15 – Sodankylä > Neiden (km 4850 – km 5260)

  • 2022/06/06 Madetkosken kyläkota – Kakslauttanen : 71km (bivouac) Le Parc National de Urho Kekkonen
  • 2022/06/07 Randonnée dans le Parc National de Urho Kekkonen
  • 2022/06/08 Kakslauttanen – Saariselkä – Rahajärvi 63km (bivouac) Les Hirondelles de rivage
  • 2022/06/09 Journée au lac de Rahajärvi
  • 2022/06/10 Rahajärvi – Toivoniementie lintutorni : 55km (bivouac) La grande tour d’observation
  • 2022/06/11 Toivoniementie lintutorni – Pekkala : 60 km (bivouac) La baignade et la Bécassine sourde
  • 2022/06/12 Pekkala – Näätämö : 79km (bivouac) La maison abandonnée
  • 2022/06/13 Näätämö – Neiden : 11 km (camping) Premier camping en Norvège

Le ciel est magnifique au-dessus du Kota, les petits cumulus sont de bonne augure pour le reste de la journée. Nous roulons assez vite et croisons quelques rennes, avant de voir au loin deux silhouettes familières arrêtées au bord de la route : des cyclistes-à-sacoches ! Un couple en voyage de noces, de Berlin aussi, qui font la route inverse, depuis le Cap Nord vers le Sud de l’Europe. Nous discutons une bonne demi-heure ensemble, échangeant des informations sur nos itinéraires respectifs et notre matériel. Ils nous recommandent un laavu (mot clé important en Finlande, pour trouver un camp), un peu à l’écart de la route, dans le Parc National de Urho Kekkonen. Il est à une distance qui nous va, et leur enthousiasme nous convainc d’y aller.

A mi-parcours, une supérette-station service un peu spéciale est l’occasion de notre halte sandwich. Ce genre de magasins vend tout ce dont on peut avoir besoin quand on habite au bout du monde : matériel de pêche, de chasse, de couture, alimentation, pièces automobiles, pharmacie, plantes, outils… Marine reste à l’extérieur en compagnie d’un beau chien blanc, dont le maître lui a donné la laisse plutôt que de l’attacher au crochet prévu sur la façade. Son poil est si soyeux et blanc qu’on lui attribue un prénom : Lumipallo (« boule de neige » en finnois). Gabriel revient tout content avec un puukko, le couteau de travail traditionnel finlandais, dans son étui en cuir. Un rêve d’enfant depuis celui qui avait été rapporté de ces mêmes contrées nordiques, à ses cousins Gaspard et Julien, il y a bien longtemps.

35 kilomètres plus loin, nous bifurquons à la hauteur de Kautanenn pour aller chercher le laavu au bout d’un sentier dans la forêt. Des cris de quémandage nous interpellent : une Mésange lapone nourrit son petit tout tremblant sur une branche de bouleau. Nous ne sommes pas assez discrets avec nos trois vélos chargés et nos gilets fluos… Les deux oiseaux s’envolent. Le laavu est en contrebas, au bord d’une rivière dont nous découvrons avec émerveillement le parcours sinueux. Gabriel y voit un lieu idéal pour installer le village de Yakari, le petit indien (voir la référence au rayon bande dessinée jeunesse). On joue à notre tour aux indiens : nous nous approprions les lieux et reprenons le feu qu’une famille, installée avant nous, nous transmet. A partir de ce moment-là, nous nous sentons chez nous. Un visiteuse en sac à dos et chaussures de montagne, arrive par le sentier de randonnée du long de la rivière. Elle s’accroupit pour prendre des photos au sol avant d’arriver vers notre camp. Marine va à sa rencontre et fait connaissance avec cette professeur de biologie de Helsinki, venue passer ses vacances au Nord du pays. Elle nous aide à identifier les papillons photographiés en Suède quelques semaines plus tôt.

Plus tard dans la soirée, Marine revient de la rivière où elle faisait la vaisselle en s’exclamant « j’ai trouvé de l’or ! ». Alexandra et Gabriel se penchent sur les paillettes dorées du creux de la main de Marine. Serait-ce possible ? Il y a en effet un village de chercheurs d’or à quelques kilomètres ! C’est la ruée vers l’or, Gabriel et Alexandra se précipitent près du pont, sur la petite plage à l’extérieur d’un méandre. Le soleil fait scintiller pleins de petites paillettes à cet endroit ! Tout compte fait, après quelques recherches sur internet, il s’agirait en réalité d’éclats de mica ou d’un autre minéral doré… Nous ne pourrons donc pas nous offrir tout de suite le Farrhad TX1000 qui nous fait rêver.

