baguée, elle a un collier jaune autour du cou, mais impossible d’y lire un numéro. Les deux ornithologues tenteront d’élucider le mystère. La réserve est en cours de classement et d’extension. L’accès à la nature est une notion inscrite dans la Constitution suédoise et on ressent la volonté de sensibiliser les suédois à leur environnement dans toutes ces réserves aménagées que nous rencontrons. Nous sommes surpris à chaque observatoire, passerelle, plateforme, panneaux d’indications, maisons du parc avec musée et expositions…

Les bourgeons et les fleurs ouvertes sont encore rares. On a l’impression de vivre un Printemps éternel, comme si on remontait le temps à mesure que nous progressons vers le Nord.

Aujourd’hui, lors de notre troisième tentative pour trouver de l’eau, on rencontre un cyclo suédois à l’église de Knista. Il a fait le tour du grand lac Vättern et retourne chez lui à Örebro. Nous discutons un bon moment, sur notre voyage et le sien, sur notre matériel respectif. Grâce à lui, on sait maintenant qu’on peut trouver de l’eau potable dans les stations service.

Arrivée à Svalnässtugan en fin de journée, à une cabane sur la rive Ouest du lac de Tysslingen. C’est plus qu’une cabane, un vraie maison, et elle est ouverte. Gabriel fait le ménage et on s’installe à l’intérieur, enchantés par tant de luxe. Elle est meublé avec soin et très lumineuse. A 18 heures arrivent des gens qui nous informent qu’il ont réservé la maison pour une réunion. Elle est en effet ouverte au public le jour et soumise à réservation en soirée. On retire nos sacoches, un peu déçus, et projetons de planter la tente à côté. Nous sympathisons avec le groupe, qui nous assure qu’ils partiront à 21h et que nous pourrons bénéficier du lieu pour dormir.

On reprend alors possession des lieux dès leur départ. On s’endort rapidement. A 22H30, arrivent trois hommes qui ne parlent ni Suédois et à peine anglais, et déposent leurs bouteilles de vodka sur la table. Surpris par notre présence, ils prétendent avoir réservé. Marine soutient la même chose avec répartie, alors que Gabriel n’a pas émergé de son sommeil. Ils ne discutent pas trop et repartent rapidement prétextant qu’il y a dû avoir une erreur sur le planning. On découvre que le planning est effectivement visible en ligne sur le site de la commune et peut servir d’indice pour les opportunistes ne voulant pas s’acquitter de la réservation. On remballe tout de peur d’avoir d’autres visites nocturnes et pour être en règle car nous n’avons rien payé non plus. On plante la tente juste à côté, en pleine nuit. Dehors, tout compte fait, on entend mieux le chant du butor, celui des bécassines et les cris des grues.

Bécassines des marais (et Butor en arrière plan) par cyclopithecus
Butor étoilé par Romuald Mikusek

Le lendemain, nous nous dirigeons sur l’autre rive du lac, vers la maison du parc, qui abrite une belle exposition d’oiseaux empaillés. On réalise la taille du Pygargue à queue blanche, gigantesque. Les serres du plus grand rapace d’Europe sont aussi grandes que les mains de Marine.

Nous aurons l’occasion de l’observer en vol sur un des observatoire de la rive Est, avec un ornithologue local qui vient tous les jours noter les observations.

Nous faisons halte à Örebro pour nous ravitailler. On bourre les sacoches de semoule, de muesli, de chocolat, de fromage, de carottes, d’œufs et de concombre. Sans oublier le beurre de cacahuète. Les vélos sont lourds et il a même fallu sortir un sac à dos pour le surplus. Picnic dans un observatoire (encore un) sur le lac d’Örebro, dans la réserve de de Rynnineviken.

Nous traversons à nouveau cette ville, sur un itinéraire sans charme, pour rejoindre le camping. Nous atterrissons près d’un stade de foot recouvert de près de trois cent goélands cendrés qui couvrent les bruits de l’autoroute. Un grand blond borgne à la démarche boiteuse survient de nulle part et qui nous lance « I need cash », comme dans un film de gangsters. C’est le gérant du camping, il nous explique qu’il n’y a pas de quoi nous faire payer en carte bancaire, en nous accompagnant sur un emplacement minuscule. Il est boursoufflé par les racines de deux grands arbres et traversé en permanence par les enfants curieux des voisins. Les sanitaires sont mutualisés avec ceux du stade, dans un état de propreté relative. L’essentiel étant qu’il y ait de l’eau chaude. Les meilleurs bivouacs sont décidément ceux qui sont gratuits. Pour couronner le tout, Gabriel réalise qu’il a perdu les batteries de rechange de l’appareil photo. Nous nous réconfortons avec un bon plat mijoté dans la cuisine collective.

