18 – Finnsnes > Reipå (km 5787 – km 6293)

Nous retrouvons sur la route une végétation abondante et fleurie, contrastant avec l’ambiance de la toundra arctique. Même nos oreilles ne sont plus habituées aux chants d’oiseaux forestiers, il faut ré-étalonner notre perception ! L’atmosphère est lourde d’humidité chaude, ça sent l’orage.

Nous nous arrêtons au camping de Senja pour une pause de quelques jours le temps d’écrire l’épisode du Varanger (publié avec un mois de décalage, on s’en excuse!). On pensait rattraper notre retard de sommeil mais on ne s’est pas vraiment reposés à vrai dire. Il fallait voir Gabriel qui tombait de fatigue, mais ne pouvait ni faire la sieste dans la tente à 50°C, ni s’étaler à l’ombre sans être attaqué par les taons (bizarrement, Marine ne les attire pas). Malgré les prix exorbitants des campings (25€ par nuit pour planter sa tente), la douche est payante. Il faut alors ruser avec la technique de la réserve d’eau chaude prise sur les mitigeurs des lavabos avant de s’enfermer dans la cabine. On échafaude une théorie selon laquelle les douches des campings seraient alimentées par deux réservoirs différents : le premier préchauffé pour les bons clients, et le deuxième spécialement réfrigéré, voire tout droit sorti de l’eau de fonte des glaciers, de quoi vous sortir les oursins des poches.

Dimanche 3 juillet, c’est l’anniversaire de Gabriel ! Une journée pourtant studieuse où nous essayons de rattraper le retard que nous prenons sur la rédaction de notre aventure. On écrit jusqu’à 22 heures, et autant le lendemain, entre la cuisine très fréquentée et la tente en surchauffe, mais cela ne suffit pas à finaliser l’épisode du Varanger. On essaiera de le terminer en route…

Nous sommes surpris par l’afflux de touristes. Il est tel, que la direction nous apprend qu’ils refuseront probablement des clients à partir de la mi-Juillet. On redoute la fréquentation dans l’archipel des Lofoten, destination touristique très prisée vers laquelle on se dirige en plein pic de vacanciers.

5 Juillet, nous parcourons l’intérieur de l’île de Senja en direction du ferry de Gryllefjord, en T-shirt pour la première fois (du voyage!) par grand beau temps. Paysages idylliques avec la mer au pied des montagnes. Seul bémol, et grande nouveauté de ce nouveau biotope : les insectes ! Les taons et les mouches nous poursuivent sans merci. Mais nous avons trouvé une parade : accélerer ! Les mouches nous « lâchent » à partir de 15 km/h mais c’est une autre affaire pour les taons qui voyagent gratuitement sur nos sacoches, et volent aussi vite que nous pédalons. Nous n’arrivons à les semer qu’à partir de 25 km/h, à l’occasion des descentes. En revanche dans les montées, on se fait mordre, et nos réflexes de défense nous font parfois perdre l’équilibre.

Un convoi ininterrompu de véhicules nous annonce que nous arrivons à destination. L’accès au ferry de Gryllefjord est embouteillé par les camping car, les vans et les voitures à caravanes. Les premiers ont dormi sur le parking du ferry pour pouvoir embarquer à coup sûr. C’est le sort qui attend les plus éloignés dans la file d’attente. Nous, cyclistes sommes exemptés non seulement d’attente mais en plus c’est gratuit. Nous avons un petit plaisir coupable à passer devant tout ce monde, toutes ces personnes qui nous ont doublés auparavant. C’est un peu la même sensation que de retrouver une voiture au feu rouge en ville.

Nous passons deux ou trois heures à attendre (nous n’avions pas bien compris les horaires) assis à côté d’une bande de trois motards. Trois collègues allemands de la même usine près de Hanovre, s’alimentant d’après eux quasiment uniquement de chocolat et de bière. Ils ont « fait » le Cap Nord en une dizaine de jours et sont déjà sur le retour. Ils nous donnent des conseils pour obtenir des bières pas chères en Norvège, que l’on écoute d’une oreille. L’impression d’être noyés à la masse des touristes qui ne sont là que pour quelques semaines, et qui ont brûlé beaucoup de carburant pour venir, nous laisse une certaine amertume.

Le ferry ouvre sa grande gueule et nous engloutit en premier, petits cyclistes et piétons. Nous retrouvons à bord du bateau Jannis et Jenny avec leur petite Frida, un couple de Kiel en Allemagne, rencontrés au camping précédent. Coïncidence extraordinaire, nous avons une connaissance en commun : le couple en Iveco 4×4 magirus rencontré au Varanger ! Il s’étaient croisés dans un atelier mécanique spécialisé dans la région de Flensburg en Allemagne. Jannis a l’oeil pour repérer les baleines, il vient nous prévenir qu’il y en a une à l’arrière du bateau, mais nous arrivons trop tard pour l’apercevoir, dommage. C’est une région où nous avons toutes nos chances d’en rencontrer. Quelques Guillemots de Troïl et Macareux moines forment de petits points à la surface d’une mer d’huile et nous arrivons à Andenes. Le calme avant la tempête.

Ce soir des rafales violentes sont annoncées et nous regardons la carte pour trouver un bivouac abrité du vent, suite aux mauvaises expériences précédentes. La nuit est très agitée malgré la protection d’un grand talus au pied d’une falaise faisant rempart au vent. La pluie s’est invitée, le temps change très rapidement, comme en montagne.

6 Juillet, nous pédalons jusqu’à Bleik et son petit port de pêche. La plage de sable blanc de la réserve naturelle fait face à une ile de forme conique, refuge d’une colonie de près de 80 000 Macareux moine. En plaçant les jumelles dessus, on voit les oiseaux virevolter tels une nuée d’abeille autour d’une ruche.

L’après midi est très humide, nous roulons sous la pluie jusqu’à une aire de repos qui s’avère fermée et très exposée au vent. On nous dépanne gentiment d’un litre d’eau et on nous indique un endroit plus propice à moins d’un kilomètre. « Vous verrez, la plage est protégée, et il semble qu’il y ait déjà des tentes installées là-bas ». On prend notre courage à deux pattes et on se remet à pédaler sous la pluie. La plage est effectivement protégée mais les emplacements plats sont déjà pris par d’autres cyclos. Nous prenons place sur le parking en amont, entre les camping-cars. Nous avons à peine commencé à planter la tente qu’un magnifique camion Iveco blanc fait son apparition devant nous. Nous rencontrons Sandrine et Christophe, deux nomades qui habitent depuis deux ans dans leur véhicule et travaillent à bord et à distance. Nous sommes invités « au chaud » et reçus comme des rois pour un apéro partagé prolongé jusqu’à minuit.

Le lendemain, nous devons attendre que la pluie se calme pour tout plier. A 14h, nous donnons l’assaut, après un dernier (très bon) café avec nos hôtes. Le vent est de travers, la pluie ne cesse pas de toute la journée. La vue est bouchée, nous ne pourrons pas prendre le joli détour que nous conseillaient Christophe et Sandrine. On a froid, on parle peu car on ne s’entend pas avec le vent, et on avance, chacun concentré sur sa propre gestion des éléments. Nous trouvons refuge sous le pont de Risoyhamn. Tout ruisselle, il pleut sans discontinuer jusqu’au lendemain matin.

Dans la nuit, nous avons échangé avec un couple de voyageurs qui se trouvent à 7km de notre pont. Nous étions entrés en contact avec Amande et Vincent au mois d’Avril, lorsqu’ils faisait halte chez les mêmes hôtes que nous au mois de Mars, à Dümmer see en Allemagne. Nous les rejoignons en fin de matinée dans leur maison de location. Nous faisons la connaissance de leur petite famille : Louison et Gabin, 3 et 5 ans. C’est aussi l’occasion de prendre une précieuse douche chaude et de partager un repas ensemble.

On repart en vélo, sous le crachin norvégien. Puis la pluie s’arrête et un jeune Courlis corlieu apparaît dans le fossé.

La pluie reprend de plus belle et nous décidons d’écourter l’étape à Forfjord pour limiter les dégâts. La tente est plantée quelques minutes avant que le grain qui blanchit le paysage nous atteigne finalement.

Arrivés à Sortland le 9 juillet, nous faisons un ravitaillement et un changement de pneu pour Marine. C’est le troisième pneu que nous changeons, les « marathon plus » de Schwalbe ont manifestement un défaut qui provoque des hernies. Gabriel avait dû en changer deux fois en Allemagne et au Danemark, raison pour laquelle Marine transportait un pneu neuf “au cas où” depuis le début de la Suède.

Nous établissons le bivouac dans un petit jardin public à l’abri des regard au niveau du pont de Stokmarknes, en surplomb du port et de curieuses sculptures de granit poli.

Dimanche 10 Juillet, Marine n’est pas en forme ce matin. La nuit à côté du pont n’a pas été reposante. Trop bruyante… Nous rentrons officiellement sur l’archipel des Lofoten par le ferry de Melbu à Fiskebøl.