Nous avons décidé de rester une nuit de plus au laavu pour explorer la vieille forêt de Urho Kekkonen et randonner un peu plus loin sur le point culminant. L’atmosphère sèche et lumineuse révèle les couleurs pastels des lichens et fait briller le bois argenté des arbres morts. La forêt est intacte, pas de trace d’entretien, si ce n’est les chemins tracés pour les randonneurs à ski. Les arbres en chandelles sont nombreux à élever vers le ciel leurs branches noueuses qui nous racontent une croissance perturbée par la rudesse des saisons. Ils tomberont un jour au sol absorbés en humus sous les mousses et les lichens. Contrairement à toutes les forêts exploitées que nous avons traversées, celle-ci permet de dérouler le cycle naturel du vivant. Les pics creuseront leur loge dans les chandelles pour le printemps, où les chouettes prendront leur place cet hiver, les détritivores s’occuperont du bois mort et fourniront la nourriture aux oisillons à naître en été. Les lichens s’offrent en pâture aux troupeaux de rennes itinérants. Les rongeurs y trouveront aussi leur compte et termineront dans les estomacs des petits carnivores et dans les pelottes des rapaces nocturnes.

Gabriel est assis sur un arbre couché, et fait signe à Alexandra et Marine. Un gros oiseau gris-beige vient de décoller près de lui, d’un vol lourd et bruyant au ras du sol : une femelle de Grand Tétra. Cet endroit est manifestement aussi le domaine de ce grand galliforme, si l’on en croit les nombreux crottiers trouvés sur ce tapis moussu. Un peu plus loin, un gros rougequeue passe devant le sentier. Vérification aux jumelles, ce n’est pas un rougequeue, c’est un Mésangeai imitateur, de la taille d’un merle, avec la queue rousse. Marine installe la longue-vue pour mieux l’observer. Il n’est pas seul, quatre autres congénères volettent dans un pin. Le Mésangeai imitateur est appelé Geai de Sibérie en anglais. Typique des forêts septentrionales, il appartient en effet à la même famille que le Geai des chênes. On tend l’oreille pour percevoir leurs cris. Pourquoi « imitateur ? », c’est pourtant un oiseau au chant sourd qui miaule de discrets babils.

Gabriel ne se sent pas bien après le pique nique, il retourne au camp pour se reposer cet après-midi. Marine et Alexandra poursuivent le sentier pour gravir le sommet de Niilanpää. La forêt s’éclaircit à mesure que l’on approche, les bouleaux ne dépassent plus notre taille. Il sont maintenant rampants et rabougris, à l’image des genévriers de montagne, lorsque nous atteignons les pierriers de granit du flanc de la colline. Après un passage dans un névé, Marine scrute à la longue-vue le sommet. Il doit sûrement y avoir des Lagopèdes là-dedans, c’est tout à fait leur milieu. Il y a quelque chose des paysages de gneiss de l’Oisans des alpes françaises… Pas de perdrix des neiges, tant pis. Seulement deux faucons de grande stature dans le ciel, peut-être des Faucons de gerfaut ou des Faucons pèlerins ? Difficile à dire à cette distance. Ils ne sont plus que deux points sur les nuages quand nous amorçons la descente.

Le chemin du retour est détrempé et il faut choisir les bons cailloux pour ne pas s’enfoncer dans le sol mou. On plaisante avec des histoires de sables mouvants en visant les zones qui nous paraissent sûres. Notre progression se fait ainsi à grandes enjambées jusqu’à rejoindre la forêt sous le chant des Pipits spioncelles. Nous prenons une pause pour boire dans la rivière, car nous avons laissé la gourde dans le sac de Gabriel. Encore quelques kilomètres à la suivre et nous retrouvons le laavu. Un groupe de trois personnes, jumelles autour du cou, sont installées sur les bancs de l’abri. Ces ornithologues attendent un signe du Pic tridactyle qui a été observé dans les parages il y a quelques jours. Marine est désolée d’apprendre que deux Lagopèdes des alpes on été observés l’après-midi même par ces derniers. « Au sommet, et en habits d’hiver, tout blancs ! ».