Farniente jusqu’à midi. La tente est criblée de fientes de Grives litornes qu’il va falloir nettoyer. Nous travaillons sur l’itinéraire des prochains jours et décidons de rejoindre la mer de Botnie par le réseau cyclable Suédois. Nous rejoindrons la côte plus tard que prévu pour des raisons de sécurité de circulation, mais cela nous permettra aussi de profiter d’autant plus longtemps de la forêt boréale. Nous sommes en effet en limite Sud de la taïga scandinave, ce nouveau biome que nous avons hâte de découvrir.

L’après-midi nous pédalons dans de grands espaces cultivés, qui alternent avec des sylvicultures de pins, les bétulaies (forêts de bouleaux), et des zones de coupes rases. Nous arrivons au « shelter du castor », prénommé ainsi par Marine d’après les nombreux troncs rongés à coups d’incisives. Cet abri est en bordure de la rivière de Jägler et constitue une halte pour le circuit de canoë. L’accès n’est pas aisé, et nous devons franchir les champs détrempés en poussant les vélos pour y parvenir. Avec le beau feu de Gabriel et la chandelle trouvée sur place, notre campement a des allures de de cabane de trappeur le long d’une rivière canadienne. Sans les ours, mais avec des mésanges à longue-queue qui sont de meilleure compagnie. Tellement mignonnes.

23 Avril. La matinée est difficile : notre progression est lente et ingrate car nous affrontons du vent de face et beaucoup de montées. Nous faisons le plein à la station service (essence et eau) et filons nous abriter du vent contre le pignon ensoleillé d’une église. Nous découvrons un nouveau revêtement de piste : la route-forestière-qui-colle. La poussière de granit qui recouvre les pistes est humide car le dégel est récent, et nous peinons à arracher à ces portions les quelques kilomètres qui nous séparent de la prochaine halte. Les plaques de neiges sont de plus en plus fréquentes sur le bas-côté alors que nous sommes en dessous des trois-cents mètres d’altitude. On croise de moins en moins de monde et on s’enfonce de plus en plus dans la forêt. Rarement, une boite au lettres sur le bord de la route nous indique qu’il y a tout de même des habitations isolées, quelque part. On imagine le degré d’isolement des habitants pendant l’hiver qui doit être aussi rude qu’en moyenne montagne chez nous.

Nous sommes épuisés et il nous reste encore sept kilomètres sur ces pistes en montagnes russes sur lesquelles il faut veiller en permanence aux nids de poules et aux graviers. Nous puisons dans nos réserves de bonbons sucrés et au bout du troisième nous arrivons enfin au lac de Kloten. Gabriel souffle que c’est une des plus belles choses qu’il ait vues devant le lac gelé bordé par la forêt.

La cabane de Katthällarna est sous les arbres près d’une avancée en granit polie qui plonge dans l’eau glacée. En regardant de près la surface d’eau entre la pierre et la glace, on peut percevoir un léger mouvement qui monte et qui descend. Comme si le lac respirait lentement. Trois bergeronnettes parcourent la surface en quête d’insectes sur les cristaux brillants.

On ne résiste pas à faire un feu pour nous réchauffer. Le regard dans le vide devant les flammes, nous ressentons le besoin de nous reposer après ces dix jours à pédaler sans repos. Il est indispensable de se mettre en quête d’un hébergement sur plusieurs jours dès le lendemain.

24 Avril, 3°C

« Ce matin je rêve que je suis en bivouac quelque part en montagne. Un doux roucoulement me berce. J’ouvre un œil, je suis dans notre abri en forêt en Suède, à moins de 300 mètres d’altitude, et le roucoulement est bien réel. Je m’extirpe en vitesse de mon duvet pour tenter de le localiser. Je sors en pyjama à travers la bâche qui protège notre shelter du vent. J’avance à pas de loup sur le tapis de myrtillers et de bruyère sèche qui craquent, et aperçois un point noir sur la neige. Je retiens mon souffle. Un Tétra lyre chante au milieu du lac enneigé. Je retourne chercher mes jumelles et la longue-vue, accroupie, tout doucement, et reviens sur place. Je me change en pierre, immobile et gelée, et profite de ce moment magique. »

Tétra lyre à travers la longue-vue

Marine revient à l’intérieur de l’abri, toute excitée par cette rencontre inattendue. Nous plions rapidement les bagages pour rejoindre le camping de Torrbo, à cinquante-deux kilomètres. Un Bouvreuil se perche sur un épicéa au début de notre parcours. Ces rencontres nous dotent à chaque fois d’une énergie nouvelle, un vrai moteur pour avancer malgré les difficultés (le vent, la qualité des pistes, les côtes raides, le froid, les douleurs musculaires…).

La pause de midi est à l’opposé de notre bivouac de la veille, qualifié du second pire spot déjeuner du voyage. La palme revenant à celui que nous avons fait en Allemagne, entre deux averses, une demi-fesse posée sur une glissière de sécurité dans les ronces, le long d’une voie ferrée.