La fatigue des derniers jours nous fait choisir l’itinéraire le plus direct et nous prenons les raccourcis dès que possible, pour écourter l’épisode Lofoten. Trop touristique pour nous. Le contraste est vraiment important avec le Varanger, où nous étions tranquilles, avec les oiseaux, et dans les grands espaces.

Sur la route, chaque croisement avec un camping-car, accentue notre malaise. On a pourtant connu des périodes avec beaucoup de trafic routier, dans les zones urbaines ou les grands axes. Mais cette fréquentation est différente, ce ne sont pas des « locaux » et il y a quelque chose d’irritant à partager l’espace avec ces véhicules imposants, qui doublent sans prendre en considération leur encombrement. C’est un peu comme quand on en sue pour arriver au sommet d’une montagne et que l’on découvre stupéfaits que l’endroit est envahi par des groupes montés en voiture sortant les bières de la glacière. A considérer les choses de cette manière, nous nous rendons compte que nous créons de la frustration, et que ces pensées négatives nous mettent des œillères. Nous réalisons que la fatigue et le mauvais temps y sont pour beaucoup.

Heureusement, le 11 juillet, nous avons quelques éclaircies. Nous sillonnons la région dans des paysages de moyenne montagne qui nous rappellent les massifs autour de Grenoble. C’est un peu comme parcourir les sommets du Beaufortain ou de l’Oisans, depuis une piste cyclable sans difficulté sportive, avec une mer bleue au pied des falaises. On comprend le succès de cet itinéraire cyclable.

Nous dépassons les 6000 kilomètres au compteur dans cette belle région et par grand soleil ! Nos cœurs se sont réchauffés et le moral est remonté en flèche ! Nous faisons halte dans un camping pour prendre une douche comme cela se pratique parfois, moyennant quelques couronnes. Mais c’était sans prendre en compte l’effet Lofoten ! « Si vous voulez juste prendre juste la douche, c’est 75 couronnes par personne.»

Soixante quinze couronnes. Pour un jeton de cinq minutes. Par personne. Soit sept euros cinquante. Gabriel n’en revient pas.

« Sept euros cinquante, tu te rends compte, c’est le prix d’un bo bun chez Christian ».

« Sept euros cinquante, tu te rends compte, c’est le prix d’une margarita chez Fabio ».

Et ainsi de suite pendant toute la montée du col de Leknes…

Nous atterrissons près de Kilan, dans une aire de retournement protégée du vent par des talus en contrebas d’un grand marais. La surface est détrempée, couverte d’orchidées et nous plantons la tente sur l’herbe déjà couchée par de précédents occupants.

Mardi 12 Juillet. Gabriel rentre en hâte dans la tente prendre l’appareil photo et réveille Marine : « Y a la poule des marais, le truc des saules en haut ! ». Nous avions effectivement repéré des crottes de Lagopède des saules la veille. Séance photo d’un adulte qui rameute ses deux petits loin des cyclopithèques, sur fond de deux Courlis corlieu perchés sur leur caillou.

Nous pédalons vers le Sud, à la recherche d’un camping, car nous en avons grandement besoin. Les deux seuls que nous trouvons sur notre route sont soit trop chers, soit complets (même pour un emplacement de tente). Qu’à cela ne tienne, nous ferons notre lessive et notre toilette dans le prochain ruisseau, au pied d’une grande falaise à l’écart de la circulation. Un endroit calme avec toutes les facilités, qui vaut tous les campings du monde.

Tout propres et satisfaits, nous établissons le bivouac du 12 Juillet dans un petit amphithéâtre de pierre sèche en belvédère sur la mer, à l’abri du vent et de la pluie annoncés. L’horizon se noircit, la brise se rapproche à vue d’oeil. Nous profitons de ces derniers moments de calme pour manger sur les gradins.

On prenait tranquillement notre couscous dos à la mer quand Gabriel a dit « dis-donc, pour avoir une chance de voir des baleines, faudrait peut-être se donner la peine de changer de sens pour regarder la mer !» Et là … « Pfffff » le souffle et le dos d’un rorqual ! Une fraction de seconde, et à vingt mètres de la falaise, un instant magique. On a attendu qu’il refasse surface, mais bien trop loin pour la photo. Probablement un Petit rorqual, mais sans certitude : on est complètement novices en cétacés ! Une espèce encore chassée en Norvège…

Mercredi 13 Juillet. Nous avons décidé de quitter les Lofoten en passant par les dernières îles de l’archipel plutôt que de rejoindre le continent tout de suite. Le ferry nous emmène à Værøy en deux heures, gratuitement, et toujours avec la priorité sur les véhicules motorisés.

Nous explorons l’île jusqu’à Nordland sur la façade la plus exposée au vent. Des rafales à décorner des rennes. Cela ne nous empêchera pas d’observer quelques phoques qui jouent à cache-museau sous l’eau, près des rochers de la plage. Ils semblent nous regarder avec curiosité, apparaissant et disparaissant de la surface par intermittence. Une belle rencontre !

Manifestement, il est impossible de planter notre tente ici avec un tel vent. Nous rebroussons chemin vers le centre de l’île. Petite halte et sieste réparatrice au pied de l’ancienne église, et c’est reparti en sens inverse. Les cotes sont abruptes. On effectue sur Værøy tout le dénivelé que l’on a pas fait dans le reste de l’archipel. Nous plantons la tente sous la pluie (ça devient notre quotidien), à l’entrée d’un tunnel condamné à la circulation.

Lors d’une éclaircie, nous sortons de notre maison et constatons que tous les oiseaux du coin en font autant. Les Pipits farlouses reprennent le nourrissage de leur nichée, les bébés traquets motteux réclament la bécquée, et les sizerins sizerinnent en coeur avec les Verdiers d’Europe.

L’île nous plaît : moins touristique (le prix du ferry pour les véhicules serait une explication), une végétation rase, des forêts très localisées, falaises et pierriers abrupts. Certaines parties de l’île ne sont accessibles qu’à pied ou en bateau. Comme le village de Måstad, village de pêcheurs abandonné dans les années 50. On décide de rester une nuit de plus sur l’île pour randonner sur les sommets. Pas de bol, on est dans le brouillard au terme des 300 mètres d’ascension.

Cela aura eu le mérite de réveiller les muscles que l’on ne sollicite plus à vélo. On se lève le lendemain tout courbaturés. Nous prenons la direction du port et nous réfugions dans la salle d’attente car la pluie a repris de plus belle. Deux français occupent déjà l’espace. Ils se présentent comme des « habitants de la terre » et nous racontent tous leurs exploits de baroudeurs. Ils ont « fait » les Etats Unis, ils ont « fait » la Patagonie… La conversation s’ouvre brièvement vers nous : « Et vous, vous voyagez à vélo ? Nous on a fait la Corse de long en large, c’était du grand n’importe quoi… ». « Vous suivez les oiseaux ? Nous on a vu des Macareux à deux mètres ».

Curieusement, depuis que la période touristique a commencé, nous rencontrons énormément de voyageurs qui nous racontent leurs aventures dans de longs monologues sans chercher l’échange, juste une oreille attentive. Au final, est-ce qu’on ne fait pas la même chose en partageant notre voyage à travers ces textes ?

Nous apprécions d’autant plus les rencontres humaines où il y a du partage, comme c’était le cas dans cet épisode avec Sandrine et Christophe, Amande et Vincent, Janis et Jenny…

Le voyage en ferry est synonyme de repos. Nous avons quatre heures devant nous avant d’arriver à Bodø sur le continent. Ce n’était pas calculé, mais on échappe par la même occasion à un gros épisode pluvieux. Encore la pluie, toujours la pluie. On préfère encore la neige et le froid, plus faciles à gérer en itinérance, à l’humidité qui s’empare de tout.

Nous bivouaquons sur les hauteurs de Bodø, près d’un grand parking au départ d’une randonnée, au prix d’une montée épuisante. Tout est trempé. On plante en hâte la tente sous une grosse averse qui se déclenche à la deuxième sardine.

16 Juillet. Réveil sous la pluie, pédalage sous la pluie, bivouac sous la pluie. Et de la casse sur le vélo de Marine : un des oeillets de fixation du porte bagage arrière s’est dessoudé. Heureusement qu’il y a un deuxième oeillet de disponible. Moyennant un nouveau réglage du porte bagage, c’est jouable. La même avarie était survenue sur le vélo de Gabriel en Suède.

Deux bonnes nouvelles cependant :

1- on a réussi à faire sécher la tente pendant une fenêtre de météo très courte.

2- on s’est fait offrir un thé par un propriétaire d’hôtel fermé car réquisitionné pour les réfugiés ukrainiens.

17 Juillet. Pluie ininterrompue. Réveil sous la pluie, pliage sous la pluie, pédalage sous la pluie. Déjeuner dans un abribus coloré et bivouac dans un abri repéré sur la carte : au bout d’un chemin raide et glissant qui précède l’épreuve d’un marais spongieux, se trouve une pagode de méditation installée sur la berge d’un petit lac couvert de nénuphars. Faute de place à l’intérieur, car le lieu est fréquenté par les randonneurs, nous dormons sous l’avancée de toit. Nous faisons la connaissance de Sandra et Jens, deux courageux marcheurs au long cours, en direction du Cap Nord.