10 degrés dans la tente ce Mercredi 8 Juin. Gabriel va mieux, excellente nouvelle à laquelle on ajoute le passage des 5000 km à la hauteur de Saariselkä. Nous stoppons notre convoi pour laisser passer des rennes devant nous. C’est incroyable de les observer traverser à leur rythme pour aller brouter en face. Proverbe de cervidé :« Le lichen est toujours plus savoureux de l’autre côté ! ».

Changement brutal d’ambiance, nous sommes suivis par un camping-car un peu insistant derrière nous, dans une côte. Malgré le peu de visibilité, il décide de nous doubler imprudemment, nous tendant au passage un beau doigt d’honneur, d’une main fripée à la chevalière brillante. Nous sommes tous les trois consternés, d’autant que la plaque d’immatriculation suisse était jusque-là gage de courtoisie et sympathie sur la route. Dans une descente entre Saariselka et Ivalo, Gabriel crie en anglais « regardez, la rivière coule vers le Nord ! ». Nous avons dépassé un point culminant, maintenant nous descendons avec les cours d’eau, vers la Mer de Barents. Le Varanger est à portée de pédales.

Ravitaillement à Ivalo en vue de préparer quelque chose de spécial pour fêter les 5000 kilomètres au prochain abri repéré par Gabriel. Nous quittons la E75 et au bout de 3 km de piste poussiéreuse, nous arrivons sur une petite mise à l’eau où une famille occupe déjà le laavu. Nous faisons connaissance avec un couple atypique : une femme au teint aussi clair que ses cheveux, accordéoniste passionnée de jazz manouche ayant fait des stages à Besançon (en France !), et un kirghize au sourire émaillé d’une dent en or, dresseur de chevaux dans un cirque. Leur trois enfants aux yeux bridés courent partout, se vaporisent du Fanta dans la bouche, puis carbonisent de la guimauve au-dessus des flammes. Ils n’ont pas réussi à pêcher du poisson ce soir, il faut venir plus tôt d’après eux. Après leur départ, nous grillons à notre tour notre repas de fête. Épis de maïs et pommes de terres à la braise, sauce yaourt et petits oignons frais. Un délice !

Le lendemain matin, c’est au tour d’Alexandra de se sentir mal. Impossible d’avaler quoi que ce soit ; elle passera la journée dans sa tente à se reposer et boire du thé vert. Nous démontons tout de même la nôtre par discrétion et prévoyons un programme chargé pour cette belle journée sous le soleil. Nouvelle coupe de cheveux pour Gabriel (avec les ciseaux de cuisine), séance photo du lac et de sa petite île, observations des oiseaux, pique-nique sur la plage, sieste, dîner tous les deux dans la fumée du feu : une vraie journée de vacances où nos jambes nous remercient. Cette fois-ci nous avons pu observer de très près les Mésanges lapones, venues se nourrir dans le pin derrière nous pendant notre pique-nique. Gabriel a contourné les arbres pour chercher son appareil photo et s’est ensuite confondu avec un tronc, l’appareil braqué sur les petits oiseaux. Une des mésanges est venue se poser à moins d’un mètre au-dessus de sa tête, si près qu’il redoutait une fiente de sa part sur l’objectif !

Vendredi 10 Juin, la température baisse. La journée de repos pour Alexandra a été bénéfique et nous sommes tous les trois de nouveau sur nos vélos, en route pour Inari. Les successions de lacs parsemés de blocs de granit émergés, nous font penser au côtes du Finistère, en Bretagne. Alexandra nous dit « la route est si belle, il faut qu’on prenne une photo au prochain lac !». Pause suivante, nous rencontrons un groupe de personnes contemplant le paysage. Un homme en chemise à carreaux et bretelles, courbé par l’âge, nous demande d’où l’on vient et ajoute aussitôt : « Moi, je suis d’ici ». Nous entamons la conversation, et au bout d’un moment, il fait l’aller-retour au coffre de sa voiture et revient avec un livre dans les mains. Ce sont ses mémoires, illustrées de ses dessins à l’encre et de photos d’un autre siècle. Cet homme a connu une brillante carrière d’ingénieur civil, et a travaillé en Indonésie, en Egypte, en Iran. Aventurier audacieux, il a navigué en canoë des Iles Lofoten (Norvège) jusqu’à Inari ! Sur une des pages qu’il feuillette pour nous, on le reconnaît, jeune, faire face aux machines prêtes à abattre une forêt. C’est ainsi que nous avons brièvement aperçu ce qu’est devenu après tant d’aventures Harald Helander, activiste finlandais ayant quitté sa carrière pour revenir à ses racines et se dédier à la protection du patrimoine naturel de Laponie. Parmi ses luttes : les anciennes forêts de Laponie, le Réservoir de Vuoto, et la lac d’Inari, le plus grand au-delà du cercle polaire.