Faute d’abri, nous nous postons derrière des conteneurs de poubelles pour nous protéger du vent glacial.

Sur les derniers kilomètres, nous croisons un coureur en ski-roues sur le bord de la route. Plus loin, lorsque que Gabriel prend en photo d’une vieille grange rouge, il réapparaît. On reprend alors la route. « on ne va tout de même pas se faire doubler par un gars en maillot moulant ». On accélère en moulinant tant bien que mal mais les claquements de ses bâtons sur l’asphalte se rapprochent. Quelques minutes plus tard, malgré nos efforts, il nous dépasse dans une côte avec un grand sourire complice, et nous le perdons de vue assez rapidement. On est finalement un peu soulagés car on peut maintenant reprendre notre rythme.

Nous arrivons enfin au camping de Torrbo, avec la promesse d’un repos longue durée, des douches chaudes à volonté, et des batteries chargées qui nous permettront de donner des nouvelles. Le camping est désert, la saison ne commence qu’au premier Mai (avec un mois de décalage par rapport au Danemark).

Le lac est encore gelé, une Grue cendrée s’égosille dessus toute seule. Et la forêt qui borde notre emplacement est remplie d’oiseaux. Pas de pluie annoncée pendant trois jours.

Merci Geneviève pour ton accueil chaleureux à Göteborg! Et bon vent à Axel de Gezisykell ! Merci à Erik de Natursidan.se pour nous avoir interviewés !

09 – Hvide Sande > Skagen (km 2176 – km 2500)

  • Hvide Sande – Husby (Bivouac en cabane)
  • Husby – Vanborg (Bivouac en cabane)
  • Vanborg – Thybøron – Villerslev (Bivouac en cabane)
  • Villerslev – Thisted – Østerild (Bivouac en cabane)
  • Østerild – Gjøl (Bivouac en cabane)
  • Gjøl – Brønderslev – Østervrå (Bivouac en cabane)
  • Østervrå – Frederikshavn (location)

La route longe les dunes ensablées sur notre babord à l’Ouest. Dès les premiers coups de pédales nous apercevons un rassemblement de Pluviers dorés, sur notre tribord, dans les étendues cultivées. Les petits limicoles commencent à revêtir leur plumage nuptial : l’étendue du noir sur leur ventre a bien progressé par rapport à ceux que nous avions observés en Allemagne, début Mars (il y a plus de 1000 km). Toujours dans les champs, des groupes d’oies paissent les pousses d’herbe en contre-jour. Nous notons la présence de Bernaches cravant parmi les nonnettes. Des oies sombres dotées d’un petit collier clair, comme un négatif de celui des Tourterelles turques. Les Courlis cendrés piquent le sol de leur long bec courbe.

Ravitaillement en supermarché, profitant de la proximité de la station essence pour faire le plein de carburant pour le réchaud. Un allemand nous offre gracieusement un litre en plaisantant : « Don’t use it for molotov ! ».

Aujourd’hui le vent est tellement fort et frontal, que nous roulons serrés l’un derrière l’autre, se relayant tous les deux kilomètres. Le premier protège le second qui a le luxe de moins forcer sur les pédales. Aucun abri en vue jusqu’au déjeuner. Nous nous précipitons dès que nous apercevons des bottes de pailles sur le bord de la route pour nous protéger. L’après-midi est semblable, jusqu’au shelter où la première chose que Marine fait est de s’emmitoufler dans son duvet. La cabane est située dans une toute petite clairière dans une forêt de conifères. Mine de rien, la recherche de bivouac en itinérance est énergivore, et le simple fait de savoir à l’avance où nous dormons grâce à la carte des abris danois est d’un grand réconfort. Ils sont parfois reliés à l’eau potable avec des toilettes sèches.

Il pleut jusqu’au lendemain.

Nuit fraîche. Beaucoup de vent, les bâches de notre abri claquent toute la nuit. Il pleut encore au lever du jour. Nous décidons de rejoindre un autre abri pour prendre le petit-déjeuner sur une table abritée. Nous revêtons notre tenue intégrale de mauvais temps : guêtres et pantalon étanches, veste et gants de pluie et enfin la cape de pluie maintenue proche du corps grâce au gilet jaune. C’est une sécurité vis-à-vis de la prise au vent (le « fardage » pour les copains marins). Il faut toujours penser à enfiler son casque avant de mettre les moufles, car le petit clip de la jugulaire est aussi facile à manipuler qu’une paire de lacets avec des gants de boxe. Parés à pédaler ? Parés !

La digue nous protège un peu des vents forts et des embruns salés. Nos corps sont battus par les intempéries, l’eau ruisselle sur nos visages, lavant la morve que le revers de nos grosses moufles trempées ne parvient pas à essuyer.