Après une bonne nuit, nous retraversons le marais détrempé pour rejoindre la route. En ayant pris soin cette fois-ci de décharger les vélos pour ne pas les salir dans la tourbe. Excellente nouvelle, la tente est sèche, et le camping où nous voulons nous arrêter n’est plus qu’à vingt kilomètres !

Nous arrivons exténués, et le prix s’avère plus cher qu’annoncé sur internet mais cela n’a plus d’importance. Les prix sont rarement très clairs sur notre parcours en Norvège, que ce soit dans les supermarchés ou dans les campings, un certain flou est entretenu sur le prix des choses (un brin agaçant). Un groupe de 18 français arrive en début de soirée. Ils ont été refusés dans les autres campings pour leur première nuit en Norvège. On sympathise avec les organisateurs de cette excursion en scandinavie avec quinze adolescents de région parisienne. La cuisine où nous nous étions réfugiés est bondée et bien animée tout à coup. Ce soir c’est Burger Kefta pour tout le monde. « comment on prépare les Kefta ? Tu fais chauffer de l’huile et t’envoies. Toi tu coupes les oignons et on laisse propre derrière, les gars ! » Cela transporte Gabriel dans les bons souvenirs de stages aux Glénans, à encadrer des jeunes des banlieues défavorisées. « Ah la la, ça sent le Courtepaille ici, vas-y ! ».

Après une nuit réparatrice, il est temps de se mettre au travail pour écrire. On extirpe l’ordinateur de sa housse, on l’allume… et mauvaise surprise : l’écran est cassé !

Probablement trop compressé par les sangles de maintien des vélos pendant une traversée de ferry… On rédige cet épisode tant bien que mal, avec un écran qui se réduit d’heure en heure, progressivement gagné par les défauts d’affichage. Nous ne pourrons probablement pas écrire le prochain article dans de bonnes conditions… Il nous reste encore les téléphones portables pour donner des nouvelles. Mais nous avons perdu là un précieux outil qui nous permettait notamment de décharger les photos et de gérer correctement notre site. Quid de la suite ?

Mercredi 20 juillet. Nous attendons avec impatience la visite de Marine et Damien, deux cyclos qui voyagent depuis la Mayenne avec leurs deux chiens en carriole. Et pas des petits gabarits ! Très chargés, avec tout le dénivelé de la côte Ouest norvégienne dans les pattes, ils ont énormément de mérite. On voit passer six cyclistes à sacoches dans la matinée, mais ce n’est pas eux. Quand plus tard arrivent deux cyclos avec une remorque chacun, on les reconnaît tout de suite !

On partage un café ensemble, ravis de se rencontrer et de s’encourager pour la suite. On les regarde repartir sous la pluie, en leur souhaitant du soleil pour la visite des Lofoten. On pense tout bas au sort similaire qui nous attend demain matin.

17 – Vardø > Finnsnes (en bateau)

A bord du navire de croisière Polarlys (“lumière polaire”), on peut vous dire que nous avons fait chuter la moyenne d’âge. On n’est pas DU TOUT dans notre élément, tout de Quechua vêtus, sur les belles moquettes et les salons à l’ambiance feutrée. Les croisiéristes sont tous sur les transat pour profiter du soleil. Si on avait su, on aurait pris notre maillot de bain pour profiter du jaccuzzi, nous aussi. On continue d’explorer le vaisseau : succession de magasins, de bars à ambiances différentes, une salle de remise en forme, etc.

On se questionne sur ce mode de voyage outrancier, mais il faut bien avouer que l’on apprécie le confort d’une cabine avec salle de bains et après-shampooing aux extraits d’airelles sauvages (s’il vous plait !). Même sans hublot on est ravis : pour une fois qu’on peut faire le noir complet…
On profite des balades sur le pont pour admirer les effets de lumières sur la côte et faire un peu de seawatching. Au nord de Båtsfjord, quelques Fulmars boréaux ont suivi le bateau. Et devinez qui a envie de vomir parce qu’elle a trop regardé dans les jumelles ?!

De retour à l’intérieur, nous installons notre bureau temporaire sur une table de café face au paysage qui défile doucement. Nous devons travailler l’itinéraire à venir car le plan A, qui prévoyait un retour par la Finlande et l’Europe de l’Est, a été remis en question par la guerre en Ukraine. Des témoignages peu encourageants de nombreux voyageurs nous ont dissuadé d’emprunter les pays limitrophes de la Russie, et aussi de parcourir la Finlande pendant la saison des moustiques.

En prenant le Hurtigruten en direction de la côte Ouest de la Norvège, nous entamons le plan B pleins d’incertitudes. Mais la perspective de découvrir l’archipel des Lofoten et de passer par deux nouvelles réserves naturelles « clés » sur le chemin du retour, nous donne un nouveau souffle. Nous prévoyons de viser la pointe de Falsterbo à la fin de l’été, un gros passage migratoire du Sud de la Suède, et d’enchaîner avec la réserve du delta de l’Oder sur la frontière Germano-polonaise. Puis, nous pourrions redescendre par la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Hongrie, la Slovénie, l’Italie et la Suisse.

Nous souhaitons revenir en France au mois de Décembre pour prendre une pause sur le parcours et surtout revoir nos proches. Cette ébauche d’itinéraire est susceptible de varier encore, au gré de la météo (réelle et géopolitique) et de la fatigue des cyclopithèques. Les estimations du kilométrage à parcourir avoisinent les six milles kilomètres, ce qui nous situe à mi-parcours. C’est jouable, même si cette fois-ci, nous ne nous interdirons pas quelques pas de géant en train ou en bus.

Arrivés le surlendemain à Finnsnes, nous débarquons avec deux autres cyclistes itinérants, à 4 heures du matin. Des voisins : deux français de Chambéry, qui évoquent ensemble leurs balades autour de chez nous. « Là tu prends le Col du Cucheron, puis tu déboules à Saint-Pancrasse par la petite route… ». A l’évocation de ces noms familiers, on est happés malgré nous vers nos souvenirs isérois.

  • Vardø : départ le 30 Juin à 17h00
  • Båtsfjord : les Fulmars boréaux
  • Berlevag
  • Mehamn
  • Kjollefjord
  • Honningsvåg : le Cap Nord, vers 6 heures du matin, pendant notre sommeil.
  • Havøysund
  • Hammerfest : escale le 01 Juillet à midi, la ville la plus septentrionale du monde.
  • Øksfjord
  • Skjervøy
  • Tromsø
  • Finnsnes : Arrivés le 02 Juillet à 04h00

A bientôt pour le prochain épisode !

16 – Neiden > Vardø (km 5260 – km 5787)

Cet épisode commence à Neiden, petit village de Norvège, juste après la frontière finlandaise où nous avons passé quelques jours au camping pour recharger les batteries.

Jeudi 16 Juin, nous partons à l’assaut du Varanger. Les compteurs, enclenchés à Boidans (dans le diois) à la date du 10 Février, indiquent aujourd’hui 5300 km. Après l’équinoxe de printemps à Brême en famille et avec les oies sauvages, nous visons à présent le solstice d’été sur la région la plus septentrionale du parcours, dans un condensé de biotopes unique.

Le Varanger est la dernière des péninsules qui découpent la côte de la Norvège dans la mer de Barents. Le précieux biotope de toundra arctique, à l’intérieur des terres, accueille un grand nombre d’oiseaux pendant la période de reproduction. Une des particularités de cette péninsule réside dans le fait que le fjord est un des rares orientés à l’Est, et peu profond. Cela en fait une place de choix pour un grand nombres d’espèces, comme les canards arctiques, et les alcidés (famille des pingouins et apparentés). C’est une destination prisée par les ornithologues pour assister à l’hivernage des milliers d’eiders et autres espèces, et au printemps pour l’arrivée des migrateurs.

Nous sommes maintenant si proches d’une de nos plus importantes étapes du voyage que l’on oublie dans l’excitation la pluie, les 6 degrés du thermomètre, et les contingences téléphoniques (nous sommes privés de forfait depuis le 11 Juin). Nous sommes plus que parés pour affronter ces conditions, en « tenue danoise », la tenue de pluie intégrale qui avait fait ses preuves en Avril, dans les tempêtes de grêle et de neige sur la côte Ouest du Danemark.

Nous descendons le cours de la rivière Näätämöjoki (prononcer “nèhètèmeu-joki”) jusqu’à la franchir six kilomètres plus loin pour amorcer une montée jusqu’à un curieux bâtiment blanc qui domine la vallée. Bien trop couverts pour cette première côte, nous sommes soulagés d’y faire une pause et laissons nos vélos contre un banc de l’entrée. Notre curiosité d’architectes pour ce bâtiment contemporain, nous pousse à ouvrir la porte du musée des Samis. Nous y découvrons la riche culture de ce peuple : leur savoir-faire, l’artisanat, leur spiritualité, leur langue, etc. Après tant de pression extérieure sur leur territoire depuis le Moyen-âge, l’activité intense des missionnaires chrétiens à partir du 17ème siècle, et la progressive uniformisation culturelle venue d’ailleurs ; ce peuple autochtone ancestral est aujourd’hui réduit à peu de chose.

