21 – Göteborg > Ystad (km 7282 – km 8727)

  • 2022/08/30 ; Mönster – Åsa, 55 km. Bivouac du cabanon en ruine
  • 2022/08/31 : Åsa – Bläshammar, 50 km. Bivouac du pré dont on ne trouve pas l’entrée
  • 2022/09/01 : Bläshammar – Varberg, 25 km. Au camping des poiriers qui donnent
  • 2022/09/02 > 2022/09/04 ; Quelques jours dans la réserve naturelle de Getterön
  • 2022/09/05 ; Varberg – Falkenberg, 48 km. L’observatoire des attaques de Pygargue
  • 2022/09/06 : Falkenberg – Laxvik, 63 km. Le bivouac des Bernaches nonnettes
  • 2022/09/07 : Laxvik – Torekov, 48 km. Rencontre avec Paul et une Barge rousse
  • 2022/09/08 : Torekov – Farhult, 63 km. La lande des faucons
  • 2022/09/09 : repos dans la réserve naturelle de farhult
  • 2022/09/10 : Farhult – Domsten, 51 km. Le bivouac des phoques
  • 2022/09/11 : Domsten – Lomma, 76 km. La plage en miroir
  • 2022/09/12 : Lomma – Falsterbo, 59 km. L’enclos des vaches
  • 2022/09/13 > 2022/09/19 : Quelques jours dans la réserve naturelle de Falsterbo-Skanör
  • 2022/09/20 : Falsterbo – Ystad, 43 km. Une nuit dans le ferry pour la Pologne

Mardi 30 août. La rosée forme de micro gouttes sur la partie ouvrante que l’on dézippe avec précaution pour ne pas mouiller les affaires stockées dans le auvent. Aucun son d’origine humaine n’est venu perturber notre sommeil sur la péninsule de Mönster. Ce matin, il n’y a que le vent, les cris des Bergeronnettes grises dans les laisses de mer de la petite plage, et le léger ressac.

Notre rituel du matin commence aux premiers rayons du soleil. Changement de tenue, compression du sac de couchage, roulage du tapis de sol, bouclage des sacoches, éjection des sacoches hors de la tente, puis laçage des chaussures et enfin, libération de l’habitacle. Nous avons pris l’habitude de démonter la tente avant d’entamer le petit déjeuner. Par discrétion s’il y avait du passage. Nous sommes assis dans l’herbe, dos au soleil pour mieux contempler la petite plage. De minuscules puces sautillent dans le sable.

« Pas mal cette cuisine aujourd’hui …»

Autrement plus belle que celle que nous avons connue rue Marbeuf à Grenoble, avec les faïences beige surannées ornées de faisans, canards colvert, cerfs, et autre gibier de chasse.

L’Eider à duvet de la veille s’est rapproché de quelques mètres, de sorte que l’on voit mieux l’état de mue de son plumage qui se teinte de brun à mesure que l’été se termine.

L’étape suivante se situe à la même latitude, puisque nous remontons vers le Nord chercher le fond du fjord de Kungsbacka, en passant par Onsala, pour redescendre plein Sud sur un autre appendice de la côte jusqu’au village de Åsa (prononcer « Osa »). On y dépasse le cap des 8000 ! Le fond du fjord est rempli d’oies que l’on distingue depuis la voie rapide, là où l’épaisseur de roselière est plus faible. On prend une pause pour sortir la longue-vue et regarder plus précisément si parmi cet attroupement on ne verrait pas autre chose que des Oies cendrées et des Bernaches du Canada. Quelques canards siffleurs tout au plus… Peut-être pourrait-on trouver un meilleur point de vue de l’autre coté du fjord ?

Un petit détour nous emmène donc à Hanshalsholme, une ancienne place forte dont il ne subsiste qu’un monticule rocheux de quelques mètres sur lequel il faut imaginer un château médiéval. On ne voit guère mieux les oies depuis l’ancien chemin de ronde, fréquenté par des moutons indifférents à la dimension historique du site. Il s’agit avant tout d’une aire de baignade avec une plage et un ponton, que deux baigneuses remontent jusqu’à leur chaise pliante. Le lieu doit être animé en fin de semaine si l’on en juge par ce kiosque à glace, fermé pour le moment. Nous en profitons pour caler les vélos sur les solides tables rouge, sortons notre déjeuner et déplions les panneaux solaires. Gabriel corrige l’inclinaison des panneaux et branche nos batteries externes. Deux Balbuzards pêcheurs cerclent au-dessus de nous pendant un court instant. Le soleil est bien haut et commence à taper fort, c’est l’heure des rapaces.

Balbuzard pêcheur

L’itinéraire de l’après-midi suit grossièrement la courbe que le chemin de fer trace dans un paysage de champs fauchés qui nous accorde peu d’ombre jusqu’à Åsa. Nous ne passons pas par le village pour arriver au plus court dans la réserve de Näsbokroks. Cette nouvelle péninsule est un bijou de bruyère et de graminées dorés s’insérant dans des blocs de granit clair. Une fois franchi le lourd portillon à ressort, on en fait le tour en à peine vingt minutes. Les Traquets motteux fuient à notre approche, révélant en vol le motif caractéristique de leur queue bicolore.

Nous prenons connaissance des règles qui s’appliquent ici sur le panneau de bienvenue, à l’entrée de la réserve : nous ne pourrons pas bivouaquer dans ce secteur. Deux options s’offrent à nous : rejoindre le camping du village, ou bien trouver un endroit en dehors du périmètre de la réserve.

Nous n’avions pas remarqué cette parcelle attenante, très boisée, mais à y regarder de plus près, on pourrait tenter notre chance. Gabriel part en éclaireur et revient faire son rapport : « Il y a un cabanon abandonné et tout juste de quoi planter la tente entre les arbres. » Les sacoches raclent l’écorce en passant entre les troncs, et les roues font craquer le bois mort.

C’est loin d’être un terrain idéal, mais après avoir balayé les pommes de pin avec une branche sèche et récolté quelques déchets, il devient tout à fait habitable. Les quelques promeneurs qui se rendent à la réserve ne tournent même pas la tête à notre hauteur. Opération discrétion réussie, nous passons en code bivouac jusqu’au lendemain matin.

Au niveau d’un moulin en pierre nous faisons un point carto. Nous avons du temps devant nous, la côte nous plaît de plus en plus, alors on s’autorise un autre détour par Båtafjorden pour ne pas rater une seule portion de l’itinéraire côtier. Le patchwork de champs est lacéré d’une quintuple ligne haute tension qui nous fait un peu déchanter. On comprend un peu mieux la proportion de cette installation lorsque l’on déboule à Ringhals sur une énorme centrale nucléaire. Ce n’est probablement pas ici qu’on trouvera un coin pour s’arrêter déjeuner… On décide de pousser jusqu’au port de Bua car la faim se fait sentir. On y sera dans un petit quart d’heure. Mais c’est sans compter la pause ornitho qui s’impose lorsque l’on distingue dans un champ inondé de ravissants échassiers noir et blanc : des Avocettes élégantes ! Sur les parties émergées au loin on distingue aussi des Bernaches nonnettes, des Oies cendrées et quelques Courlis cendrés.

De l’autre côté de la route, dans cette anse d’eau saumâtre peu profonde, quelques petits limicoles ont trouvé de quoi se restaurer. Un coup d’œil à la longue-vue nous montre que ce sont des Combattants variés, des Bécasseaux variables et quelques Pluviers dorés.

Avocette élégante

Il est temps d’aller casser la croûte, on ne va pas rester l’après-midi à se faire frôler par les voitures entre une centrale nucléaire et une étendue vaseuse. Mais c’est sans compter sur le fait que quelques centaines de mètres plus loin, nous croisons deux ornithos, la longue-vue braquée sur le flanc d’une rigole creusée par l’eau douce se déversant dans le fjord. D’ici on voit de plus près un petit groupe de Bécasseaux variables qui plantent le bec dans le limon. On échange quelques mots avec les deux hommes qui nous confirment l’intérêt du site, en dépit des apparences. En réalité, on le devinait déjà : plus un endroit est impropre aux cultures et aux installations humaines, plus il est délaissé par défaut aux non-humains, au profit des espèces sauvages qui y trouvent refuge.