Le paysage défile sous nous roues : de plus en plus d’enrochements et d’espaces dégagés, sans arbres. On croise beaucoup de rennes avant d’arriver au pied d’une grande tour d’observation ornithologique. L’escalier d’accès à la tour en bois est raide et vertigineux. En haut, un homme est déjà en place avec sa longue-vue, les yeux dans les jumelles qu’il baisse à notre arrivée. « Any interesting birds ? » s’enquiert Marine. Il lui dresse la liste des espèces observées avec un accent très anglais et lui demande en retour si le Durbec des sapins et le Bruant rustique font partie de celles qu’on a observées. « Pas encore ». Puis il nous montre quelques photos prises pendant son séjour en Finlande en digiscopie (appareil photo couplé à la longue-vue) : un élan, des Jaseurs boréaux, un mâle de Bruant nain, des Sizerins flammés… On entend justement les sizerins se rapprocher ! Un peu plus tard, nous observons une femelle de Busard des roseaux longer une ligne d’arbre entre deux eaux. Et c’est la fête pour les Bécassines des marais. Elles sont nombreuses à danser dans le ciel ce soir. Leur chorégraphie ? Un vol en zigzag pour prendre de la hauteur suivi d’un piqué qui fait vibrer les plumes de la queue ; ce qui produit un son chevrotant que l’on pourrait assimiler à celui d’un gros insectes. « Brrzzzzzz ! »

Nous installons le camp à proximité, derrière une haie d’arbres, à l’abri des regards. Gabriel est réveillé à plusieurs reprises par un oiseau qu’il ne reconnaît pas. Il se lève trois à quatre fois pour aller le voir car il chante tout près de la tente. Le matin, en faisant sa toilette, il réussit à le prendre en photo. C’est le Bruant des roseaux, que l’on renomme « Bruyant » des roseaux pour avoir chanté à tue-tête de 23h à 6h du matin. Il est temps de plier. Dernière ascension à la tour d’observation avant le départ. Après quelques kilomètres, nous nous trouvons à une bifurcation cruciale : nous quittons enfin la route E75 (que nous suivons depuis deux semaines) et empruntons maintenant la route 92 en direction de Kirkenes, ville du Sud du Varanger. C’est un itinéraire secondaire, sans commerce avant la zone frontalière, à trois jours de vélo.

Ce soir, nous devrons utiliser le filtre à eau pour la première fois, à défaut d’avoir pu trouver un point d’eau potable. Le bivouac que nous trouvons est sur le bord d’un lac près de Pekkala. Il fait encore assez chaud pour que Alexandra et Marine osent une baignade, puis nous nous retrouvons près du réchaud. La piste qui mène à notre campement est jonchée de crottes d’élan : en verra-t-on cette nuit ? Nous entendons brièvement le chant de la Bécassine sourde avant de nous coucher.

Dimanche 12 Juin, il a plu dans la nuit. Nous visons le camping de Näätämö, à 71 km. Grosse journée sous la pluie, un vrai crachin breton qui transporte Gabriel dans ses souvenirs de vacances dans le Morbihan chez ses grand-parents. On pédale vite, avec une chose en tête : arriver au camping et prendre une douche chaude. Nous atteignons Näätämö en fin de journée, mais l’on s’arrête en premier faire quelques courses en vue d’un bon repas. La supérette est extraordinaire, un vrai lieu de vie où l’on prend le café et où l’on vend de tout : du poêle à bois aux pièces de motoneige, de la viande de renne séchée aux raquettes anti-moustique. Nous suivons les panneaux signalant le camping, trop contents d’arriver. Mais c’est étrange, le signe « caravane » est barré sur les panneaux et le lieu est désert… La réception est fermée, nous sommes tous les trois dépités car nous avons compris que ce camping n’existe plus. Pas de douche ce soir. Une femme sort de l’intérieur du bâtiment les bras chargés de caisses de pelotes de laine. Elle nous lance froidement « fermé le weekend » et ne s’arrête même pas. Nous envisageons le plan B : retourner en arrière sur le terrain d’une vieille maison abandonnée, aperçue 3 km en amont. Pendant notre repas, les moustiques s’invitent par centaines. C’est la première fois qu’ils sont aussi nombreux à nous attaquer et nous ne tardons pas à nous réfugier dans les tentes. A l’intérieur de la moustiquaire, nous sommes maintenant guettés par une centaine de paires d’yeux, attiré par notre chaleur. Nous nous endormons dans le bourdonnement des nuages de moustiques. Le lendemain matin, nous écourtons notre café car ils sont trop virulents.