1- hameçons en os 2- graphie Sami 3- flotteur de filet de pêche en écorce de bouleau 4- pièces de jeu 5- récipient en écorce de bouleau 6- chronologie de la disparition du territoire Sami

On reprend les vélos l’esprit mitigé. Cette visite nous produit le même émerveillement que “Nunavik”, une très belle exposition de 2016 à Grenoble, sur les inuits. Le fil de l’exposition termine malheureusement à l’identique : par le constat désolant de l’extinction culturelle, toujours pour les mêmes raisons. On progresse difficilement, coup de pédale après coup de pédale, avec le vent de face et le froid qui passe à travers les fermetures éclair. Nous prenons une pause sur une aire de repos où sont stationnés des ornithologues, longue-vue déployée, et gros objectif photo braqué sur un busard chassant en vol chaloupé sur les marais.

Plus loin, la route est creusée dans un granit noir brillant de pluie, à la façon d’une porte initiatique qui ouvre sur un nouveau monde. Nos yeux se remplissent des vastes étendues rocheuses et de plaines humides, bordées de montagnes aux flancs écroulés, où subsistent des névés et jaillissent des cascades. On trouve des similitudes avec les massifs de chez nous, les rennes remplaçant les vaches des alpages. Et au bout d’un virage, à l’horizon, nous apercevons les plateaux bleutés du Varanger…

Une Buse pattue vole en surplace au fond du fjord de Bugøy, notre premier contact avec la mer. Le terrain est escarpé et les surfaces enherbées et plates qui paraissent idéales pour bivouaquer sont en réalité des zones humides. Au terme de trois tentatives, dont une où Marine achève de tremper ses chaussures, nous plantons la tente au bord d’une piste, sur un élargissement en graviers à l’abri du vent, bien fatigués. La pluie tombe quelques instants plus tard, nous prenons le repas à l’intérieur et nous endormons comme des canards, la tête dans le duvet.

La fatigue de la veille prolonge notre sommeil jusqu’à 9h30. C’est rarissime dans notre rythme de cyclo-voyageurs, toujours prêts à décamper très tôt. Un pick-up s’arrête devant la tente, la vitre se baisse, et un homme s’y accoude : « Hey guys ! Where are you from ? ». Il s’esclaffe quand on lui répond qu’on est venus de France avec nos petits vélos. Il les montre du doigt, interloqué. « You-are-crazy ! » dit-il en détachant bien chaque mot. Il repart tout sourire en nous faisant un geste de la main dans son rétroviseur. Ce n’est pas la première fois qu’on nous prend pour des fous, mais ça nous amuse. Petits points sur la carte que nous sommes, nous traversons des prairies broutées par des troupeaux de rennes, et des chaos de blocs gigantesques. Du haut de l’un d’entre eux, nous distinguons de mieux en mieux notre futur terrain d’exploration. L’horizon est sombre mais les plateaux enneigés du Varanger s’en détachent dans cette faible lumière. Cascades, lacs, roches noires, végétation rabougrie caractérisent cette traversée. Le vent froid nous pousse vers un abribus pour reprendre des forces à la hauteur de la bifurcation qui mène à Bugøynes. L’abri a manifestement servi de pissotière… mais cela n’a pas d’importance. Sans nous en rendre compte, nous venons de franchir le symbolique 70ème degré de latitude Nord. On s’en souviendra !

On ne compte plus les bus et les caravanes qui ralentissent sur ce croisement, installés à même le sol sur une couverture de survie parsemée de notre bazar. Un des véhicules nous tape à l’oeil, c’est un camion kaki que nous retrouvons à l’aire de repos suivante. Gabriel s’avance, curieux, vers ce magnifique Iveco Magirus tout terrain, et entame la discussion avec le chauffeur. Il ne tarde pas à nous inviter à l’intérieur, sa femme prépare déjà deux cafés supplémentaires et des cookies. Nous passons une bonne heure en compagnie de ce couple de retraités allemands baroudeurs, dans la chaleur de l’habitacle, avec vue sur le fjord du Varanger et les élevages de saumons. Depuis qu’ils se connaissent, ils n’ont jamais perdu une occasion de passer leur vacances à voyager 4×4, surtout en Afrique. Cette rencontre nous remplit de joie et d’envies de nouveaux projets d’itinérance. Ils nous dépassent plus loin avec des klaxon d’encouragement dans une belle côte.

La route touche le fjord, dans la anse de Gandvik et nous roulons maintenant avec la mer à tribord. Nous apercevons les premiers Pygargues à queue blanche juste après. Que demander de plus comme signe de bienvenue, que cet énorme rapace emblématique de la Norvège ? Nous avons tout juste le temps d’arrêter nos vélos pour les photographier avant de les voir disparaître derrière le relief.

Pour ce soir, nous élisons domicile sur le versant Nord du fjord du Varanger en contrebas de la route à Sorbemejärvi, juste en face d’un petit îlot de granit rose. En scrutant l’autre rive, bien plus habitée, on essaie de repérer les points de passage à venir. Nous arrimons la tente avec la totalité des haubans par précaution, et le sommeil nous rattrape dans les claquements de toile. En pleine nuit (mais en plein jour), Marine se lève et observe les effets de lumière éblouissants à la surface de la mer. Les Harles bièvres et Eiders à duvet ont constitué un dortoir sur la berge abritée du petit îlot. Ils ont disparu le lendemain.

Samedi 18 Juin marque le moment où nous passons sur le versant Sud du fjord. Il fait froid et nuageux. Nous avançons doucement en raison d’arrêts photo fréquents (on devrait l’indiquer sur une plaque à l’arrière de nos vélos d’ailleurs !). Hirondelles de rivage, Mouettes pygmées, Huitriers pie dans le delta de la Nyelva puis brochette de pygargues quelques tours de roue plus loin… Un oiseau sombre se pose au sol et replie prestement ses ailes. C’est un Labbe parasite ! Nous stoppons nos montures pour tenter une approche discrète et rapporter des photos.

Petit détour de la route principale à Karlebotn où nous avons repéré un abri sur la carte. On y déjeune protégés du vent, tournant le dos à la plage dégagée par la marée. Plusieurs pygargues sont dressés sur les rochers et des Huitriers pie crient en vol au-dessus des maisons du village. Nous enchaînons avec la réserve de Varangerbotn, « au fond-du-fond » du fjord. Malheureusement, des travaux de terrassement en cours ne nous permettent pas de faire de belles observations si ce n’est un Combattant varié tout seul, et cinq pygargues posés au loin.

Pause ravitaillement dans la supérette du coin, au carrefour des routes du Cap Nord et celle du Varanger. Ce sont nos premières courses en Norvège, et les prix sont si élevés qu’on se demande bien combien de temps on arrivera à rester dans ce pays ! Les prix ont quasiment doublé par rapport à la Finlande. Nous franchissons officiellement le panneau « Varanger », non sans fierté, et gagnons une aire de repos tout confort pour la nuit. Nous plantons la tente en contrebas, le plus discrètement possible et observons à marée basse, un couple d’Huitriers pie suivis de leur progéniture tout en duvet. Les adultes déposent de petits mollusques devant les petits qui se précipitent pour les avaler. Les parents sont en alerte au moindre dérangement : les Goélands, les chiens, les promeneurs, les pêcheurs du soir.

Le lendemain, à marée haute, les adultes sont toujours là. On est rassurés de voir les deux petits sortir leur tête des cailloux quelques instants plus tard. Au moment de reprendre la route, il commence à pleuvoir : on refait chauffer de l’eau, bien à l’abri. Un 4×4 Defender s’arrête sur le parking. Un couple en sort rapidement, avec un chien en laisse. Il vient directement vers nous, la queue battante. « Elle veut juste dire bonjour », semble s’excuser sa maîtresse ». « Aucun problème ! ». La chienne est aussitôt libérée et nous nous retrouvons avec une adorable “Nala” dans les pattes. Nous rentrons ainsi en contact avec Hege, et son compagnon Sidney avec qui nous prolongeons longuement notre café en parlant de nos projets de voyage respectifs. Nous passons un excellent moment en leur compagnie puis nous les retrouvons plus tard devant l’église de Nesseby, située sur une presqu’île qui se trouve être une petite réserve naturelle. Une étrange ossature est dressée sur le bord de la baie. On remarquera ces séchoirs à poissons, tout au long de l’unique route du Varanger.

Les vélos chargés intriguent les visiteurs : un norvégien très enthousiaste, un couple de hollandais à qui Marine fait une petite initiation ornithologique, et des alsaciens naturalistes venus en camping-car. C’est la première journée où l’on discute avec autant de monde, la saison commence. Une heure plus tard, nous partons explorer la réserve. Le crachin ne nous empêche pas de l’arpenter à pied et d’observer à la longue-vue les oiseaux à marée basse : une vingtaine de Barges rousses, des Tadornes de Belon, des Grands gravelots, des Eiders à duvet… le temps s’est légèrement amélioré mais l’on s’est refroidis pendant le pique-nique. Dans ces cas-là, la meilleure chose à faire est de pédaler.