Bécasseaux variables

On déjeune enfin dans le petit port de Bua, devant un front de camping-car, strictement alignés jusqu’à la limite qui leur est permise, au plus près du quai mais néanmoins arrêtés par des plots qui défendent ce lieu de leur possible invasion. On passe en revue les troupes : un frigo sur roue (le surnom des camping car), un transat, un frigo sur roue, une chaise en plastique, un frigo sur roue, un roquet en laisse.

Venus de nulle part, de nombreux moineaux s’affairent immédiatement autour de notre table. Tous ces petits de l’année viennent réclamer une part de notre repas. Certains sont si peu farouches qu’il faut les repousser de la main. « Ce n’est pas bon pour vous, du balai ! ».

Les voiliers amarrés aux pontons attendent de prendre la mer, cela fait rêver Gabriel qui n’a pas navigué depuis un moment. Qui sait, peut-être qu’on larguera les amarres nous aussi, un jour ?

Port de Bua
Hirondelle rustique
Moineau domestique

Les arbres qui bordent les routes que l’on emprunte prennent des couleurs d’automne. Est-ce l’effet d’une sécheresse locale ou tout simplement le signe du changement de saison ? Il faut dire que les journées ont maintenant beaucoup raccourci. Le soleil se couche vers 20h30 et cela se ressent fortement quand on a passé tout l’été sans nuit. À notre passage, les feuilles sèches qui commencent à recouvrir le sol craquent sous nos pneus. Ce soir, nous nous installons confortablement dans le coin d’un pré fraîchement fauché, contre une énorme butte dont la pente forme un dossier idéal pour un moment de lecture.

Jeudi 1 septembre. La nuit à été fraîche, au réveil il fait dix degrés dans la tente. Heureusement le soleil arrive et nous sommes vite réchauffés. Ce matin nous plions le camp à jeun pour filer à Getterön, à seulement quelques kilomètres d’ici. Trois drapeaux signalent fièrement la réserve, plantés devant une bâtisse recouverte de lierre. Nous sortons de quoi nous restaurer sur une table mi-ombragée sous un arbre du jardin attenant. Un Rougequeue à front blanc se perche sur la clôture de rameaux tressés. On entend les Fauvettes à tête noire claquer leur cri sec dans les buissons foisonnants. Des papillons se posent sur les buddleias.

Rougequeue à front blanc
Moineau friquet
Réserve naturelle de Getterön
Oies cendrées et Bernaches du Canada

Les oies défilent en nombre au-dessus du grand toit de chaume et semblent toutes se diriger vers un endroit qu’on ne distingue pas, de l’autre coté de cette épaisseur de végétation dense. Pas de temps à perdre, suivons-les ! Nous gagnons en quelques coups de pédales un des observatoires qui doit se trouver au bout de cette barrière en bois sur laquelle on dépose à la hâte nos vélos. Le petit chemin perce la végétation jusqu’à la hutte d’observation que l’on contourne pour découvrir l’horizon d’un immense plan d’eau. Des milliers d’oiseaux pataugent dans une fine épaisseur d’eau brillante. Quelle émotion ! Toutes les oies sont là, comme si elles s’étaient donné rendez-vous. Les nonnettes, les cendrées les Canada et pleins de limicoles à observer !

Cette vaste zone humide est une halte incontournable pour de nombreux oiseaux en transit, ce qui en fait un hotspot très fréquenté par les ornithos suédois de la côte Ouest, au début du printemps et en fin d’été. Cela en fait aussi une station de baguage bien placée pour équiper les oiseaux qui se prendrait dans les filets tendus à différents endroits de la réserve.

D’un seul coup, les oies décollent dans une onde de panique. Un seul coupable : le Pygargue à queue blanche, que l’on repère en arrière plan toutes serres dehors. Il a raté son coup. Peut-être visait-il une sarcelle d’hiver ? Un des guides nous apprend que ces derniers jours un des Pygargues du coin s’est délecté d’une Bernache nonnette, ce qui constitue une grosse prise. Le grand rapace part se poser bredouille sur un branche morte à la limite des pâtures des vaches, qui ne rechignent d’ailleurs pas à venir mettre les sabots dans la vase avec les oies. Puis c’est un épervier d’Europe qui tente sa chance sur les oiseaux de petit gabarit, qui donnent l’alerte aussitôt. Le plan d’eau est maintenant quasiment vide, ce qui nous motive à aller découvrir les autres observatoires.

Nous passons la journée ainsi, de poste en poste, au gré du mouvement des oiseaux et de l’orientation du soleil. Nous partons ensuite pour l’extrémité Ouest de la péninsule à Västra Getterön, une belle péninsule minérale fouettée par le vent, où défilent vers le Sud à faible hauteur des Bergeronnettes printanières et des Pipits farlouses.

Oies cendrées

Le lieu vaut la peine que l’on s’y attarde. Nous nous autorisons donc quatre nuits consécutives à Varberg. Les journées se ressemblent, entre les aller-retours à la réserve, quelques tâches administratives -comme tenir à jour notre comptabilité- ou mieux : profiter des fruits du verger de cette vieille ferme reconvertie. Notre tente est installée à quelques mètres d’un immense poirier qui de temps à autre lâche de beaux fruits qui viennent fracasser le parterre d’un grand « BOUM » dont on ressent les vibrations lorsque l’on est allongé sur le sol. Gabriel se fait un plaisir à ramasser ces kilos de fruits tapissant le sol et de les cuisiner pour en faire des compotes de pommes et de poires, un délice ! Tout cela, sous le regard d’une famille de Pigeons ramiers qui loge juste au-dessus de notre toit, que l’on a pas l’air d’incommoder pendant leurs séances de nourrissage ou les recherches de brindilles pour un nouveau nid.

Mésange charbonnière
Pigeon ramier
Mésange bleue
Sittelle torchepot
Pigeon ramier
Pigeons ramiers
Fauvette à tête noire
Fauvette grisette
Fauvette babillarde
Fauvette babillarde

Lundi 5 septembre. Nous quittons Varberg et les oiseaux de Getterön. Cap Sud Est, sans vraiment regarder la carte car l’itinéraire de la côte est bien fléché. Un panneau indique « fågeltårn 3km » sur notre droite. Cela signifie « tour d’oiseau », autrement dit observatoire, autrement dit motif impérieux de détour. Nous faisons donc le crochet par l’observatoire de Gamla de manière tout à fait fortuite. L’eau est très basse, les oiseaux sont loin, mais les couleurs de cette lande rousse et ocre sur laquelle glisse l’ombre d’un nuage sont magnifiques. Deux Busards des roseaux sont de sortie, que l’on perd de vue derrière la végétation. Du côté de la baie Sud du petit port de Gamla, un groupe de Vanneaux huppés décolle à notre passage et s’élève dans un nuage scintillant de noir et blanc.

établissement de bains à Varberg

La pause ornitho suivante est aussi celle que l’on choisit pour déjeuner. La réserve de Morups Tange fait partie des lieux indiqués par une brochure consultée à Getterön répertoriant les principaux sites de la côte Ouest. Nous y arrivons par une zone pavillonnaire du village de Glommen, où les limites de propriété sont matérialisées par des murets en gros galets de granit, tels qu’on en voit maintenant partout dans la campagne, dans les champs ou autour des églises.

« Fyrvägen » indique que nous sommes bien sur la rue du phare que nous ne tardons pas à apercevoir. Les champs bordant l’eau sont remplis d’oiseaux. Impressionnant tableau tout en noir et blanc, avec des Bernaches nonnettes par milliers, des Choucas de tours, des Corbeaux freux et des vaches bicolores assorties en prime.