Lundi 13 Juin. Aujourd’hui nous fêtons deux événements : le passage de la frontière norvégienne et l’anniversaire d’Alexandra ! Séance photo sur cette ligne imaginaire matérialisée par un passage anti-bétail et des panneaux en plusieurs langues. Nous posons nos sacoches 9km plus loin, au premier camping norvégien de Neiden. Les trois cyclistes se précipitent alors à la douche et sur la machine à laver. Nous passons un dernier après-midi ensemble, car Alexandra reprend la route vers 20h, en direction de Kirkenes où elle prendra le bateau jusqu’au Cap Nord. En ce qui nous concerne, nous y resterons 3 nuits pour prendre le temps de rédiger nos deux épisodes finlandais et reprendre des forces avant la Péninsule du Varanger.

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14 – Kukkola > Sodankylä (km 4560 – km 4850)

  • 2022/05/29 Kukkola – Kemijoki : 58 km (bivouac) La rivière aux fleurs jaunes
  • 2022/05/30 Kemijoki – Murrola : 71 km (bivouac) Le tournoi de base ball
  • 2022/05/31 Muurola – Vikajärvi : 56 km (bivouac) Au-delà du cercle polaire
  • 2022/06/01 Vikajärvi – Raudanjoki : 55 km (bivouac) Le terrain de sport sur la E75
  • 2022/06/02 Raudanjoki – Sodankylä : 55 km (camping) Rencontre avec Alexandra
  • 2022/06/05 Sodankylä – Madetkosken kyläkota : 58 km (bivouac) Premier kota

Nous savourons le spectacle du fleuve Hemijoki depuis la fenêtre de la cuisine du camping. La salle est assez grande pour accueillir une vingtaine de personnes et nous prenons possession d’une table pour faire sécher nos affaires et sortir notre matériel des sacoches. Les plaques électriques à disposition nous permettent d’enchaîner les thés et autres boissons chaudes. Dans tous les campings, y compris les plus vétustes, il y a toujours un espace collectif avec une cuisine bien équipée. Un lieu où l’on se réfugie toujours bien volontiers, tant et si bien que nous passons peu de temps à l’intérieur de la tente. La rudesse du climat a sûrement façonné cette culture de l’accueil scandinave. Les pauses en camping sont pour nous entièrement motivées par la perspective de la douche chaude hebdomadaire. L’après-midi passe vite et c’est le moment de passer à la salle de bain : Marine attend son shampoing avec impatience, et pour Gabriel c’est le rasage ! Damned, l’eau des douches est gelée ! Comme si elle venait directement du fleuve. Grosse déception, nous nous couchons une nuit de plus tout poisseux dans nos duvets en poussant des jurons envers le propriétaire, qui de surcroît nous avait rit au nez. Il a coupé la parole à la réceptionniste qui nous proposait des pâtes et du pain lorsque nous avions demandé si le camping avait une épicerie (le commerce le plus proche étant hors d’atteinte en vélo). Il a aussitôt ajouté avec un sourire en coin : « Vous n’avez besoin de rien, vous pouvez venir au restaurant pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner ». Le lieu étant réputé pour son poisson fumé et son restaurant de standing, ce n’était pas du tout prévu dans notre budget.