Au port de Thorsminde, nous découvrons une mer en tempête. Un vent établi à 40 nœuds et des rafales puissantes. On arrive même à marcher avec une bonne inclinaison face au vent lorsque l’on fait halte à la capitainerie. Gabriel se remémore en riant l’échelle de Beaufort « Force 12 : les enfants de moins de douze ans volent ». On se situerait plutôt autour de Force 7-8, ce qui de toute évidence remet en question notre itinéraire côtier. Néanmoins, le spectacle de la mer en furie est magnifique.

Par chance, notre route bifurque bientôt vers l’intérieur des terres. Mais le vent ne faiblit pas, difficulté à laquelle vient s’ajouter l’agressivité des camions et des automobilistes. Sur ce type de route (équivalent des nationales en France), les pistes cyclables sont réduites à un accotement ridicule de 50 centimètres, voir moins, entre les lignes blanches discontinues et le fossé. Nous encaissons de bonnes frayeurs, au point que Marine décide de s’arrêter à l’approche des camions, tant le souffle nous déporte puis nous aspire vers eux. Nous pédalons avec les yeux rivés sur le rétroviseur, redoutant chaque passage de véhicule. Étonnamment, les danois ne prennent aucune précaution pour dépasser un cycliste. Ils nous rasent dangereusement à 90km/h à moins d’un mètre de distance et usent même du Klaxon comme pour nous reprocher de partager la route avec eux. C’est un choc culturel comme on dit !

Nous faisons halte à Vanborg pour déjeuner, dans un shelter où nous prenons la décision d’écourter l’étape du jour à mi-parcours. En effet, les rafales de vent vont augmenter jusqu’au lendemain matin. Nous profitons de notre temps libre pour nettoyer les jantes et les patins de freins. Après l’expérience de Bellegarge (voir épisode 01) où nous avons usé nos jantes prématurément à cause de cette pâte abrasive qui se forme lorsque nous roulons sous la pluie, nous préservons le matériel autant que possible.

Les branches des arbres bordant l’abri font un grand fracas dans le vent, les troncs s’inclinent des racines à la cime et grincent comme des portes.

Le soir, Gabriel tente une nouvelle tenue de nuit : double doudoune. Une en haut de pyjama, et l’autre nouée aux pieds à l’intérieur du sac de couchage. Le tout avec un tour de cou, un bonnet en laine, des gants et des chaussettes. La technique se révèle efficace pour encaisser une nuit fraîche avec 4 degrés au réveil.

Le vent reste fort mais sans rafales violentes. Nous arrivons à Thybøron par une « route-à-camions » (c’est ainsi qu’on nomme les portions désagréables) où nous prendrons un bac, seul moyen de continuer sur la côte Ouest. Un groupe d’une dizaine de Harles huppés plongent dans le lac intérieur planté d’éoliennes. Les groupes d’oies sont maintenant majoritairement constitués de Bernaches cravant. Nous progressons le long de la voie ferrée, sur une langue de terre étroite coincée entre la mer du Nord et le fjord de Nissum Bredning. De temps en temps nous croisons un petit train à double wagon orange jaune et beige, tout droit sorti d’un circuit de modélisme.

La traversée dure une vingtaine de minutes, pendant laquelle nous apercevons, dès la sortie du port, un groupe de canards marins particuliers : les Eiders à duvet. Ils sont trapus, au bec fort bien droit prenant naissance sur le haut du front. Les mâles sont noir et blanc, tandis que les femelles arborent des teintes brunes, plus ternes et discrètes, comme chez la plupart des oiseaux.

Halte au petit musée de l’autre côté de la rive qui présente la richesse de la biodiversité du Parc National de Thy où nous nous trouvons. Nous repérons sur les cartes la réserve de Agger Tange qui est notre prochaine destination pour l’après-midi.

La piste cyclable longe la réserve sur un terre-plein d’une quinzaine de mètres de large, entre une grande zone humide à l’Ouest et le lac intérieur à l’Est. Le temps change extrêmement rapidement : on passe des éclaircies printanières aux averses de grêle à l’horizontale qui nous criblent le visage. Cette longue ligne droite filant plein Nord est magnifique, en dépit des conditions météorologiques difficiles et du vent qui empêchent Marine d’installer la longue-vue. Même la prise de photo est compliquée par le vent et les rafales. Les effets de lumière sont très brefs et puissants, à la faveur des passages nuageux.

On quitte la côte Ouest, cap plein Est, le vent dans le dos. Une main invisible nous pousse jusqu’à l’abri de Villerslev, tout neuf en planches brutes écorcées, près d’un terrain de sport.

Surprise ce matin : la neige a tout recouvert sans un bruit. Nous décollons en oubliant l’allume-réchaud. C’est la deuxième fois que cela nous arrive. Un flacon de gel hydroalcoolique fera l’affaire pour remplacer la petite pipette remplie d’essence qui permettait de préchauffer le réservoir.