Nous marquons une pause au pied du phare en compagnie d’un Traquet motteux qui se perche l’air de dire « Dis donc, c’est chez moi ici», et des Roitelets huppés qui susurrent quelque chose dans les pins rabougris. Le ciel se remplit d’un coup de nuages d’oies venues des champs plus au Nord. Une seule explication, qui ne tarde par à montrer son gros bec jaune : encore le Pygargue ! Il fait décoller ainsi deux fois les nonnettes qui font des aller-retours entre deux zones, dont une que nous n’avons pas encore exploré : la baie Sud de Morups Tånge, une baie peu profonde propice aux haltes migratoires, où plus de 280 espèces d’oiseaux ont déjà été observées.

Encore une fois, la marée est basse ce qui nous oblige à poser les vélos et continuer un peu à pied pour se rapprocher des zones intéressantes. Nous faisons fuir sur notre passage des quantités de lapins et quelques Alouettes des champs avant de trouver un chemin plus praticable où nous occasionnons moins de dérangement. La longue-vue est nécessaire au regard de la distance qui nous sépare des quelques limicoles les plus proches : encore des Bécasseaux variables, des Combattants variés, et des Pluviers dorés, on est abonnés !

On guette de loin les vélos. C’est bon, les chevaux ne s’en sont pas rapprochés. On voudrait éviter de se faire dévaliser comme à Vardø où un cheval enhardi mâchait tranquillement le sac de pommes tiré du porte-bagage de Marine.

Grande déception lors d’une pause ravitaillement à Falkenberg : Gabriel perd sa béquille si savamment construite. Cela fait des milliers de kilomètres que nous utilisons des morceaux de perches de signalisation routière glanés sur le rebord des routes scandinaves. Des oranges pour la Suède, des vertes pour la Finlande, des noires pour la Norvège, on en a même trouvé des bleues. Ce tube plastique relativement épais à bandes réfléchissantes était parfait pour servir à la fois de support à l’arrêt puis d’écarteur de danger en mouvement. Seulement elles avaient tendances à rompre sous le poids de nos vélos. Celle qui vient d’être perdue avait été renforcée par une âme en bois ajustée sur toute sa longueur transformant ce tube de plastique souple en une vrai trique. Cette amélioration avait fait ses preuves !

En fin de journée nous rejoignons par un chemin de terre un joli bivouac, près de la réserve naturelle de Källstorp référencée sur la brochure précédemment citée. Encore une réserve créée dans un endroit pas possible : un résidu coincé entre une voie de chemin de fer et l’autoroute. Le panneau de présentation cloué sur la plateforme d’observation indique que la réserve est séparée en deux, il y a donc un autre observatoire à environ deux kilomètres. Marine s’y rend en vitesse pendant que Gabriel monte le camp. La nuit tombe de plus en plus tôt, les mouvements d’oies rejoignant leur dortoir sont de plus en plus fréquents, il ne faut pas traîner.

Combattants variés, quelques Bécasseaux variables, des Chevaliers guignettes, des Chevaliers aboyeurs ; le plan d’eau et les deux observatoires de cette seconde partie de la réserve méritent effectivement que l’on y retourne demain avec la lumière du matin.

Mardi 6 Septembre. A l’aube, un troupeau de vaches broute paisiblement à quelques mètres de notre tente. Poussé dehors par sa vessie, Gabriel fait décamper toute l’assemblée. Sauf une, complètement ébahie, figée devant lui, les yeux grands ouverts, et l’observant tout du long. Qu’est ce qui a bien pu lui passer dans la tête ? Elle devait être sidérée de voir ainsi souillées ces belles touffes d’herbe fraîches et pleines de rosée qu’elle se réservait pour son petit déjeuner !

La matinée commence à l’observatoire de Källstorp en compagnie d’un ornitho local. Nous échangeons nos observations et il nous signale qu’un Pygargue s’est posé avant que l’on arrive. Juste derrière des plantes à ombelles séchées, il est pratiquement indétectable tant qu’il ne bouge pas. Nous attendons tous les trois avec impatience qu’il décolle. Quelques minutes plus tard, se produit l’inévitable : mouvement de panique chez les oies, mais le rapace termine bredouille. Un Busard Saint-Martin passe tout près de l’observatoire. Gabriel photographie des Chevaliers aboyeurs et des Combattants variés, qui ont eu la brillante idée de venir sonder l’eau juste sous les volets de bois de la cabane. Plus loin, du haut de la haute plateforme d’observation, pas grand-chose de plus que la veille. Le terrain est sec, il est normalement complètement inondé nous apprend l’homme qui a assisté avec nous à l’attaque de Pygargue. Des frelons ont élu domicile dans le nichoir fixé au pied de la tour. Nous faisons profil bas et précipitons notre demi-tour pour rejoindre la route principale.

Chevalier aboyeur
Combattants variés
Busard Saint-Martin
Observatoire de Källstorp

Sur le chemin on s’arrête pour faire « fika » à la plage de l’horloge dont Geneviève nous avait parlé. Assis sur les rochers avec nos roulés à la cannelle, on se dit qu’elle a quelque chose de surréaliste cette horloge de gare, suspendue à son mat planté dans le sable. Cela ressemble à un décor imaginé par Fred dans les aventures de son héro Philémon où l’on passe d’un monde à un autre dans ce genre d’endroits. Ou bien un film de Tati, avec cet homme en costard raide qui passe devant nous, une chaise de plage à son bras comme un serveur avec son liteau blanc. Deux cyclistes débarquent près du bloc de toilettes, sono intégrée au vélo avec une enceinte portative dans le porte-bidon. Au secours. Pourvu qu’ils ne restent pas trop longtemps à gesticuler sur leur musique comme s’il étaient en soirée. Et comme s’ils étaient tout seuls surtout. Marine prend sur elle pour ne pas faire de remarque. Quelles connexions neuronales peuvent bien amener certaines personnes à ce genre de comportement ? On y verrait presque une forme primitive de marquage de territoire. Je remplis l’espace sonore donc je suis. Je plaque ma musique sur cet environnement donc je le fais mien.

Nous consultons la carte pour faire le point sur le potentiel bivouac du jour. La ville de Halmstad n’est plus très loin ; on songe à la dépasser dans l’après-midi pour trouver quelque chose au-delà des zones urbanisées. Cela tombe très bien car Leffe, un cyclo suédois croisé au Sud de Göteborg, nous avait donné les coordonnées de certains de ses bivouacs, dont un que l’on pourrait atteindre ce soir. Pour l’heure, nous sommes à Steningskusten devant un îlot couvert de Cormorans. Un kayakiste s’en approche en mouvement réguliers de pagaie. La Suède en kayak, ça doit être quelque chose…

Nous nous laissons assommer par le soleil pendant notre pause et repartons avec la tête lourde, sûrement une petite insolation, mais le ventre plein. Nous mettons nos œillères pour traverser Halmstad par un périphérique à vélo qui a le mérite de nous faire traverser la ville rapidement.

Ce soir nous dormons dans la baie de Laxvik qui est déjà occupée par une famille de Bernaches nonnettes. Cette fois-ci nous avons la chance de pouvoir les observer de près. Gabriel tente une approche en contournant le groupe par un endroit où le relief le dissimule. La plupart d’entre elles dorment la tête sur le dos. Mais il y en a une parmi elles qui est plus alerte, le cou tendu par l’inquiétude. Puis son corps s’assouplit, et elle finit par imiter ses voisines. Des milliers d’oies sont massées au fond de la baie, à environ un kilomètre. Les trois pêcheurs du bout du rocher lancent inlassablement leur ligne. Ils ne repartiront qu’en pleine nuit, à la frontale.