Le lendemain matin, même histoire, on part à l’assaut de la salle de bain à la première heure. Thermostat à fond, la douche est toujours aussi froide, c’est décourageant. Marine arrive grelottante à la réception pour signaler le problème. Elle est accueillie par la même réceptionniste, coupe au carré sévère les sourcils froncés derrière des lunettes épaisses. Elle lui glisse presque en chuchotant : « Je vais prévenir le technicien et vous pouvez rester une nuit de plus gratuitement ». Puis elle décroche le téléphone et aboie quelque chose qui fait sursauter Marine. Ce n’est pas du Suédois, c’est une nouvelle langue très étrange ! Premier contact avec le finnois.

La douche n’est pas plus chaude en fin de matinée, nous attendons le début d’après midi que les cumulus se rechargent, probablement vidés par la quantité de touristes les utilisant sans interruption à la sortie du sauna. Puisque c’est ainsi, nous aussi nous irons au sauna ! Ce sera notre récompense après avoir passé une journée à écrire l’article précédent. Le sauna ressemble à tous ceux que nous voyons dans les jardins des suédois : une cabane circulaire sommaire, sorte de de yourte en bois. Nous poussons la porte, personne à l’intérieur, et au vu la fréquentation, c’est une chance. La chaleur est étouffante. L’énorme poêle à bois central est coiffé d’une nasse métallique remplie de pierres que l’on arrose pour créer la vapeur d’eau chaude. Nous prenons place en maillot de bain sur les gradins en bois, construits sur deux niveaux différents, suivant le degré de chaleur voulu. Marine manque d’air et s’éloigne des flammes, collée à la porte où filtre un filet d’air. Gabriel s’assoit sur la banc le plus haut. Nous accumulons en quelques minutes toute la chaleur qui nous avait tant manquée. Pour ceux qui se rendrait à Kukkolaforsen, sachez que le meilleur horaire pour une douche de qualité se situe entre 14h et 15h, juste avant le pic de fréquentation du sauna.

Les Martinets noirs font retentir leur stridulations aiguës le jour de notre départ. Aujourd’hui, Vendredi 29 Mai, nous partons en Finlande. La frontière est à une quinzaine de kilomètres au Sud, en suivant le fleuve. Le vent nous porte jusqu’à Haparanda, jumelle suédoise de Tornio côté finlandais. Les supermarchés, les magasins détaxés, et un gros Ikea forment un agrégat d’entrepôts concentrés sur cette ligne imaginaire. Ce sera le dernier paysage que l’on verra de la Suède, au bout de 45 jours et 2000 kilomètres pédalés dans ce pays. Notre portion préférée reste sans aucun doute la traversée de Göteborg à Sundsvall, à l’intérieur des terres. La partie côtière de Sundsvall à Haparanda (eurovélo 10) nous a un peu moins convaincus : l’itinéraire est mal tracé, parfois dangereux quand il nous envoie sur l’autoroute sans possibilité de détour, et trop éloigné de la Mer de Botnie à notre goût. C’est une portion que nous ne recommanderions pas en vélo.

Premier ravitaillement en Finlande. Excellente nouvelle : les roulés à la cannelle, un de nos carburants favoris (avec le beurre de cacahuètes), sont absolument énormes. A l’image des mots en finnois à rallonge, indécryptables, truffés de doubles lettres et de trémas. Gabriel compatis avec les dyslexiques finlandais, c’est déjà assez difficile en français ! On engloutit nos friandises sur le parking du supermarché, avant de partir plein Est. Puis nous changeons de cap, plein Nord à Keminmaa et désormais nous n’en changerons plus pendant toute notre traversée Finlandaise.

Nous remontons Hemijoki le long de pistes cyclables agréables. Nous découvrons un nouveau biotope : saules, sorbiers, trembles et toujours des bouleaux bien sûr. Les feuillus de la ripisylve attirent les Bruants des roseaux qui sont nombreux à chanter. Notre premier bivouac est déniché à la troisième tentative. C’est un « laavu » (abri en finnois) sur une aire de mise à l’eau des barques de pêche. Gabriel s’abrite pour faire démarrer le réchaud dans la cabine de bain, seul endroit sans vent. Ce soir le soleil se couche à 00h17 et se lèvera à 2h13. Entre ces deux horaires, le ciel est si clair et les nuages sont dans le soleil que l’on peut considérer que la nuit, telle qu’on la connaît, a disparu.