On pédale maintenant au milieu des champs, avec une impression de déjà-vu des paysages allemands. Avec la même odeur de bouse qui ne nous avait pas manquée. Route-à-camions jusqu’à Thisted pour un ravitaillement. Nous atteignons cette petite ville en bord de lac par la route de la corniche sous un ciel gris. Un Huîtrier pie posté sur un gros galet à proximité de la piste cyclable ne prend pas la peine de s’envoler à notre passage.

Le pire est à venir. Nous redescendons la colline de Thisted sur une grande route très passante. On se fait vraiment peur entre la vitesse que l’on prend dans la descente, les camions qui nous frôlent et les rafales qui nous déséquilibrent. C’est très éprouvant nerveusement et nous avons hâte d’en terminer avec cette portion.

Heureusement, un abri nous attend à Østerild dans quelques kilomètres. Nous y passerons toute l’après-midi à profiter d’un grand feu de bois allumé sous une sorte de kiosque prévu pour les barbecues. Après une journée sans soleil, où la pluie reprend de plus belle, on trouve la consolation de la chaleur des braises et l’odeur de la fumée (qui au passage imprègne tous nos vêtements).

Cette grande clairière bordée de châtaigniers et de conifères est recouverte d’un tapis de mousse détrempé. Chacun de nos pas s’enfonce sur cette surface spongieuse. On entend les salves de la Grive musicienne et la ritournelle du Roitelet huppé. Et c’est dans un demi-sommeil que l’on entend les « hou » répétés du Hibou moyen-duc en pleine nuit.

5 degrés au réveil. Pluie, mais l’air est chaud. « Passerions-nous en régime dépressionnaire ? » interroge Gabriel, en fin météorologue. C’est toujours en tenue intégrale de pluie, tutu kaki et fluo jaune, que nous poursuivons notre route. Nous roulons à l’écart de la nationale 11, sur une piste de graviers fins qui font grincer la chaine et où certaines flaques d’eau occultent de gros nids de poules, très mauvais pour les vélos. Nous découvrons par surprise un observatoire au troisième kilomètre. Marine grimpe en éclaireuse dans la grande tour de bois munie de sa paire de jumelles et en redescend aussitôt. Le fjord de Tømmerby semble en effet intéressant du point de vue des oiseaux, cela vaut la peine d’installer la longue-vue et de s’arrêter un moment. Un Grèbe jougris fait son apparition en bordure de roselière, puis deux, puis cinq ! Deux individus se font face, à la manière des Grèbes huppés en parade, hochant la tête à tour de rôle.

Nous reprenons les vélos jusqu’à l’observatoire-musée de Bygholm Vejle où nous faisons une longue pause. Nous profitons de l’air chaud pulsé des sèche-mains pour nous réchauffer et tenter de sécher notre tenue.

Le petit musée de la fondation Aage V. Janssen (la même que celle du lac Filsø, cf épisode 08) abrite une belle mise en scène d’oiseaux empaillés dans un vrai décor végétal figé. On est surpris par la taille réelle des oiseaux. La bécassine des marais et les chevaliers gambettes paraissent bien plus gros à travers les jumelles que dans la réalité. Une carte synthétique des voies migratoires nous confirme que la route que nous empruntons croise bien celle des oiseaux venant du Nord Ouest de l’Afrique et traversant la mer au niveau de la pointe Nord du Danemark.

On atteint l’observatoire par un petit pont de bois au-dessus d’un canal. C’est un épais toit en chaume dont le plancher est posé sur pilotis, face au marais de Bygholm. Les ouvertures sont vitrées avec un système d’ouverture à guillotine qui permet d’abaisser le châssis à la hauteur voulue, de façon à protéger l’intérieur des intempéries.

On y observe de nombreux canards siffleurs à la tête rouge brique et front couleur paille, quelques Garrots à œil d’or avec leur tâche blanche sur la joue, et les Avocettes élégantes aux pattes bleues.

On ne peut malheureusement pas s’attarder ici car l’étape du jour dépasse 60 kilomètres, et nous n’en avons parcouru à peine quinze en fin de matinée. Il faut repartir sous la pluie.

Déjeuner à l’abri dans une station essence où Gabriel inspecte son pneu arrière et découvre une hernie d’une vingtaine de centimètres. Probablement aggravée par les coups endurés dans les nids de poule du matin. Le désordre provoque des à-coups sur tout le cadre à chaque tour de roue, il faut le changer prochainement. Espérons qu’il tienne jusqu’à la fin de l’épisode danois.

Nous atteignons au prix d’un bon détour l’abri du lac de Gjøl, bien fatigués. Placé en haut d’une butte qui nous contraint à décharger les vélos pour y accéder par un escalier raide. Là-haut, la vue depuis cette cabane ressemblant à celle d’un berger de montagne en valait bien la peine. On domine un grand lac avec près d’une centaine de Garrots à œil d’or au loin. Pendant que nous allumons le feu de bois, un cri de rapace nous interpelle. C’est un Balbuzard pêcheur houspillé par une Mouette rieuse ! Sûrement parmi les individus les plus précoces qui reviennent de leur hivernage. Il fait 4 degrés lorsque l’on s’endort, après avoir refermé le volet coulissant.