Bernache nonnette
Eiders à duvet

mercredi 7 septembre. Toutes les oies de la veille ont disparu. Sur notre table tout est prêt pour attaquer le petit déjeuner quand un chien nous rend visite (marquant au passage son territoire sur notre tente que l’on aurait dû démonter d’ailleurs), suivi de ses maîtres -un couple de seniors en peignoir. Le muesli aux graines attendra, car on est toujours contents de faire connaissance quand l’occasion se présente. C’est surtout lui qui parle ; sa femme part avec le chien. Teint hâlé par les vacances éternelles, mèche blonde rangée sous des lunettes vintage et peignoir rayé brun et blanc. Il prend appui sur une de nos selles pour nous parler. On comprend que ce couple de retraités est plutôt aisé. Ils sont sur le point de fermer leur maison de vacances ici avant de rentrer à Stockholm. Il connaît Vardø et les Lofoten, où ils séjournent de temps en temps. Leur fils est chef étoilé à Oslo. Leur chien a été adopté il y a un mois mais c’est déjà un membre de la famille. Lui a fait Paris Barcelone en mobylette il y a de ça bien longtemps. À une époque où l’essence n’était pas une contrainte. Ils nous souhaite bonne chance avant d’aller se baigner pour la dernière fois de la saison à Laxvik.

Ce matin l’itinéraire cyclable Kattegatleden traverse la réserve Laholmsbuktens à la manière d’un jeu de piste dans les bois. Les plages et les pinèdes se succèdent, l’atmosphère est agréable, cela prend un petit air de vacances. À la sortie des bois, nous faisons halte dans notre station service préférée, pour s’offrir un chocolat chaud et profiter de la connexion internet à volonté. Marine lorgne sur les présentoirs à lunettes de soleil. Il y a eu trop de journées où la forte luminosité a provoqué des migraines. L’affaire est conclue après quelques essayages.

A peine deux ou trois kilomètres plus loin un beau bâtiment nous interpelle. Stop ! Ce ne sont que de simples toilettes, mais quel sens du détail. D’un programme si élémentaire les architectes ont fait un pavillon de jardin distingué, et ce n’est pas la première fois que nous faisons ce constat. Les communes suédoises mettent à disposition de nombreux toilettes publiques gratuites… Si propres et bien entretenues que l’on se demande bien comment des touristes suédois percevraient les choses chez nous.

Chevalier guignette

En fin de journée à Torekov, lors d’une halte ornithologique pour Marine, Gabriel resté sur la piste voit arriver en contre sens un cycliste de notre catégorie (avec un chargement conséquent). Il le salue en anglais, l’autre fait de même. Leur accent les a trahis, ils se rendent compte immédiatement qu’ils sont tous les deux français. Paul est un jeune aventurier d’une vingtaine d’années parti seul de Lille en direction de Athènes. Une fois arrivé en Grèce, il a décidé de mettre le cap au Nord pour maintenant se retrouver en Suède et redescendre par le Danemark. La discussion se prolonge et l’heure tourne. Nous décidons de bivouaquer ensemble un peu plus loin. Le périmètre de la réserve ne nous permet pas de bivouaquer n’importe où mais un rapide coup d’œil sur la carte nous indique un abri et un point d’eau potable à trois cents mètres. La lumière baisse à mesure que nos conversations s’animent sur les joies du voyage à vélo.

Jeudi 8 septembre. Nous avons bien choisi notre heure pour lever le camp car une classe d’enfants vient s’installer à côté. Il s’agit manifestement du cours de course d’orientation. Ils essaient quelques mots de français en rigolant. Paul part de son côté, et nous continuons vers le sud. Gabriel passe un long moment à photographier une Barge rousse que Marine vient de repérer aux jumelles à côté du port. La Barge rousse figure parmi les migrateurs très longue distance, capable de parcourir plusieurs milliers de kilomètres sans escale. Nous les avions observées en période de reproduction dans le Varanger et nous en retrouvons maintenant sur la côte de la mer de Cattégat, dans un couloir migratoire important, au carrefour de la Suède et des îles du Danemark. Le Varanger se situe à moins de deux mille kilomètres à vol d’oiseau. Peut-être est elle parvenue au port de Torekov sans s’arrêter ?

Barge rousse
Barge rousse
Torekov

Le vent souffle de face et notre avancée est lente, dans ce petit village aux rue pavées. Beaucoup de toit sont couverts de chaume et continuent d’être entretenus ainsi, coiffés de bois fendu retenant le tapis de paille du faîtage. Nos vélos nous guident, les kilomètres s’enchaînent. De temps en temps des Milans royaux accompagnent la course avant de nous quitter, bousculés par les rafales. Le soir nous arrivons dans un lieu que Paul nous avait indiqué. Une sorte de refuge tout en longueur au milieu d’une réserve naturelle. Trois pièces en enfilades ; celle du centre, meublée d’une grosse table s’ouvre entièrement sur le paysage à l’aide d’une grosse et lourde porte coulissante à deux battants. À droite et à gauche, des dortoirs avec des lits superposés. Il y a même une prise USB pour recharger les téléphones et de l’eau courante. On pourrait y rester deux nuits pour laisser passer la pluie annoncée. Dehors, sous ce ciel du couchant, les oies passent et repassent en caquetant. Adossés au mur, on regarde passer les lignes de nonnettes, les triangles bien formés des cendrées, et les bruyantes Canada. Vers 20h30, au moment ou les chauve-souris et la Chouette hulotte sortent, les cyclopithèques rentrent se coucher.

Le 9 septembre il pleut et l’on s’accorde un jour de repos. On s’occupe aux tâches que l’on reporte toujours à plus tard : repriser nos vêtements, nettoyer le réchaud à essence qui devient capricieux, lecture et repos… Marine fait plusieurs allers-retours à l’observatoire entre les averses, à quelques minutes en vélo. La réserve naturelle de Jonstorp-Vegeåns dans laquelle nous nous trouvons offre des milieux très variés. On y trouve des forêts qui côtoient des prairies côtières pâturées et des dunes de sable. Là où la rivière se jette dans la mer, l’eau douce se mélange à l’eau salée, créant ainsi un estuaire qui regorge de vie. Il paraît que dans la baie de Skälderviken on peut voir des marsouins et des phoques. RAS aujourd’hui à part des kitesurf ! Outre la multitude d’oies et de limicoles côté vasière, nous avons observé plusieurs Busards des roseaux et un busard Saint-Martin au-dessus des roselières, et deux Faucons hobereaux ainsi qu’un épervier en chasse sur les prairies.

Faucon hobereau

Samedi 10 septembre. Le vent dans le dos nous pousse rapidement au bout de la péninsule de Kullaberg où est installé le Phare de Kullens. Sur ce point culminant se dégage un très bel horizon où l’on peut observer la jonction de deux courants marins qui se matérialise en surface par une longue ligne sinueuse d’écume. Installée au pied du phare, Marine n’observe pas de passage migratoire, est-ce un peu tard ou un mauvais jour? Tout d’un coup nous remarquons qu’il a de plus en plus de monde qui passe sur ce site, c’est le week-end et les gens viennent se promener ici. C’est le signe pour nous de laisser la place. Sur notre retour quelques mésanges à longue queue passent par grappes juste devant nous, nous pouvons observer brièvement ces cousines nordiques de nos mésanges à longue queue. D’adorables boules de plumes blanches dans laquelle se perdent une paire d’yeux et un bec microscopique.

Phare de Kullen
Roitelet huppé

La route de l’après-midi longe au plus près la côte, et nous mène à une très belle pinède indiquée par Leffe, au niveau de Domsten. À travers les longs troncs de ces pins, le soleil rejoint doucement la mer. Le pic épeiche tape sur les écorces qui crépitent. Devant nous, sur cette petite île, à quelques centaines de mètres de notre tente est installée une colonie de phoques.

dimanche 11 septembre. Ce matin Marine se précipite sur la plage pour observer de nouveau la colonie de phoques. Ils sont toujours là, à se délasser sur les cailloux mais il n’y a plus aucun Grand cormoran, un Pygargue à queue blanche vient de faire le ménage.