Le lendemain, les Hirondelles rustiques balayent les champs en quête d’insectes volants. Elles nous foncent presque dessus pendant notre pause sur le barrage hydroélectrique de Ossauksentie. La rivière s’élargit et nous arrivons à Muurola, dernière étape de la journée, après 71 kilomètres. On s’assoupit dans l’herbe, au chant de deux Chevaliers guignettes se poursuivant au ras de l’eau. Puis deux pêcheurs du soir s’installent sur le quai, et il est temps pour nous de refermer la tente.

Mardi 31 Mai, le terrain de sport voisin est animé par un tournoi de base-ball. Nous réalisons que le gros bâtiment à côté de notre bivouac est en fait le complexe sportif du collège de Muurola. Depuis la Suède, nous avons constaté que les terrains de sports sont des lieux de vie, investis par les habitants, à l’image de la place du village chez nous. On joue, on grille des saucisses, on regarde le jeu, on s’installe en famille sur de grandes nappes étalées sur le gazon.

Notre destination du jour est Rovaniemi, dernière grande ville avant le désert commercial du Nord de la Finlande. Nous nous mettons en quête de pièces de rechange (celles que l’on avait pas trouvées en Suède, ou alors à des prix exorbitants) : il s’agit de la cassette de pignons de la roue arrière et de la chaîne, pour chacun de nos vélos. Elles ne sont pas encore usées, mais avec les milliers de kilomètres qu’il nous reste à faire, nous anticipons l’usure de la transmission. Les prix sont élevés dans les deux premiers magasins, on ne sait pas quoi faire mais il nous reste une dernière chance à l’atelier “Martin Pyöräkorjaamo” référencé sur internet. Nous entrons par une petite porte de service dans un bazar de roues, de chambres à air, de pièces détachées, de vélos entassés jusqu’au plafond. Pas de doute, nous sommes au bon endroit. Marine avance dans l’atelier, à petit pas entre les vélos car il y a très peu d’espace pour circuler. Martin, mécanicien de stature imposante en salopette grise, cheveux longs, sort de l’arrière-boutique une paire de cassettes ainsi que deux chaînes toutes neuves. Il nous fait un bon prix et nous repartons avec un grand sourire.

Nous sommes maintenant fin prêts pour la Laponie. Nous dépassons à Napapiiri le cercle polaire arctique, précédé du village de Santa Klaus (le père noël) : des infrastructures touristiques du type cottages rouges dupliqués à l’identique, des magasins de souvenirs, du personnel déguisé en lutins… On joue sur les mots en qualifiant tout ça d’horreur boréale ! On passe notre chemin, mais surprise, la piste cyclable s’arrête ici. Nous rejoignons donc la E75, seule route vers le Nord que nous suivrons pendant encore deux semaines. On ne profite pas vraiment du paysage, concentrés sur notre rétroviseur. Contrairement à ce que nous avons vécu en Suède et au Danemark, les camions nous doublent largement et c’est appréciable. Nous arrivons sur une aire de repos sur le bord de la rivière, aménagé avec des abris de grillade. Mais nous préférons nous installer en face, au laavu Ukkoharri, non accessible aux véhicules car il faut passer par une passerelle piétonne en bois. Les camping-cars sont de plus en plus nombreux. On sent que comme pour les moustiques, la saison commence. Nous installons notre bivouac « façon Danemark » en tendant des bâches sur l’ouverture de la cabane, car il n’y a pas de place pour planter la tente : le sol, très irrégulier, est couvert de myrtilles en fleurs. La fréquentation du lieu se mesure à la quantité de bouleaux écorcés vifs pour démarrer les feux de bois. La nuit n’est pas excellente, très chaude, et nous sommes embêtés par quelques moustiques.

Réveil le premier Juin au son de la pluie sur notre abri. C’est une sensation unique d’être dans une cabane au milieu d’une forêt de bouleaux, au chaud dans son duvet entourés de cet air humide et des odeurs forestières. Nous prenons le petit déjeuner en regardant couler Raudanjoki, et consultons la météo qui prévoit de la pluie toute la journée. Nous repérons un abri pour le déjeuner mais nous l’atteignons trop tôt dans la matinée. Le plafond nuageux descend, la pluie s’intensifie. Deux allemands sont descendus de leur voiture pour nous filmer en haut d’une côte et nous encourager. On ne s’arrête pas (on le regrette maintenant), car nous cherchons depuis des kilomètres un endroit abrité pour déjeuner. Une heure après, on ne trouve qu’un vieil abribus à la structure douteuse et au toit arraché, pour tartiner nos sandwich, sous le regard curieux des automobilistes. Les chargements des camping-cars nous amusent : il y a ceux qui transportent leur voiture sur remorque, leur moto, et même la caravane en plus du camping-car. Beaucoup de plaques allemandes, hollandaises et suisses. Nos préférés, sont ceux qui transportent leur vélos, peut-être pour « faire le Cap Nord à vélo », qui sait ?