Les températures n’ont pas changé ce matin, et il a encore neigé. Voilà qu’une belle éclaircie arrive au moment de tout ranger dans les sacoches. Nous sommes survolés par une Spatule blanche et des Bernaches nonnettes. De grands groupes de Pinsons du Nord et de Chardonnerets élégants volent d’arbre en arbre. Le Bruant jaune qui nous a réveillés prend la pose dans un cerisier sauvage.

L’éclaircie est de courte durée et nous repartons sous les averses de neige se transformant en grêle, emportant dans leur souffle un de nos étendards « cyclopithecus ».

Matinée difficile pour Gabriel. Alors que l’état de son pneu s’empire (une deuxième hernie apparaît), il trime derrière Marine, ralenti par les déformations et les à-coups secouant les reins. Il faut songer à changer le pneu en urgence et le prochain magasin de vélo est à 36 kilomètres. Il tient heureusement jusqu’à Brondeslev où un pneu de rechange nous attend. Gabriel constate que la roue est légèrement voilée, en conséquence de ces deux jours avec un pneu déformé. Nous installons l’atelier au pied de l’église, dans un endroit à l’abri du vent, au plus proche du magasin de vélo. Nous sommes au milieu d’un cimetière dont les discrètes pierres tombales de granit sont posées dans un parterre de gazon impeccable, chacune bordée d’une basse haie d’ifs taillée et tirée au cordeau.

Les danois sont peut-être de très mauvais automobilistes (ne faisons pas de généralité non plus) mais le pays a cet avantage aux yeux des cyclistes de disposer partout des toilettes propres, de l’eau potable et des abris. Choses qui nous manquaient cruellement sur notre traversée de l’Allemagne.

De l’eau, du soleil, des toilettes, et on est heureux.

Après-midi sous un grand ciel bleu, assez mémorable pour le signaler car c’est la première fois que cela nous arrive au Danemark. Et en bonus, nous avons le vent dans le dos ! On arrive rapidement à la cabane prévue. Elle est placée au creux d’une dépression parmi les champs de pomme de terre, à côté d’un garage automobile tombé du ciel. Un petit étang borde l’aire de camping encore enneigée. Deux canards colvert prennent la fuite lorsque nous faisons notre trace jusqu’à l’abri dans la neige vierge.

On installe nos bâches en guise de rideaux coupe-vent et on s’endort avec le bruit des éoliennes. Gabriel éveillé surprend aussi les cris des chevreuils et d’un renard.

Nous prenons le temps de remplir une page du livre d’or qui était à disposition pour remercier les personnes qui contribuent à maintenir ce type de lieu.

L’étape du jour est courte : seize kilomètres de douce montée (les côtes danoises sont très modérées) pour plonger jusqu’à notre location à Frederikshavn, dernière étape au Danemark avant le ferry pour la Suède. Durant ce court tronçon nous sommes de nouveau confrontés à une imprudence : deux cyclistes nous dépassent l’un par le bas-côté de droite et l’autre par la gauche, sous les klaxons de la voiture qui nous double au même moment. Nous sommes consternés.

Nous arrivons dans un corps de ferme organisée autour d’une cour. Notre petite maisonnette est une des annexes à l’écart : l’ancien poulailler a été transformé en gîte.

Après une semaine dehors sans douche, la première chose à faire est de tout laver : les cyclopithèques et tous leurs habits. Nos guenilles finissent en boule dans le tambour de la machine à laver, l’odeur de feu de bois prenant heureusement le dessus sur les autres.

Repos, comptabilité, nouvelles, tri des photos, puis nuit bien au chaud. Zut, on a juste oublié de faire quelques courses. Le dîner se résume alors à deux œufs durs et des flocons de purée à l’eau.

Nous passons notre journée de repos sur la petite terrasse du poulailler à entretenir les vélos et rédiger le blog. Par chance, nous avons à disposition un tuyau d’arrosage pour refaire une beauté à nos montures ensablées. La chaîne est scrupuleusement inspectée et décrassée maillon par maillon. Elle s’est beaucoup usée depuis le changement à Strasbourg. Le tout ponctué de jeux avec le Berger allemand de la ferme, qui nous sollicite en permanence.

Le lendemain nous avons prévu une journée à Skagen, la pointe Nord du Danemark, que nous atteignons en train malgré quelques déboires pour obtenir nos billets. Le double wagon nous transporte au travers de paysages parfaitement plats, de terrains ensablés hérissés parfois de quelques rares bosquets.