Sur le parcours de ce matin nous avons repéré des douches de plage, un peu avant Helsingborg. C’est décidé, la crasse et les cheveux qui grattent, c’en est trop : même froide, nous irons nous laver. On s’arrête à un petit aménagement de plage comme on en voit beaucoup. Un parterre de bois, des toilettes, des bancs et des tables, et une douche extérieure. Cette salle de bains est parfaite ! Sous le regard d’un couple en doudoune, nous passons l’un après l’autre sous cette grosse pluie qui s’avère froide. L’un actionne le bouton poussoir pour l’autre comme pour faire une farce sauf que c’est pour de vrai. Un fois rhabillés, nos deux témoins emmitouflés viennent nous offrir gentiment quelques fruits rapportés de leur jardin : on n’en demandait pas tant !

La route traverse de nombreux terrains de golf, les maisons de brique à colombages se font de plus en plus fréquentes entre des villas cossues, les paysages changent et prennent un air de Riviera.

12 Septembre. Tout autour de la tente un épais brouillard se dissipe lentement. Les gouttes de rosée ruissellent sur la toile et la brume qui entoure notre campement crée une étrange atmosphère. Petit à petit, les arbres apparaissent et nous reconnaissons la clairière en retrait de la plage de Lomma, dans laquelle nous nous étions installés la veille. Après la brume, l’eau qui s’étend devant nous est un miroir où les oiseaux comptent double. Il y a une lumière incroyable. Marine en profite pour faire ses observations et Gabriel essaie de saisir ces instants magiques dans son appareil photo.

Corneille mantelée

Avant de rejoindre Malmö, nous faisons halte à l’école d’horticulture locale dont on nous a conseillé de visiter les jardins, puis une autre pause dans la anse de Lommabukten. On y rencontre un ornitho venu prendre un bol d’air avec les oiseaux, visiblement surmené par son travail au bureau. « C’est la meilleure thérapie qui existe, pas vrai ? » lui adresse Marine.

L’homme aux Swarovski autour du cou nous apprend que pour la première fois depuis des décennies, un couple de Guêpiers d’Europe a niché et donné naissance à cinq petits sur la côte Sud près d’Ystad. Incroyable pour cette espèce qui d’ordinaire ne migre même pas jusqu’au Nord de l’Allemagne. Ce couple a donc traversé la mer baltique et trouvé un talus sablonneux à son goût pour y creuser leurs galeries.

Hérons cendrés

Quelques kilomètres plus loin, en plein centre de Malmö, nous avons rendez-vous avec Claire, pendant sa pause. On passe un moment très sympathique avec cette française qui habite et travaille ici dans un bureau d’études environnementales. Elle suit nos aventures à travers les réseaux sociaux depuis les îles Lofoten et nous a fait signe il y a quelques jours. À 14h00 nous n’avons parcouru que dix kilomètres, et il nous en reste encore une bonne cinquantaine à faire avec le vent de face pour atteindre notre but : la réserve naturelle de Falsterbo. Nous savons où dormir, car Paul et Leffe nous ont tous les deux confirmé que l’on pouvait s’installer dans un abri au milieu d’un enclos entouré de vaches. Pour une fois que les hommes se retrouvent enfermés à la place des animaux !

Pygargue à queue blanche

13 septembre. Gabriel se lance encore dans un démontage complet du multi-fioul car il ne fonctionne toujours pas. On arrive tout de même à préparer quelque chose, à base de graine de couscous gonflée dans l’eau chaude tirée des mitigeurs des toilettes et conservée dans notre thermos (astuce cyclo : toujours prévoir une petite bouteille qui passe sous les mitigeurs). Les réchauds à essence c’est très bien mais certains combustibles encrassent le mécanisme. Le nôtre a des problèmes depuis le Varanger. Cette fois-ci il est irrécupérable. Nous mangerons froid jusqu’à ce qu’on en trouve un autre… A moins qu’on utilise le réchaud à bois de secours ? Mais oui ! On se traîne ce kit en tôle d’acier pliable depuis le début sans jamais l’avoir sorti. Marine se fait un plaisir de débiter des bûchettes bien sèches d’un morceau de bois en prévision du prochain repas.

Nous partons explorer la tant attendue péninsule de Falsterbo. En effet, ce bout de terre à la rencontre des côtes Ouest et Sud de la Suède est le dernier que les oiseaux peuvent longer avant de traverser la mer pour rejoindre les côtes les plus proches au Danemark. Une traversée au-dessus de la mer est une rude épreuve, surtout pour les passereaux, qui par mesure d’économie font le grand saut par le chemin le plus facile. La pointe de Falsterbo constitue pour cette raison un passage clé de la migration des oiseaux nichant en Scandinavie. Au début de l’automne, ce sont des millions d’oiseaux qui affluent en masse vers ce point unique. En ce mardi 13 Septembre il est encore un peu tôt pour observer ce phénomène mais on entend partout que les Tarins des aulnes sont bel et bien en mouvement. Plusieurs milliers sont dénombrés en ce moment lors du suivi migratoire que les ornithologues de la station assurent tous les matins. Sachant qu’une grande partie migre essentiellement de nuit, il ne s’agit que d’une petite part du flux migratoire perceptible. Nous partons en direction du phare qui abrite la station ornithologique, dans l’espoir d’y trouver plus d’informations sur les lieux et le fonctionnement du suivi des oiseaux.

Nous atteignons le phare au bout de huit kilomètres, perdu au milieu d’un golf immense, non loin des plages de sable clair et de cabanes de bains colorées. Le bâtiment est fermé et il ne semble pas y avoir d’accueil. Nous apprendrons plus tard que le phare n’ouvre ses portes au public que les Samedis et Dimanches. On risque d’être partis bien avant, quel dommage !

Les golfeurs parviennent on ne sait comment à viser juste malgré ce vent à vous dresser les cheveux à l’horizontale. Sale temps pour les ornithos, les conditions ne sont vraiment pas propices aux observations. La longue-vue tremble même lestée, les oiseaux sont quasiment absents et les coups de pédales deviennent de plus en plus durs, chargés comme on l’est. On décide de passer une nouvelle nuit dans l’abri, en installant cette fois la tente à l’intérieur pour se protéger du vent.

Le mercredi n’est guère mieux. On se repose toute la matinée avant de repartir vers la pointe de Nabben, un des sites indiqués sur le site internet de la réserve, pas très loin du phare. Nous coupons à travers un grand parc et nous arrêtons à la hauteur de deux personnes, jumelles en l’air braquées sur quelque chose. Nous sortons les nôtres en silence. « Qu’est ce que c’est ?» demande Marine en chuchotant. « C’est une chouette aigle, on ne la voit que d’ici » répond un homme blond longiligne qui nous dépasse d’une tête, en pointant du doigt ses pieds. Il nous laisse sa place pour que nous puissions voir à notre tour le plus grand hibou qui soit : un Grand duc d’Europe. Sa présence a été trahie par les cris de Corneilles mantelées qui ne tolèrent pas sa présence, et donnaient l’alarme en haut de ce grand pin. Gabriel essaie de trouver un point de vue pour photographier le hibou à travers les feuilles et attend de croiser le regard de ce rapace nocturne. Il daigne ouvrir ses yeux vers nous, de grosses billes rouges luisantes percées d’une pupille noire.

Grand-duc d’Europe

L’observatoire de Nabben est battu par les vents mais nous pouvons nous y abriter pour scruter les canards sur la longue langue de sable qui se perd dans la mer. Un renard passe sans les effrayer. Les dunes referment un plan d’eau plus calme où quelques limicoles s’affairent. Un des responsables du comptage est à son poste, avec tout l’attirail : longue vue, jumelles, chaise, compteurs (plusieurs pour les espèces les plus fréquentes), thermos et carnet de notes. Il nous conseille de venir tôt le matin, un jour où le vent se calmera. S’il se calme un jour ! Les prévisions ne vont pas dans le bon sens… Nous faisons connaissance avec un couple de naturalistes allemands, aussi déçus que nous de voir si peu d’oiseaux.