On roule jusqu’à notre prochain lieu pour la nuit. Mais la réserve de Mortensnes est interdite aux campeurs, et pour cause, c’est un ancien établissement des Samis, sanctuarisé en musée en plein air. Il faut donc pousser un peu plus loin. Ce qui semble être une ancienne aire de repos reconquise par la végétation, condamnée aux voitures par de gros fossés, fait parfaitement l’affaire. Elle est surplombée par des mégalithes posés en équilibre tels des dolmens. On s’en rapproche, en marchant sur des débris de pierre effrités qui crissent comme de la vaisselle cassée sous nos pas. Marine se perche sur le plus gros bloc. La vue donne le vertige, au-dessus d’une falaise qui tombe à pic dans la mer. Au moment de « dîner » (c’est un grand mot quand on parle de couscous-pois chiches-sauce curry dans des gamelles en inox), nous entendons le chant d’une drôle de grive. Inspection aux jumelles, c’est un Merle à plastron ! Il se repose plusieurs fois sur le même arbuste, ce qui nous décide à faire un petit affût photo derrière un caillou, non concluant. C’est une espèce de merle avec un croissant blanc sur la poitrine, que l’on observe chez nous en montagne.

Réveil dans les nuages par dix petits degrés au-dessus de zéro. Les moustiques attaquent quand même, précipitant notre départ en direction de Vadsø. Nous faisons une halte de repérage dans un camping où nous prévoyons de nous replier au cas où la grosse pluie annoncée dans quelques jours se confirmerait. Pause ravitaillement où les prix sont moins prohibitifs qu’à l’entrée du fjord, ouf ! A la sortie du supermarché un cycliste norvégien nous aborde. Visage émacié, iris glacial, large sourire. Nous faisons la connaissance avec l’organisateur de Offroad Finnmark, la plus grande course de VTT au monde. 700 km d’une traite (avec deux longues pauses obligatoires néanmoins), dans une région montagneuse tout au Nord de la Norvège. Avis aux fous de VTT (on pense à Simon d’Espinasse !), les inscriptions sont ouvertes. « Vous pourriez y arriver, bien sûr, mais pas dans les temps ! » nous lance-t-il, amusé. Les premiers y parviennent en une soixantaine d’heures. On ne tiendrait pas longtemps avec nos vélos Décathlon des années 90 qui supportent déjà mal les pistes suédoises…

Nous revenons du magasin avec les pâtisseries à la crème que nous avions tant appréciées lors d’un précédent voyage en Norvège (de Oslo à Bergen à vélo en 2018). Est-ce qu’on irait pas faire « fika » avec ça à l’observatoire du port de Vadsø, au bout de la jetée ? Nous avons gardé de la Suède cette habitude qui consiste à partager dans l’après-midi un instant gâteau-café pour discuter. A vrai dire, on préfère se donner plusieurs occasions dans une même journée : c’est le principe du Multi-Fika.

Nous poursuivons la route en direction de Ekkerøy, que nous voulons visiter le lendemain car une belle journée de soleil est annoncée pour le solstice d’été. On pédale plus que prévu car les possibilités de bivouac sont rares. Les abords sont escarpés, les champs sont clôturés. On effraie les moutons, de plus en plus nombreux près de la route. Ils ne bougent pas quand une voiture passe, en revanche, les vélos inquiètent immédiatement les brebis et leurs agneaux puis déguerpissent dans un mouvement de panique collectif. Première tentative infructueuse sur des pâtures jonchées d’énormes bosses d’herbe, deuxième tentative au pied d’un tas de cailloux pas très engageant, puis une troisième sur une terrasse naturelle où les sardines ne s’enfoncent pas d’un pouce. Nous trouvons finalement le lieu idéal, en balcon sur la mer. Contre une petite falaise aux strates bien dessinées et sur un tapis d’empetrum dont les fruits noirs tâchent les genoux au moment de planter la tente. Marine descend remplir une bouteille dans le plan d’eau en contrebas. Un Grand gravelot s’approche d’elle avec des cris d’alarme. Elle rebrousse chemin, les petits ne doivent pas être loin pour qu’il s’agite comme cela.

21 Juin, jour du solstice d’été, il fait très beau. Nous sommes assis au soleil près de la tente, et des cris de Chevalier gambette se rapprochent. On les entendait hier près du petit plan d’eau de l’autre côté de la route. Quelques instants plus tard, les cris sont plus forts et nous voyons surgir la tête de deux échassiers du caillou contre lequel nous avions trouvé un pare-vent. On se fige, le mug de café fumant à la main, et ne sachant que faire. Prendre l’appareil photo et risquer de les faire fuir, ou bien rester immobiles ? On laisse passer le couple devant nous. Ils traversent la piste et rejoignent tranquillement la petite falaise tout en poussant continuellement des cris. Gabriel va chercher en gestes lents l’appareil photo resté à l’intérieur, et se poste derrière un bloc de pierre. Aux cris des adultes répondent de timides sifflements. Ils ont des poussins ! Deux minuscules boules de duvet ternes courent maladroitement en direction de leurs parents. On comprend que les adultes les guident par leurs cris pour les emmener quelque part. Ils obéissent avec application, et franchissent difficilement les obstacles que les adultes enjambent de leurs longues pattes orange vif. Ceux-ci s’envolent en quelques coups d’ailes en haut de la petite falaise, cinq ou six mètres plus haut. Ils continuent de crier du haut de la corniche et les petits commencent alors une escalade ambitieuse.

On les voit glisser sur les cailloux, tomber, rouler pattes en l’air et recommencer assidûment. Les adultes redescendent régulièrement comme pour les encourager puis se perchent de nouveau en criant au-dessus d’eux. « Ils ne vont jamais y arriver », souffle Gabriel en se retournant vers Marine. On a envie de leur indiquer un passage bien plus simple, là-bas, à gauche : la petite falaise se réduit jusqu’au sol dans le virage de la piste, une dizaine de mètres plus loin. La scène se répète plusieurs fois, jusqu’à ce que les parents changent d’itinéraire, ils partent sur la droite où la falaise est encore plus haute et raide. Ce n’est qu’au bout d’une bonne heure, qu’ils finissent par trouver le bon passage et les cris disparaissent derrière le relief.

C’est souvent le matin au sortir de la tente, que les observations les plus belles ont lieu. Nous sommes discrets, silencieux, et la tente ressemble à un gros caillou parmi d’autres. Pour la plupart des photos d’oiseaux, surtout les passereaux (petits oiseaux de la taille d’un moineau), nous attendons qu’ils se rapprochent plutôt que d’aller vers eux. Nous les photographions à cinq ou six pas de distance, sans camouflage, généralement assis par terre au moment des repas. On quitte ce bivouac plein de gratitude pour cette famille de Chevaliers gambettes, à qui l’on souhaite de faire une belle migration de retour vers le Sud !

La réserve de Ekkerøy est à moins de dix kilomètres. Nous atteignons la presqu’île par une longue langue de sable blanc, protégeant au Sud une anse à l’eau turquoise. Les familles d’Eiders à duvet avec leurs petits, les Harles bièvres et les Sternes arctiques sont les premiers oiseaux à nous accueillir dans ce petit port. Nous laissons les vélos à l’entrée de la réserve, n’emportant avec nous que nos paires de jumelles, la longue-vue, l’enregistreur sonore et l’appareil photo. Même si la falaise n’est qu’à six cents mètres, on a toujours une petite appréhension lorsque l’on abandonne nos vélos sans surveillance.

La rumeur de la colonie de Mouettes tridactyles nous parvient avec le vent, puis l’odeur de poisson mêlée aux fientes nous saute aux narines, « ça fait partie du jeu ! » nous dit quelqu’un qui revient du pied de la falaise en faisant mine de se pincer le nez. On s’avance à notre tour, et levons la tête ébahis. « Combien de milliers ? ». Des dizaines de milliers d’oiseaux accrochés à la falaise voltigent au-dessus de nos têtes dans un tumulte assourdissant. C’est presque intimidant, on se sent étrangers au pied de leur ville à étages.

On reconnaît les nids les plus anciens aux strates de nouveaux matériaux apportés aux nidifications successives. En effet les Mouettes tridactyles sont des oiseaux très fidèles à leur nid, qu’elles réutilisent et entretiennent de saison en saison. Les nids deviennent parfois si hauts, qu’ils tombent, et tout est à refaire. Elles préfèrent d’ailleurs dans ce cas s’approprier celui d’un autre couple, ce qui provoque des bagarres. La plupart des nids contiennent des poussins tout en duvet gris, l’air penaud. Certains battent des ailes et commencent à prendre beaucoup de place dans cette cuvette d’herbes, de terre et d’algues sèches. Gabriel en voit tomber un sous ses yeux. Dans sa chute, il cogne les roches, roule et se retrouve quasiment à ses pieds. La petite boule grise met un certain temps pour recouvrer ses esprits, et se met immédiatement en quête d’un abri dans un trou à l’ombre. Les poussins sont nidicoles, c’est à dire qu’il restent au nid jusqu’à devenir autonome. Les parents le nourriront-ils en dehors du nid qu’il ne retrouvera plus jamais ? Ou terminera-t-il dans le bec d’un Faucon de gerfaut ? Cette question préoccupe encore Gabriel quelques jours plus tard.