La pluie s’arrête, et le ciel s’éclaircit enfin. Le long de la route E75, les possibilités de bivouacs sont réduites. Beaucoup de terrains sont clôturés, peu de chemins en partent, et aucun « laavu » à l’horizon. Au hasard d’un coup d’œil opportuniste, une grande étendue verte est visible à travers les arbres et nous fait faire demi-tour. C’est un terrain de sport au gazon impeccable, bordé d’une piste d’athlétisme avec un toilette sec en très bon état. La pelouse est trop bien entretenue pour que l’on ose y planter la tente. C’est tentant, mais on préfère s’installer en marge, sur les graviers, avec les moustiques voraces !

Jeudi 2 Juin, en début de matinée, nous passons sur ce qui semble être un aéroport de secours. On se retrouve tout d’un coup sur une route à au moins 10 voies. La route est toute droite plein Nord jusqu’au camping de Sodankylä, halte ressourçante, et pleine de rencontres. Les allers-retours à la cuisine et à la laverie sont autant d’occasions de faire connaissance. Avec ce couple de français de Rennes, arrivés jusqu’ici en camping car, ces deux hollandaises qui embourbent leur van à quelques mètres de nous, sauvées par un bulldozer. Cet allemand enthousiaste et rieur qui étudie notre parcours sur sa carte routière. Nous partageons plusieurs repas avec Mikko, cycliste finlandais à destination de Tromsö.

Le lendemain, il retarde son départ à cause de la pluie qui s’abat sur la région. Nous faisons plus ample connaissance pendant un café à rallonge dans la petite cuisine. Arrive une nouvelle cycliste qui passe la tête par la porte, trempée. On lui propose aussitôt une boisson chaude de bienvenue. Elle suspend son gilet jaune et toute sa tenue de pluie, puis s’installe à table avec nous et dégaine sa tasse en bois, souvenir de Finlande. Pendant le déjeuner, nous apprenons qu’elle est partie seule de Berlin début Mai, et se dirige elle aussi vers le Nord. Après cette dure matinée sous la pluie, elle rêve d’un sauna et nous propose de le partager avec nous. Entre temps, Mikko s’est éclipsé entre deux averses pour son étape d’une centaine de kilomètres, et nous aurons tous les trois une pensée pour lui, pendant l’orage que nous regardons impressionnés à travers la fenêtre du sauna. Ce n’est qu’une fois côte à côte et suant que nous faisons les présentations : « elle » c’est Alexandra.

Samedi 4 Juin, nous partageons encore quelques moments avec Alexandra au camping. Elle décide de rester une journée de plus et nous convenons de prendre la route ensemble le lendemain, pour essayer de rouler à trois. Départ dimanche à 10 heures pile, notre trio jaune fluo roule vite, le vent est avec nous. Nous battons notre record de moyenne (20km/h) et atteignons rapidement la réserve de Ilmakkiaapa. Impossible d’y faire rouler les vélos, on « s’emmarécagerait », absorbés dans la tourbe sans laisser de trace. Nous arpentons à pied ce grand marais, avançant avec prudence sur des planches épaisses à fleur d’eau. Certaines basculent à notre passage, il vaut mieux être seul sur une planche pour ne pas éjecter l’autre façon catapulte. On se hisse plus loin sur l’observatoire, pour grignoter et scruter les environs. Beaucoup de moucherons et pas beaucoup d’oiseaux…

Durant l’après-midi, il est impératif de remplir nos bouteilles. On trouve un café, seul commerce depuis des kilomètres, parfait pour un ravitaillement en eau potable. Gabriel a repéré sur la carte une aire aménagée près de la rivière Kitinen. Nous l’atteignons un peu tôt, mais le lieu est idéal et décidons d’y rester à l’unanimité. C’est un « Kota » circulaire rouge, au toit conique, avec un grand foyer central et du mobilier en bois. Nous passons la fin d’après-midi à discute, lire, et boire du thé autour d’un bon feu.

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