Courlis cendré et Bécasseaux minute

Nous rentrons à l’intérieur des terres nous abriter pour manger sur une placette pavée du centre de Falsterbo. Un homme gare son vélo près de nous pour faire ses courses dans la supérette d’à côté. Il enlève son bébé du porte bagage puis s’adresse à nous en français. « Vous êtes ornithologues ? » Marine porte la main à ses jumelles en acquiesçant. « Il y a un Hibou dans le parc juste à côté, le personnel du phare a donné l’alerte quand ils l’ont vu survoler la zone ». On comprend qu’il s’agit du même individu observé tout à l’heure. Les nouvelles vont vite quand il s’agit d’un oiseau exceptionnel. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour faire les présentations car il semble très pressé. Tout juste apprend-on qu’il a été bagueur pendant dix ans au phare de Falsterbo.

De retour dans notre enclos, nous voyons que ne serons pas seuls ce soir car un couple d’allemands vient passer la nuit ici aussi. On leur laisse le toit et plantons la tente quasiment au même endroit que la dernière fois.

Vol de Grandes aigrettes

Jeudi 15 Septembre. Il y a toujours autant de vent aujourd’hui. On se rend à l’observatoire d’Ängnäset qui devrait être un peu plus protégé du vent du Nord. Nous regardons les Sternes caugek plantées sur les piquets quand débarque un groupe d’une dizaine d’ornithos, visiblement une excursion payante organisée par l’équipe de Falsterbo. On discute un peu, des espèces remarquables en présence ici, et des conditions météo. Nous les quittons avant que le plancher s’écroule sous le poids du groupe armé de longue-vues, pour entamer une marche à côté du vélo, à travers la lande. L’œil aux aguets. Quelques Pipits farlouses et Traquets motteux tout au plus. Le vent nous rend sourds, on a du mal à communiquer et le sentier est interminable. Le balisage nous fait déboucher sur le green du golf puis dans un quartier de maisons imposantes.

Nous décidons de rester au moins jusqu’au weekend et de s’offrir quelques nuits en camping. Marine avait comparé les prix des deux campings de Falsterbo et il se trouve que le moins cher est celui des naturistes. Peu importe, ils s’habillent tous quand il fait dix degrés dehors, non ? Qu’est ce qu’on risque à aller voir ? Malheureusement, une fois sur place, on apprend que les prix on presque doublé et on rebrousse chemin pour se rabattre sur le camping classique. Un bon choix puisqu’on y fera de belles rencontres et l’on y retrouve le soir bon nombre d’ornithos ayant arpenté les mêmes endroits que nous dans la journée.

Vendredi 16 Septembre : repos, lessive et rédaction pour Gabriel. Marine délaisse le travail d’écriture depuis quelque temps. Il n’y a pas que le temps passé à rédiger qui est vécu comme une contrainte, mais aussi le fait que cela nous immobilise plusieurs jours, et que cela a un coût. Il est tellement plus facile de publier de temps en temps quelques photos pour partager notre aventure. Le moral revient d’un seul coup quand elle reçoit une réponse de la station ornithologique du phare qu’elle avait sollicitée pour une visite. Nous pourrons même assister au baguage des oiseaux dès huit heures le lendemain !

Samedi 17 septembre. Le parking est plein, les environs du phares sont peuplés d’ornithos à l’affût. Marc nous souhaite la bienvenue en poussant le portail blanc menant au jardin du phare. D’origine catalane, ce grand brun trapu bague avec minutie depuis de longues années les oiseaux pris dans les filets tendus dans le jardin du phare.

Le phare de Falsterbo
Birder sur les starting blocks

De l’extérieur, nous n’avions pas remarqué ces filets entre les buissons, ni le petit bureau dans lequel il nous invite à entrer. Marc nous présente le poste de travail devant lequel deux personnes peuvent prendre place. Les bagues numérotées sont enfilées comme des perles sur des tubes souples de différentes couleurs, classées par diamètre. Les pattes des oiseaux ne grandissent pas et le poids d’un anneau en aluminium est si faible qu’il est négligeable, même pour les plus petits. Marc décroche un des sacs en toile pendus aux crochets fixés sur la tranche du bureau. Ça bouge à l’intérieur !

Il sort l’oiseau délicatement, la tête entre l’index et le majeur, les autres doigts repliés sur les pattes. De l’autre main il saisit une bague de type 1 adaptée à cette espèce, puis la pince spéciale pour la sceller. L’opération ne s’arrête pas là. L’aile de l’oiseau est mesurée, de l’épaule à l’extrémité de sa rémige la plus longue à l’aide d’un réglet métallique coudé. Il retourne l’oiseau sur le dos, souffle sur son ventre et son bas ventre, et ce pour évaluer la taille des poches de graisse présentes sur la zone. Plus elle est jaune, plus on renseigne un chiffre élevé sur l’échelle graduant ce critère, dont on retrouve un aide mémoire sur le bureau. La graisse est le carburant des oiseaux. Certains doublent leur poids en se gavant avant d’entamer leur périple, comme les grands migrateurs transsahariens. Un oiseau sans graisse n’ira pas très loin. Les Rougegorges familiers en ont relativement peu comparés aux fauvettes, car ils migrent moins loin.

Etape 1 – Relève des filets
Etape 3 – Mesure de l’aile et détermination de l’âge en fonction de la mue des plumes

L’oiseau est ensuite placé tête la première dans un cylindre de la taille d’une boite de pellicule photo, sur une balance de précision pour la pesée. Marc le fait disparaître en présentant l’oiseau dans le trou d’envol de la façade. En une fraction de seconde, ce Rougegorge familier a repris sa liberté ! Toutes ces informations sont consignées en face du code unique de la bague, constituant le fichier originel de capture de l’oiseau. Si ce même oiseau venait au cours de sa vie a être repris dans d’autre filets (ou malheureusement si la bague était lue sur l’oiseau retrouvé mort), le fichier serait complété avec de nouvelles données. Pour les oiseaux de plus grand gabarit, la bague peut même être lue à distance, ou prise en photo. L’information doit ensuite remonter au Muséum (celui de Stockholm pour les oiseaux repris en Suède). Cela fournit alors des informations précieuses sur les dynamiques migratoires des oiseaux puisque les points de passage relevés au cours de leur vie, révèlent leur zone de reproduction, leur aire d’hivernage et les voies qu’ils empruntent pour s’y rendre, leur temps de parcours, etc.

Etape 5 – pesée (ici un Tarin des aulnes)
Etape 6 – Libération par le trou d’envol

La bague reste l’outil de suivi le plus répandu car peu onéreux et ultra léger. Les balises GPS ne sont pas assez miniaturisées ni bon marché pour être généralisées à autant d’individus ; elles sont réservées à des projets de suivi plus spécifique sur des oiseaux de plus grande taille.

Pendant les quarante dernières années, la station a équipé près d’un million d’oiseaux avec un protocole identique permettant de d’accumuler des données comparables d’année en année, et ainsi produire des statistiques fiables ; desquelles tirer des tendances sur les comportements migratoires.

Pouillot véloce

Nous accompagnons Marc et le reste de l’équipe du site dans le jardin, pour une nouvelle opération de relève des filets. Celle-ci a lieu toutes les dix minutes, de huit heures à quatorze heure ; ce qui donne des journées bien remplies. Les oiseaux sont démêlés du bout des doigts avec soin. Ils ne se débattent pas comme s’ils attendaient patiemment qu’on vienne les libérer. Ils sont déposés dans les sacs en toile au fond de plastique dur ajouré que les bagueurs portent à la ceinture. La végétation autour du phare est entretenue de manière à maintenir un milieu similaire aux années précédentes, nous dit Marc. Tiens, aujourd’hui, en plus des rougegorges, c’est un Troglodyte mignon, un Pinson des arbres et un Pouillot véloce qui gagneront une bague. Plus loin, on entend une exclamation d’un autre groupe : « un Épervier d’Europe ! ». Les rapaces doivent être manipulés avec une grande prudence car les serres (plus que leur bec crochu), peut faire de bonnes blessures. L’épervier sera relâché un peu plus tard, le temps de le montrer au public pendant les portes ouvertes.