Quelques Guillemots de Troïl sont visibles au large dans la longue-vue, on verra sûrement beaucoup de ces petits alcidés (famille des pingouins) noir et blanc plus tard.

Sur le retour, séance photo où Gabriel se fait intimider par une sterne qui vient voler à un mètre au-dessus de son casque de vélo. Il était pourtant resté sur la chaussée où passent les voitures. Elle n’a pas dû apprécier la tenue de cycliste. Les photos sont floues mais explicites…

Le mauvais temps se confirme pour demain, nous décidons d’un repli au camping, une trentaine de kilomètres en arrière. On expédie cette portion déjà traversée, sans pause, avec le vent dans le dos.

Nous passons la journée du Mercredi à nous reposer et laisser passer le gros épisode pluvieux. Marine fait tout de même une petite virée à vélo jusqu’au phare du port, à l’observatoire de la rivière juste à côté, puis en haut du village pour observer les oiseaux en fin de journée. Vestre Jakobselv est à la limite de la dernière zone de forêt du Varanger, avant les côtes rocailleuses et la toundra arctique, dernière « chance » pour observer des pics mais sans succès.

Jeudi 23 Juin, nous sommes réveillés tôt car la chaleur dans la tente est vite insupportable. On s’installe deux chaises devant la laverie pour prendre le petit déjeuner. C’est un lieu de passage stratégique où nous faisons de belles rencontres. Un homme moustachu aux yeux clairs remplit la cuve de son camping-car: c’est un retraité belge qui vient ici depuis quarante ans pour pêcher le saumon à la mouche, en été. Il nous apprend énormément de choses sur cette pratique et son contexte : parasites, maladies, problèmes dus aux espèces introduites, inconvénients de l’élevage, techniques de pêche, désinfection du matériel, déclarations de capture, réglementation juridique… Les règles sont très strictes : il faut s’acquitter à la journée un « permis de pêcher » d’environ trente euros, une redevance qui permet de capturer un saumon pas plus, dans un maximum de quatre par saison en respectant des critères de genre et de taille bien précis (faute de quoi ils doivent être relâchés). Le Saumon atlantique Salmo salar, est une espèce sauvage « anadrome », un joli mot pour désigner le fait qu’il passe une partie de sa vie dans l’eau de mer, et vient se reproduire dans l’eau douce des rivières qu’ils remontent jusqu’à leur lieu de naissance. Une migration aller-retour de plusieurs milliers de kilomètres, fascinante, autant que celle des oiseaux !

Il achève de remplir ses réservoirs et nous invite à le rejoindre dans l’après-midi à la rivière pour nous montrer la pêche à la mouche. Il manœuvre avec son camping-car pour faire demi-tour, le stoppe puis ressort et revient vers nous. Il nous tend des chocolats belges et des filets préparés et congelés, du lieu noir, pêché quelques jours plus tôt au phare du village.

Nous prolongeons le café au soleil en attendant que la lessive se termine. Arrive un magnifique 4×4 d’exploration blanc, que nous avions déjà aperçu la veille. Tiens, une plaque d’immatriculation française… Gabriel aborde le conducteur qui sort de la réception du camping. Nous discutons avec Jean-Marc, photographe naturaliste, fin connaisseur du Varanger et de son avifaune, et échangeons sur les oiseaux observés et les coins les plus propices à l’observation de telle ou telle espèce. Il nous propose de nous emmener voir des Chouettes épervières cet après-midi. Nous déjeunons rapidement sur le pouce et nous préparons pour partir en excursion avec lui.

C’est leur cris qui nous aident à les localiser dans un premier temps. Ce sont des jeunes, perchés sur des branches et qui attendent le ravitaillement par un adulte. Un des petits tient dans ses serres un rongeur ensanglanté, on distingue qu’il en a même sur le bec. L’adulte ne tarde pas à faire une apparition. Notre présence n’a pas l’air de les inquiéter. Nous faisons de très belles observations, « Comme en plein documentaire animalier !», plaisante Gabriel.

De retour au camping, nous enfourchons de nouveau les vélos pour partir cette fois en direction de la rivière et tenter de retrouver notre bienfaiteur belge. Sur ses conseils, nous remontons le cours d’eau à pied jusqu’aux échelles à saumon, des aménagements artificiels qui les aident à franchir les ressauts difficiles, et faciliter ainsi leur reproduction. Nous luttons contre les moustiques dans ces sous bois de bouleaux et de fougères vert fluo. Les Bergeronnettes grises font des provisions d’insectes chassés au dessus de l’eau pour rassasier leur nichée. Les Gobemouches gris se lancent aussi dans le vide pour en attraper et retournent à leur poste dans le talus. Deux Buses pattues semblent ne pas tolérer notre présence car elles viennent cercler au-dessus de nous depuis l’autre rive. Nous faisons demi-tour.

Le pêcheur Belge (nous n’avons malheureusement pas échangé nos prénoms) se trouve dans le delta de la rivière, à l’endroit où elle s’élargit sur des bancs de graviers peu profonds. Il est dans l’eau jusqu’aux genoux, lançant régulièrement dans un geste souple la « mouche » fixée au bout du fil de soie. « Les saumons ne gobent pas la mouche par faim, car ils jeûnent pendant leur effort, mais plutôt par agressivité », nous avait-il appris le matin-même. Nous échangeons du haut de la berge mais il faut mettre les mains en porte-voix pour se comprendre. Soudain, « Hop, ça mord ! Vous me portez chance, c’est un gros !». Commence alors une lutte d’un bon quart d’heure pour remonter la ligne et le rapprocher de lui tout doucement. «C’est un gros ! » répète-t-il plusieurs fois, la canne courbée par le poids et la puissance du poisson. La scène arrête des curieux qui tentent comme nous d’essayer de voir à quoi ressemble le spécimen. On ne distingue que quelques reflets dans l’eau sombre. Le pêcheur parvient à l’amener jusqu’à ses pieds, il s’accroupit pour inspecter sa prise, aussi longue que sa cuisse, et la relâche aussitôt en ayant pris soin de lui retirer l’hameçon de la joue. Le pêcheur reprend son souffle, épuisé, les bras tendus en appui sur les genoux fléchis. Le poisson pèse une quinzaine de kilos d’après lui, et plus de 70 cm de long, taille au-delà de laquelle ils doivent être remis en liberté. « J’aurais préféré qu’il se défasse tout seul. S’il avait été plus petit, je vous en aurais bien donné une part ! Vous m’avez porté chance pour ma première sortie de la saison, Merci ! ».

Quelle journée !

Vers 22 heures un grand bûcher est enflammé sur la place du camping, c’est le jour de la « midsommar », la fête de l’été en Scandinavie.

Vendredi 24 Juin, le feu fume encore. Carole et et Élie, deux ornithologues français rencontrés au camping, nous font part de leur excursion à Hornøya, la petite île en face de Vardø, où nous avons hâte d’aller. Une autre cycliste, Kirsten, est aussi sur le départ. Nous la retrouvons sur la route quelques kilomètres plus loin, après de multiples pauses. La première à la sortie du village pour un Phragmite des joncs, la deuxième pour remplir notre réservoir d’essence (pour le réchaud), et la troisième pour un gros ravitaillement en vue d’organiser la fin du séjour.

Nous prévoyons cette fois-ci assez précisément nos étapes, en fonction des prévisions météo et des vents annoncés, afin de mettre toutes les chances de notre côtés pour de bonnes conditions lors de la visite d’Hornøya. En chemin, nous nous arrêtons sur un étang recommandé par Jean-Marc pour observer les Phalaropes à bec étroits. D’adorables petits oiseaux tournant sur eux-mêmes en quête d’insectes à la surface de l’eau. Mais que fait donc cet homme en combinaison complète dans l’eau glaciale au milieu des oiseaux ? Les Phalaropes à bec étroit ne semblent pas lui prêter attention tant ses gestes sont lents pour rentrer dans l’eau. Il est ensuite quasiment immobile pour les capturer en photo. Nous n’étions pas aussi proches que lui pour les observer mais assez pour apprécier leur profil délicat.

En fin d’après-midi, nous atteignons un endroit dans la toundra recommandé à distance par Laurent M. et dont le potentiel est confirmé par Jean-Marc. Nous devrions avoir de bonnes chances d’y voir des Labbes à longue-queue. Pour y accéder, nous empruntons une piste, assez raide pour qu’elle nous oblige à pousser les vélos. Elle mène sur un plateau dégagé à la végétation rase, typique de la toundra. Quelques bouleaux nains torsadés subsistent cependant, aux abords d’un premier étang où nous installons la longue-vue. Le vent fort ne nous épargne pas pour autant les moustiques. Nous observons un couple de Macreuses noires, et un autre d’Hareldes boréaux. Quelques phalaropes barbotent dans les branchages immergés. Elles picorent d’invisibles insectes à la surface de l’écorce.