Arrivés à la station ornithologique, nous sommes chaleureusement accueillis par l’équipe qui revient d’une session de suivi migratoire. Le petit bâtiment de la station est accolé à un phare et le tout abrite un lieu d’exposition, un restaurant et les locaux de la station. Elle fonctionne grâce à une équipe permanente et de nombreux bénévoles venus de toute l’Europe, logés sur place. L’équipe est très occupée à la mise en place d’un programme de capture de rapaces en présence d’un spécialiste belge. Marion, une bénévole française, est plus disponible et se propose de nous guider toute l’après-midi dans les principaux lieux d’observation.

Alice, une autre bénévole française se joint à nous sur le premier spot, les bunkers de la pointe de Grenen. Elle nous montre les centaines de Macreuses noires qui filent à la surface de la mer plein Nord. Nous y observons aussi des Fous de bassan en vol, des Sternes Caugek en chasse, et des Eiders à duvet.

Nous poursuivons sur la belle plage de sable blanc de Grenen, envahie de touristes et amassés sur l’étroite pointe de sable du bout du Danemark. En se rapprochant, nous distinguons des tâches grises à leur pied, que l’on prend d’abord pour de gros galets. Ce sont de petits phoques, à quelques mètres des badauds qui les prennent en photo et circulent avec leur chien sans gêne. C’est écœurant.

Nous rejoignons la plage de Nordstrand à quelques kilomètres en vélo, qui est le point le plus septentrional du pays. La plage est déserte, très ventée et devant nous la mer du Nord s’étend sous nos yeux dans un dégradé de bleu au vert. Quelques Plongeons catmarins, certains déjà parés de leur plumage nuptial. Puis nous atteignons un plan d’eau dit « le lac des Cormorans ». Les Grands cormorans y préparent activement leur nidification. Nous les voyons compléter leur plateforme bricolée avec divers matériaux, notamment beaucoup de fils en plastique. Nous restons un bon moment au soleil avec Marion à contempler les oiseaux. Grèbes jougris, Cygnes tuberculés, Garrots à œil d’or et de nombreux goélands… Derrière nous, caché quelque part, le Butor étoilé pousse à plusieurs reprises son cri grave, à la façon d’un souffle bref que l’on ferait dans le goulot d’une bouteille vide. Sept Grues cendrées font des aller-retours, peut-être pour trouver un lieu de bivouac pour ce soir, et il est déjà temps pour nous de rentrer.

Mardi 12 Avril, jour du ferry pour la Suède. Encore quelques courses, calculatrice à la main, pour se délester de nos dernières couronnes. Nous arrivons sur la ligne d’embarcation de la gare maritime avec une heure et demi d’avance, en tête de couloir numéro 15, à côté d’un semi-remorque estonien.

  • Merci à la station ornithologique de Skagen pour l’accueil et particulièrement Marion qui nous a guidés ! www.skagenfuglestation.dk
  • De beaux souvenirs malgré le temps dans le Parc naturel de Thy. Superbe destination ! nationalparkthy.dk/

08 – Reußenköge > Hvide Sande (km 1950 – km 2176)

  • Reußenköge – Tønder (Bivouac en cabane)
  • Tønder – Vester Vedsted (Bivouac en cabane)
  • Ribe – Esbjerg (WarmShower)
  • Esbjergb- Lønnestak (Bivouac)
  • Lønnestak – Hvide Sande (gîte)

Encore beaucoup trop de vent aujourd’hui mais c’est le jour de nos premiers Cygnes chanteurs du voyage! Nous renonçons à l’itinéraire initial longeant la digue, et préférons trouver une route plus à l’abri dans les terres. Nous faisons un crochet dans un observatoire et nous bifurquons dans la campagne au niveau de Ockholm. C’est une bonne décision, nous devons préserver nos articulations et notre moral. Nous franchissons en milieu d’après-midi la frontière au niveau de Tønder (et non sur la côte) : 2000km au compteur tout pile sous le drapeau danois! La première impression est donnée par la propreté des toilettes et ce drôle d’avertissement rédigé en danois et en allemand : pas de saucisse pour les sangliers… Nous fonçons vers le premier “shelter” repéré. Le shelter, “abri” en anglais, est une aire de camping aménagée, généralement gratuite pour éviter les dérives du camping sauvage. Elles comprennent la plupart du temps des tables, un foyer pour le barbecue, et des abris en bois surélevés ou non, assez grands pour y dormir à plusieurs.