Nous laissons Marc et le reste de l’équipe à leur tâche en les remerciant pour cet entretien privilégié et ce tête à tête avec les oiseaux de Falsterbo.

Épervier d’Europe
Épervier d’Europe
Rougegorge familier
Pinson des arbres

Pour information, voici le résultat de la demi-journée de baguage au phare de Falsterbo (car il y a d’autres points de baguage sur la péninsule également)

Espèces baguées au phare le 2022.09.17quantité
Épervier d’Europe3
Troglodyte mignon3
Accenteur mouchet4
Rougegorge familier103
Rougequeue à front blanc1
Fauvette à tête noire3
Pouillot véloce2
Pouillot fitis1
Roitelet huppé3
Pinson des arbres8
Tarin des aulnes2
Total133

Les «birdeurs » migrent eux aussi, de site en site, tout au long de la journée, longue-vue sur l’épaule. En fin de matinée, la migration à la pointe de Nabben s’essouffle un peu, les passages d’oiseaux sont plus sporadiques, et il est temps de rejoindre le coin des rapaces au-dessus de la lande dégagée de Ljunge où ils sont le plus observés.

Nous retournons à Ängnäset en soirée car la lumière est plus propice aux observations et finissons la soirée avec deux ornithologues suédois dans la salle à manger du camping.

La journée du Dimanche commence très tôt pour Marine qui se lève avant l’aube pour retourner à Nabben. Les prévisions sont bien meilleures que tout le reste de la semaine, cela devrait être une bonne journée pour les oiseaux. Réveil à cinq heures quinze, Gabriel dort encore et Marine enfourche son vélo, oubliant dans l’excitation de porter son casque qu’elle ne quitte jamais d’habitude. Elle est déjà loin du camping, dans les rues endormies de Falsterbo, distillant des nuages de buée éclairée par sa frontale à chaque expiration, dans l’atmosphère fraîche de la nuit.

Chacun est à son poste, jumelles autour du cou, longue-vue déployée, dans une ambiance qui rappelle les sorties migration en Isère. À la différence près qu’ici, les oiseaux ne franchissent pas un col de montagne mais se lancent au-dessus de la mer. Quelle émotion de voir s’élever des dizaines d’éperviers au-dessus de l’eau avant de glisser vers l’horizon. Le vent est favorable. Les passereaux défilent assez proches pour qu’on les identifie aux jumelles et à leur cri de contact. Beaucoup de Tarins des aulnes, Pinsons des arbres, Pinsons du Nord, Pipits farlouses, Linottes mélodieuse, Hirondelles rustiques ; mais aussi Pigeons colombins, Eiders à duvet, Canards siffleurs…

Atmosphère de migration à Falsterbo

De temps à autre quelqu’un signale des rapaces : un Faucon émerillon, et différents busards. Un vrai festival ! Quelques gouttes commencent à tomber autour de dix heures et la zone de l’observatoire se vide petit à petit. Le comptage journalier montre une migration apparente (oiseaux vus ou entendus) de plus de 74 500 individus appartenant à 56 espèces différentes, dont 409 éperviers et 55 800 Pinsons des arbres pour ne citer que deux espèces. Et la saison ne fait que commencer ! Le pic de passage a lieu un peu plus tard au mois d’Octobre.

Dans le camping nous retrouvons Ole et Kuniko et leur annonçons que nous déclinons leur généreuse invitation à passer quelques jours chez eux, à Copenhague. « Nous avons rénové la maison de sorte qu’il y a une chambre et une salle de bains indépendantes. Nous l’avons mis à disposition d’une mère et ses deux enfants d’Ukraine. Vous y seriez tellement bien, n’hésitez vraiment pas! » avaient-ils insisté. Avant de partir, Kuniko nous offre quelques fruits de leur jardin et un pot de confiture. Une mixture de couleur orangée faite à partir des fruits d’églantiers sauvages que l’on trouve partout sur la côte Sud de la Suède. La différence avec le fruit que l’on appelle chez nous cynorrhodon étant qu’il est plus rond et quatre fois plus gros ! Nous laissons partir leur convoi, leur caravane sans nos vélos et les deux places arrière vides. On se promet de leur écrire une carte et de leur faire signe quand on viendra à Copenhague, un jour ; pour la prochaine migration des cyclopithèques ?

Grandes aigrettes

Notre chargement est installé sur nos montures, il est temps pour nous de rejoindre le petit shelter qui nous avait abrités quelques jours plus tôt, au calme dans la lande de Skanör à l’Est de Falsterbo. À mesure que le ciel s’obscurcit, notre allure s’accélère. Quand nous sommes à bon port, c’est avec une certaine déception que nous nous retrouvons dans un barbecue party d’une quinzaine de personnes. Tant pis, la pluie n’est plus qu’à un ou deux kilomètres, il va nous falloir « sociabiliser ». Timidement on se fait une petite place dans l’abri encore libre en prévision de l’orage qui noircit le ciel et fait fuir les cygnes. Nous sommes gentiment accueillis par le doyen qui nous propose quelques saucisses grillées qui leur restent. En bon végétariens et par discrétion nous refusons. On s’installe au fond et nous nous faisons tout petits. La pluie finit par arriver et tout d’un coup la surface du plancher saturée, plus une place. Cela discute dans tous les sens, rigolant ici et là. Les assiettes filent, c’est bon vivant. L’homme qui nous a accueillis quelques instants plus tôt nous propose alors une part de leur dessert: un délicieux gâteau à la crème au beurre. Cette fois ci nous ne refusons pas et avec un grand sourire acquiesçons tout les deux d’un  »Ja tack ». Les langues se délient et nous commençons à échanger avec les diverses personnes du groupe. Et… Il y a toujours un cycliste dans l’assemblée ! Il nous explique que ici, ils n’ont pas de montagnes pour s’entraîner, le vent de la région de Scanie suffit. « Ici les enfants dessinent la neige avec des traits horizontaux, alors qu’au Nord de la Suède, ils tombent gentiment à la verticale ! ». Une fois le repas terminé, le groupe quitte l’abri en nous souhaitant bonne chance.

Enfin seuls avec les vaches qui broutent devant. Au travers des interstices du bardage on voit venir trois cyclistes mais qui ne s’arrêtent pas, ouf. Devant nos yeux l’horizon s’éclaircit petit à petit, nous pouvons de nouveau distinguer la tour torsadée de Malmö, où nous nous étions arrêtés quelques jours plus tôt. Qu’on est bien. Soudain, au loin, quelques éclats de rires se font entendre. Ils se rapprochent, ils sont là, juste derrière. Une personne contourne le shelter, puis deux, trois, quatre… huit… dix…quinze ! Et avec de gros sacs à dos ! On se regarde et on comprend là que nous ne passerons pas une soirée au calme. Quelques instants plus tard un des membres du groupe -qui nous ignore superbement malgré nos tentatives, a l’excellente idée d’enclencher la musique depuis son enceinte portative. Marine négocie poliment de l’éteindre. Une des filles lui parle tout bas, complice : « C’est vrai que c’est mieux comme ça.». Nous aurions pu nous décider à quitter les lieux mais il aurait fallu pédaler encore un bon moment en risquant de se faire bien tremper.

19 Septembre. Le sol est jonché de cannettes de bières et personne n’est encore levé. Nous nous pressons de quitter l’enclos, transvasant pour la énième fois du séjour nos sacoches de l’autre côté de la barrière (dont l’entrée en chicane ne permet pas de faire passer les vélos). Nous prenons le petit déjeuner quelques kilomètres plus loin, sur le canal navigable, qui permet aux bateaux de prendre un raccourci sans contourner toute la péninsule. Une grande quantité d’Hirondelles rustiques est posée sur les barrières du ponton. Un groupe de femmes en combinaison sort de l’eau et se dirige vers le petit bâtiment de douches de l’aire de baignade. Une sorte de gros écureuil fait des aller venues sur une des jetées. On dirait une martre ou quelque chose comme ça. L’animal descend jusqu’à l’eau et se met à nager. On distingue une petite tâche claire sur son museau. Sûrement un vison !