Nous poursuivons plus loin sur la piste, au-delà du plan d’eau, pour chercher un bivouac à l’abri du vent. Quelques enrochements saillants constitueront nos pare-vents pour la nuit. Les sardines ne s’enfoncent pas beaucoup mais l’on parvient à les insérer de biais, quasiment à l’horizontale, entre les racines des bouleaux rampants, à la manière d’une aiguille dans une étoffe. Le ciel se charge de nuages sombres et les effets de lumière qui apparaissent au moindre rayon sont magnifiques. Marine s’éloigne du campement pour mieux observer les Labbes parasites en contrebas. L’un d’entre eux au sol, se relève inquiet et mime une aile cassée, une stratégie pour attirer le prédateur loin de sa nichée. C’est un signe que Marine est trop proche, elle revient lentement sur ses pas. Deux Tournepierres à collier poursuivent un Labbe parasite de forme claire, de la même espèce que le sombre mais présentant un plumage bicolore contrasté. Les Traquets motteux s’agitent et quatre Hareldes boréaux passent furtivement dans l’air pour changer de plan d’eau. Le soir, une grosse averse nous contraint à manger dans la tente. Dans la nuit, un Hibou des marais file au dessus de la toundra dans un vol ample et silencieux. Le lagopède des saules fait retentir son toussotement dans notre sommeil.

Samedi 25 Juin. Nous savourons le petit déjeuner dans ce coin sauvage. Les labbes fendent l’air au-dessus de nos têtes. Deux d’entre eux présentent une queue bien plus longue que celle des Labbes parasite. « Les Labbes à longue-queue ! ». Nous n’en verront pas plus que cette apparition… Dommage, nous n’avons même pas le temps de mettre les jumelles dessus.

Nous retournons au plan d’eau de la veille, qui reflète cette fois-ci un ciel bleu éclatant lavé de tout nuage. Les phalaropes sont toujours là, et un nouvel oiseau vient d’arriver. Il plonge et refait surface tout près de nous. C’est un Plongeon catmarin, son plumage est remarquable : des stries noires et blanches très graphiques et fines dans la nuque, et une gorge rubis sous le bec. Il a un port de tête bien différent du Plongeon arctique que nous avions beaucoup observé en Suède. Il secoue la tête, gêné par les insectes et replonge.

Nous reprenons notre chemin et observons un beau mâle de Bruant lapon, occupé à collecter des insectes dans son bec. Nous retrouvons l’asphalte et filons plein Nord, sur une portion que l’on appelle « la route à Pygargues », faute de retenir les noms des lieux dits. Nous déjeunons près d’un pont enjambant une rivière se déversant dans le fjord. Les bancs de sables sont parcourus de Grands gravelots, Bécasseaux variables et Bécasseaux de Temminck, de petits limicoles. L’après-midi le paysage change, tout en roches, falaises, névés et végétation rare. Gabriel y trouve des similitudes avec certains paysages islandais. Nous sommes suivis par un convoi de camping-cars, que nous laissons passer au moment de bifurquer à gauche pour emprunter une autre piste qui s’enfonce vers l’intérieur des terres. On en compte quinze à la suite !

Jean-Marc nous a recommandé un secteur, en frontière du parc national où des Barges rousses nichent. Nous faisons plusieurs pauses pour scanner aux jumelles les endroits propices. Un point roux sur fond de pierrier gris nous confirme que nous sommes au bon endroit. Mais comment le voir de plus près ? Nous tentons une approche en contournant largement la zone et utilisons la topographie du terrain pour ne pas se faire repérer. Raté, nous sommes démasqués ! L’oiseau vient à nous alors que nous sommes encore à une bonne centaine de mètres de son habitat. Nous sommes assis, immobiles, et chose étonnante, ce mâle de Barge rousse se rapproche encore ! Une belle séance d’observation que nous écourtons, car il est manifestement dérangé par notre présence.

Nous montons le camp plus loin, après avoir étudié la direction du vent et consulté les prévisions. Pendant que Marine part jusqu’à l’entrée du Parc, Gabriel arpente les talus enneigés pour prendre en photo des Sizerins flammés (ou blanchâtres ? l’identification n’est pas facile), des Pluviers dorés, et un mâle de Bruant lapon qui s’est posé juste devant lui, le temps d’une rafale.

La quantité de moustiques qui apparaît soudainement nous fait innover dans les stratégies de protection : on décide de manger en marchant ! On referme la tente et on entend quelque part les Bécassines des marais et la Bécassine sourde.

Vers deux heures du matin, le vent fait claquer le double-toit si fort que nous sommes réveillés en sursaut. Le vent a basculé et la tente est très mal orientée pour résister au vent. Gabriel replace et tend le haubanage mais ce n’est pas suffisant : les arceaux subissent une flexion dangereuse. Nous consultons inquiets les prévisions météo (et même la fiche technique de la tente, sur le site de Decathlon). Aucune de ces informations n’est rassurante. Marine se rendort tout de même, Gabriel veille et finit par la réveiller à trois heures. « Il faut démonter la tente, on ne peut pas risquer de casser les arceaux ! ». Marine grommelle quelque chose mais s’exécute, les yeux gonflés de sommeil. On comprime nos affaires rapidement dans les sacoches, et démontons notre maison, en faisant appel à la notion de voile « au vent / sous le vent », pour tirer des avantages du vent dans les manœuvres. Les rafales nous poussent sans que nous ayons besoin de pédaler sur la piste de graviers, même sur du faux-plat. Nous prenons quand même le temps de photographier un Courlis corlieu avant de rejoindre un abri.

Courlis corlieu

Nous trouvons refuge contre une cabane. Le soleil est déjà haut. Il y a du vent sur les quatre façades. S’il avait fait moins froid, nous serions bien restés assis à terminer notre nuit. Nous délibérons rapidement : il faut pédaler pour se réchauffer ! Un Lagopède des saules décolle à notre passage dans la descente. Le vent nous vient de babord, et c’est justement la direction que l’on doit prendre… On lutte pour arriver, dix kilomètres plus loin, à un abri bus parfaitement orienté. Marine s’endort. Le vent se calme à peine, mais nous devons respecter notre planning serré, il faut repartir. Quelques limicoles égayent notre progression dans ces éléments contraires : des Chevaliers gambettes (très communs et bruyants), des Chevaliers sylvains (plus discrets), et des Combattants variés (un vol de plusieurs mâles et un jeune posé). Nous arrivons épuisés au port de Kiberg où un bel observatoire en bois nous attend. Nous avons tout le loisir d’y observer les Mouettes tridactyles nichant sur les fenêtres des bâtiments portuaires désaffectés, et un couple de Barges rousses dans le sable. En fin de journée, après une côte éprouvante, nous faisons une autre visite « archi » dans un nouvel observatoire des mêmes architectes que le précédent, cette fois-ci en belvédère sur Vardø.

Lundi 27 Juin. Nous préparons notre équipement en vue de rejoindre Vardø. Gilet fluo et phares, pour affronter le tunnel sous-marin de trois kilomètres de long, qui relie l’île au continent. Un boyau sombre, glacial et humide, qui vous emmène 88 mètres sous le niveau de la mer, dans un vrombissement de turbines de ventilation effrayant. Une expérience terrifiante en vélo, aussitôt oubliée, car on tombe sous le charme de cette ville particulièrement photogénique.

Nous n’avons pas prévu de nous attarder mais nous discutons un moment avec Kirsten que nous retrouvons devant l’office du tourisme à côté de son vélo, et un ancien coureur cycliste normand à qui on détaille notre équipement et notre mode d’itinérance. Nous partons vite faire les provisions dont nous avons besoin pour les deux jours suivants. Les sacoches bien remplies, nous reprenons le tunnel : un kilomètre et demi en descente, et autant en montée bien raide. Heureusement pour nous qu’il n’est pas très fréquenté. Nous prenons la direction de Hamninberg, le dernier village du bout de la route du Varanger. Le vent est dans notre dos cette fois-ci, les kilomètres sont moins éprouvants que la veille.

Les paysages sont de plus en plus beaux. L’unique itinéraire côtier traverse des paysages minéraux fabuleux. C’est impressionnant. Arrivée « au bout du monde » en milieu d’après-midi malgré nos pauses photos très fréquentes et le relief accidenté. Nous sommes maintenant au point le plus septentrional de notre parcours. « Ouais !!! » On fête ça avec un fika au bunker délabré de la pointe d’Hamninberg.

Le vent du Sud est annoncé pour demain, on l’aura en pleine face pour revenir à Vardø… C’est pourquoi nous ne nous attardons pas longtemps et repartons dans l’autre sens pour bivouaquer à mi-chemin. « Pause ornitho ! » décrète Marine quelques kilomètres plus loin. Un pipit s’est posé sur les cailloux clairs du bord de la route. C’est un Pipit à gorge rousse, sans doute une femelle, une chenille dans le bec.

On hésite à s’arrêter près de la réserve de Sandfjord repérée à l’aller, mais nous la dépassons, dans l’idée de réduire notre étape du lendemain. C’était peut-être une erreur, car le prochain terrain propice ne sera trouvé qu’au 87ème kilomètre de la journée, le double de ce qu’on pensait faire. Malgré tout, ce petit replat au pied d’un abri sous roche ne manque pas de charme. Il fait entre six et sept degrés, Marine claque des dents en plantant la tente, il faut se préparer quelque chose de chaud. Pas de bol, le réchaud ne s’allume pas… on mange froid, dépités et fatigués. On s’endort d’un coup avec le ressac.