Pause ornitho à “Ballum Sluse”, au niveau d’un bâtiment de régulation des niveaux d’eau entre la mer et le réseau de canaux à l’intérieur des terres. Plus d’une centaine de Tadornes de belon et une vingtaine d’Avocettes élégantes se nourrissent sur les zones de marnage. Nous avons du mal à nous abriter pour manger. Aucun arbre en vue, et la petite maison sur la digue est notre unique rempart contre le vent. Nous renonçons de nouveau à la piste cyclable de la côté Ouest et visons un bivouac en périphérie de Ribe, dans les terres. Nous nous ravitaillons en eau auprès d’un habitant en bredouillant quelque chose en anglo-danois. Lorsque celui-ci apprend d’où l’on vient, il nous montre le logo “citroën” de son T-Shirt, comme si c’était un point commun avec nous. Le Shelter est à quelques kilomètres plus à l’Ouest de chez lui et nous découvrons des cabanes en madriers de bois foncé recouverts d’herbe en toiture. La végétation a vraiment changé en une centaine de kilomètres : conifères sombres, tapis de bruyère et arbres de petite taille. Cela ressemble aux paysages que nous avions aimés en Norvège. Réveil à 0°C, la nuit a encore été bien fraiche. Mais dans ces abris, nous ressentons beaucoup moins l’humidité qu’à l’intérieur de la tente. Nous nous coupons du vent en installant une bâche sur l’ouverture. Une Alouette lulu vole en chantant au-dessus de nos têtes et un lièvre passe en courant sur le chemin de graviers.

Nous passons devant un étrange bâtiment contemporain en chaume, le musée du Parc National de la Mer des Wadden qui abrite une exposition sur les oiseaux migrateurs. Pause ornitho à Kammerslusen, le repère des mouettes, puis au petit plan d’eau de Sneum Digesø où l’on observe beaucoup de Canards pilets.

Le ciel s’assombrit, le vent ne diminue pas, et des averses de neige sont annoncées en fin de journée. Nous avons un point de ravitaillement à Esbjerg à atteindre avant les intempéries. Mais la neige nous surprend vers 15h en pleine ville et recouvre très rapidement la chaussée. La visibilité est mauvaise et ce moment est éprouvant pour le corps et le mental. C’est un retour en hiver, une grosse chute de neige à laquelle nous n’avions pas eu affaire auparavant. Coincés sous le auvent du supermarché, nous recherchons une solution d’hébergement pour la nuit, en pensant que ce temps allait durer. Nous utilisons encore une fois notre “joker” WarmShower en lançant quelques demandes tout en avançant vers la plage. Quelques Tournepierres à collier s’agglutinent devant la jetée et Marine en profite pour les observer à la longue-vue. Nous sommes soulagés quand Dóri et Alan nous répondent favorablement, même si l’averse vient de s’arrêter, dégageant un ciel à la luminosité mystérieuse sur la mer grise. C’est la première fois que nous apercevons une vraie plage de la mer des Wadden.

Nous passons la soirée en compagnie de ce jeune couple Hongrois et Danois avec Emma 16 mois, et sa grand-mère Lene. Ils ont parcouru l’Europe à vélo et poussé la route de la soie jusqu’au Tadjikistan. Ils rêvent maintenant de s’installer dans le Nord de l’Espagne pour y trouver plus de soleil. Malgré une bonne nuit au chaud, la fatigue accumulée nous incite à réserver deux nuits en gite sur une prochaine étape pour souffler un peu. Nous raccourcissons l’itinéraire du lendemain, nous n’allons pas jusqu’à Blåvand comme prévu (pointe extrême Ouest du pays) et coupons à travers les forêts et tourbières.

Lors d’un arrêt pour que Marine reprenne des forces, nous faisons une curieuse rencontre sur une aire de pique-nique. Un homme fume la pipe en prenant le soleil et nous aborde. Notre projet l’intrigue et il nous dissuade de voyager près des frontières russes. Il murmure comme pour lui-même en plissant les yeux “Cold war in Europe, hot war in Ukraine”.

Nous gagnons le lac de Filsø, immense lac autrefois exploité à des fins agricoles. En 2010, la fondation Aage V. Jensen a commencé les travaux de remise en eau (comme c’était le cas avant le 19ème siècle) et réussi aujourd’hui le défi d’en faire une grande halte migratoire pour les oiseaux. Un bel exemple de réensauvagement, “rewilding” en anglais.

Les paysages sont époustouflants : de grandes étendues de bruyère, des dunes de sable clair et des pins. La piste cyclable serpente gentiment suivant au plus près le relief, jusqu’au shelter. Quatre retraités à vélo viennent prendre une bière sous le auvent de la maison forestière pour fêter leur première sortie cycliste de l’année. Nous communiquons en anglais avec l’un d’eux, qui reviendra le lendemain matin pour en apprendre plus sur notre projet et nous souhaiter bon voyage.

Le premier Avril est le jour d’ouverture de la saison de camping. Un garde-forestier bien barbu arrive vers 9h pour ouvrir l’eau et les toilettes, tout en discutant et rigolant dans son oreillette avant de remonter dans son pick-up. Nous prenons le temps sur place pour prendre le petit-déjeuner et faire sécher la tente qui a givré dans la nuit. Nous n’avons que douze kilomètres à faire avant notre location de Hvide Sande.