Mardi 28 Juin. Lever devant la mer. On a eu du mal à le trouver ce bivouac, alors on en profite ce matin. Pause lessive dans le torrent juste après. Le vent est très fort de face, mais nous ne le subissons pas autant qu’hier, cela nous permet au contraire de progresser lentement et mieux observer des Pluviers dorés et des Bécasseaux variables.

Nous déjeunons à l’abri de la réserve naturelle (encore un joli projet des architectes de Biotope) et profitons de l’endroit pour nettoyer à fond le réchaud. Au terme d’une heure de démontage, inspection et nettoyage. il remarche comme neuf. Il fait le bruit d’une fusée prête à décoller et chauffe rapidement l’eau du café que l’on a pas pu prendre ce matin. Nous n’avons pas d’autre objectif aujourd’hui que celui de rejoindre Vardø ce soir, afin d’être sur place pour embarquer vers Hornøya à neuf heures le lendemain. Après un arrêt dans le port de Svartnes sur le continent à scruter les laridés, le passage du tunnel est maintenant une simple formalité. On prend le temps de flâner autour du port et de prendre quelques photos avec la lumière du soir : lumière crue, fresques sur les murs, vieux chalutiers, bâtiments à l’abandon…

Mercredi 29 Juin, journée chaude. Trop chaude. On a pas fait 5700 kilomètres vers le Nord pour retrouver des canicules, non mais. On embarque en T-shirt sur la navette d’Hornøya, laissant nos vélos chargés sur le quai. La traversée dure une dizaine de minutes jusqu’au ponton au pied d’une grande falaise dans l’ombre. Nos yeux s’habituent à mesure que l’on approche, pour distinguer dans la roche les silhouettes des milliers de Guillemots entassés. L’odeur et le vacarme de la colonie sont saisissants. Ça vole dans tous les sens entre la mer et la falaise dans un joyeux festival. Les Guillemots de Troïl s’élancent toutes pattes dehors vers l’eau. Les Macareux moines sortent la tête de leur terrier avec leur petit air timide. Les Cormorans huppés claquent du bec à notre passage. Les Pingouins torda se dorent paisiblement au soleil. Des quantités de Mouettes tridactyles nous regardent de haut. Quelques Guillemots de Brunnich, ont élu domicile tout en haut sur la corniche. Les photographes dégainent leur grand téléobjectif, ne sachant plus où donner de la tête. Comme nous. On se sent complètement submergés, étrangers, presque oppressés par la proximité avec autant d’oiseaux. Un Cormoran huppé nichant sous l’escalier d’accès à la partie haute de l’île pince toutes les chaussures qui se présentent devant son nid. Le pauvre, il n’a pas choisi le meilleur endroit. La falaise passe progressivement au soleil, et là c’est le coup de chaud. Notre seul refuge à l’ombre est le phare, au sommet de l’île où nous nous rafraîchissons avant de redescendre lentement, de pause photo en pause photo, jusqu’au ponton.

Nous repartons d’Hornøya des oiseaux pleins la tête. Un peu plus, et l’on faisait une indigestion de guillemots.

A notre retour, nos vélos sur le quais attirent les curieux. On discute longtemps avec un père et son fils venus de Suisse, particulièrement admiratifs de notre aventure. Au moment de rejoindre notre bivouac, nous rencontrons Hannu, un « bike birder » finlandais. C’est ainsi que l’on désigne les ornithos à vélo. Hannu s’est lancé un défi de « Green list » : observer un maximum d’espèces d’oiseaux sans utiliser de moteur pour se déplacer. Il est venu jusqu’à Vardø depuis le Sud de la Finlande. Lui aussi a cherché la fameuse Mouette de Ross dans le port, sans succès. Cette mouette de Sibérie, rare visiteuse sur ces côtes, a été aperçue quelques jours auparavant et la rumeur s’est rapidement étendue à tous les ornithologues du coin. On échange nos coordonnées et on lui souhaite bonne continuation en enfourchant nos vélos. Une minute plus tard, il nous siffle et fait signe de revenir. « Il y a un Grand labbe dans le port, venez voir ! ». Ce qui ressemble à un énorme bébé goéland marron dans le bassin du port est en effet un spécimen du plus grand des labbes. En arrière plan, deux jeunes filles en maillot de bain sautent dans l’eau du port. Nous, on est en doudoune, et on commence à se refroidir sérieusement. Quel est donc le secret du métabolisme des norvégiens ?

Comme la veille, nous élisons domicile près du parking d’une des pointes Nord de la ville. On prend bien soin d’orienter la tente correctement en fonction des prévisions de vent. C’est notre dernière nuit sur les terres du Varanger.

Notre nuit est interrompue par la bascule de vent annoncée vers deux heures du matin. On se réveille et constatons que la tente est bien arrimée. On se rendort.

La seule contrainte en cette journée du 30 Juin est de faire un ravitaillement avant d’embarquer à 17h00 à bord du bateau de croisière Hurtigruten qui nous téléportera sur la côte Ouest de la Norvège, au Sud de Tromsø. Nous tenons également à faire la visite du mémorial de Steilneset, collaboration entre Louise Bourgeois et Peter Zumthor. On devrait arriver à caser tout cela dans une journée sans pédalage. Direction le port, qui est devenu notre QG, pour prendre notre petit déjeuner devant l’office du tourisme. Notre idée initiale était d’arriver tôt pour y prendre un douche (on n’en a pas pris depuis une semaine) mais il y a déjà de l’attente et on apprend qu’elle coûte pas moins de cinq euros par personne. Tant pis, on attendra ce soir dans le bateau. On reprend place sur notre banc avec un thermos d’eau chaude. Le brouillard fait disparaître le clocher et les radars sphériques de l’île dans la pâleur du ciel. Au loin arrive un drôle de personnage à la démarche nonchalante : tongues, jeans, les bras dénudés dépassant d’une fine veste sans manche, bouclettes longues grisonnantes sous un chapeau de cowboy avec des plumes épinglées, appareil photo sur l’épaule. On a pourtant bien perdu vingt degrés par rapport à hier.

Il passe devant nous et va s’accroupir au milieu des sternes en alerte qui volent autour de lui. On croise son regard quand il revient. On le salue brièvement et il répond en espagnol : « Je ne comprends rien ici, je ne parle pas l’anglais ! ». Marine poursuit dans sa langue et son visage s’illumine. Il met une main à plat sur son cœur, au-dessus de la dent de félin en pendentif « Je suis Paco, enchanté, et vous ?».

Paco est guide nature autodidacte et tient une ferme dans la région de Séville. Il est ici en invité par des clients qu’il a guidés par le passé chez lui en Espagne. Il est appelé par son groupe. Il revient quelques minutes plus tard avec un énorme jambon sec dans les bras, et s’installe avec nous. « Vous savez quoi ? Vous m’avez plu, je vais vous faire goûter du vrai jambon. ». Il grimace aussitôt quand Gabriel lui apprend qu’il est végétarien. On explose de rire, lui aussi. « Tiens, je te coupe quand même un tout petit bout », dit-il en sortant la lame du fond du sac en plastique. Marine engloutit les tranches que Paco lui tend toutes les cinq secondes, comme pour alimenter la conversation. On échange nos coordonnées, on ira sûrement dans sa région un jour, peut-être bien à vélo d’ailleurs.

Nous partons visiter le mémorial de Steilneset qui commémore le triste Procès des sorcières de Vardø où 91 personnes ont été exécutées pour sorcellerie au 17ème siècle. On pose les vélos contre la clôture du champ attenant et montons dans ce long couloir de toile tendue, suspendu dans le vide par une ossature qui rappelle celle des séchoirs à poissons. On ressort assez bouleversés par cette installation qui témoigne une fois de plus des dégâts engendrés par les pensées cloisonnées.

On rejoint nos vélos. Mais l’un des deux est couché contre la clôture et semble intéresser les chevaux massés autour du guidon. « Mince, ils ont trouvé la réserve de pommes à l’avant ! » Marine repousse le museau de celui qui est en train de mâcher le sac à dos qui les contient. Il tape du sabot comme pour réclamer son dessert. Au prix du kilo en Norvège, on est bien déçus de lui céder le sac de fruits réduits en compote. Pour une fois qu’on laissait nos vélos sans crainte…

Nous passons ensuite une bonne partie de notre temps dans la salle d’attente du port pour réorganiser nos sacoches en vue de l’embarquement. Vers 16h30, la corne de brume du bateau annonce son entrée à Vardø…

Bye bye Varanger ! Merci pour ces beaux souvenirs ! On reviendra, c’est déjà une certitude…

Un grand merci à Jean-Marc L., notre bonne étoile du Varanger et Laurent M. de la LPO, pour nous avoir guidés à distance à travers ce merveilleux terrain de découverte pour les ornithos.

Et merci à vous de nous avoir lus jusqu’au bout ! quelques liens utiles :

  • Où voir les oiseaux au Varanger : www.varanger.net
  • l’atelier d’architectes-ornithos de Vardø, auteur des beaux abris et observatoires : www.biotope.no

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À bientôt pour le prochain épisode à bord du POLARLYS !