Hirondelles rustiques

Nous dépassons Trelleborg vers midi, petite ville qui est surtout une grosse gare de ferry sur la Baltique, et poursuivons encore plus loin pour trouver un endroit au calme pour déjeuner. De grands hêtres en retrait d’une plage nous offrent l’ombre et la sérénité nécessaires pour nous remettre de notre petite nuit perturbée par les fêtards. Le prochain bivouac pourrait bien se situer à côté d’un observatoire à oiseaux repéré sur la carte, juste après avoir dépassé Smyguehuk, le point le plus méridional de la Suède. Autour du cinquantième kilomètre de la journée nous y sommes. On accède à la plateforme d’observation par une longue rampe vers un point de vue sur la zone humide. Une buse variable vient se poser tout près. Notre présence a perturbé les Hérons cendrés qui huent en prenant la fuite. Des trompètements familiers se font de plus en plus audibles. Les grues ! Elles sont en vol battu, bien alignées au-dessus de nous. Le moment est peut-être venu pour elles de traverser la mer.

Nous installons notre bivouac non loin, du côté de la plage, entre une épaisseur d’arbres nous protégeant du vent et de la route, et un bunker condamné. Les vols de grues sont nombreux à partir de dix-huit heures. Marine en compte plus de 600 avant de rentrer dans la tente. La plupart filaient vers l’Ouest, donc longeaient la côte. Seul un petit groupe a pris une ascendance au-dessus de nous avant de se lancer sur la mer, cap Sud Ouest pour quitter la Scandinavie.

Le lendemain, les Grues cendrées sont en activité dès dix heures, alors que le soleil chauffe la surface de la Terre. Dans les taillis, juste derrière nous, ce sont des cinquantaines de tarins qui s’activent et dévorent les samares des bouleaux qui se répandent en pluie de graines volantes sous leurs pattes. Quelques pouillots, font aussi partie de ce banquet. De temps en temps tout ce petit monde s’envole pour former des nuages qui se déforment, se détendent et se compressent : une sorte de ballet graphique. Ces grands rassemblements précèdent leur migration imminente. Assis sur le toit du bunker nous savourons notre premier repas de la journée. Des baigneurs courageux s’aventurent jusqu’au bout de la jetée. Un escalier de métal les accompagne jusqu’au bout sans avoir à plonger.

Tarin des aulnes
Tarin des aulnes

Les kilomètres jusqu’à Ystad se font rapidement. Quelques haltes ornitho ponctuent cette route qui longe la mer et allonge cette dernière étape Scandinave que nous sommes en train de pédaler. Ce soir nous prendrons un ferry pour rejoindre la Pologne et plus précisément la ville de Swinoujscie. L’embarquement est à 20h30. Nous mangerons avant et aurons toute l’après-midi pour nous promener dans cette ville, aussi charmante qu’on nous l’a décrite : maisons colorées à colombages, églises de brique, rues pavées.

Pygargue à queue blanche et Choucas des tours
Ystad, dernière étape suédoise

La gare maritime est assez facile à trouver. Au fond d’une zone portuaire se trouve un bâtiment que l’on pourrait qualifier de vieillot. À l’entrée, la vitrine d’un magasin de souvenirs interpelle Gabriel. Les objets présentés forment un bazar et retranscrivent une certaine image des pays scandinaves. Du porte-clefs au mug en passant par les T-shirts et les coupelles à café à l’effigie des rennes, le cheval de bois peint de Dalécarlie, les affreux trolls, les statuettes de Vikings au-dessus des casquettes aux motifs d’élans et écussons suédois.

En fin d’après-midi nous rejoignons la salle d’attente. Gabriel avance un peu l’écriture du blog et Marine réorganise les sacoches en prévision de la traversée. Les luminaires s’éteignent régulièrement alors on se lève toutes les cinq minutes pour agiter quelque chose devant le capteur à l’entrée de la pièce.

Nous sommes déjà un peu en Pologne car à côté, un groupe de travailleurs parlent une langue que nous ne connaissons pas. Tous ces hommes trapus, à la nuque raide semblent fatigués. Ils lèvent le bras de temps à autre pour répondre à l’appel que l’un d’entre eux énonce, une liste à la main. Un autre homme en tenue de ville écoute ses messages en haut-parleur, mi-anglais, mi-polonais. On comprend qu’il s’agit de recrutement. À 20h30 nous embarquons devant toutes les voitures qui attendent en file indienne, car nous avons ce privilège cycliste. On nous fait signe depuis la gueule ouverte du ferry Cracovia, un pouce en l’air. Nos lourds vélos prennent place dans un tout petit local déjà bien rempli : quel casse-tête ! Nous empruntons le grand escalier très raide qui trois étages plus loin nous rend sur le pont supérieur, à l’extérieur. Dans cette nuit noire, les néons diffusent une ambiance toute particulière. L’humidité fait briller les parties métalliques épaissies par les couches de peinture successives.

Une fois à l’intérieur, un long couloir placardé de miroirs et scandé de ficus en plastique nous mène aux salles où l’on passera la nuit. Assis sur de gros fauteuils en simili cuir non inclinables, aux accoudoirs non amovibles, nous tenterons de dormir tant bien que mal pendant les six heures que dure la traversée.

Après plus de cinq mois passés en Scandinavie, nous disons aurevoir à ce presque continent qui nous a enchantés (ou plutôt à bientôt car on pense déjà à notre prochaine virée !). Tout s’est bien déroulé à notre arrivée à Swinoujscie, on vous le raconte dès que possible dans le prochain épisode des cyclopithèques !

20 – Oppdal > Göteborg (km 7079 – km 7982)

  • 2022/08/08 Oppdal – Hjerkinn : 57km (bivouac) soirée avec six allemands
  • 2022/08/09-10 Hjerkinn – Hundyrju gapahuk : 27km (bivouac) Fleur, la cycliste chic.
  • 2022/08/11-12 Hundyrju gapahuk – Sjoa : 78km (bivouac) spot indiqué par Louis, le moniteur de rafting.
  • 2022/08/13 Sjoa – Fåvang : 74km (bivouac) au milieu d’une cour d’un ancien atelier
  • 2022/08/14 Fåvang, chez Ola : 12km (maison) retrouvailles avec Fanny et rencontre de Thomas et Ola
  • 2022/08/15 Fåvang – Lillehammer : 55km (bivouac)
  • 2022/08/16 Lillehammer – Harpvika : 36km (bivouac) la tente sortie trop tôt, trempée par l’orage
  • 2022/08/17 Harpvika – Tangen : 48km (bivouac) semoule froide
  • 2022/08/18 Tangen – Jessheim : 60km (bivouac) dans un parc urbain
  • 2022/08/19 Jessheim – Sonsveien : 26km (bivouac) la migraine après Oslo
  • 2022/08/20 Sonsveien– Sandbakken : 52km (bivouac) la baignade aménagée
  • 2022/08/21 Sandbakken – Svinesund : 24 km (bivouac) aire de repos des douanes
  • 2022/08/22 Svinesund – Vassbotten : 46 km (camping) le parfait camping suédois
  • 2022/08/25 Vassbotten – Munkedal : 62 km (bivouac) le belvédère sur la confluence
  • 2022/08/26 Munkedal – Stora Hoga : 70 km (bivouac) aire de baignade
  • 2022/08/27 Stora Hoga – Göteborg : 68 km (maison) chez Geneviève
  • 2022/08/28 Askim – Särö : 35 km (maison) les quartiers chics avec Geneviève
  • 2022/08/29 Göteborg – Mönster : 53 km (bivouac) la maison perchée de la péninsule

Lundi 8 Août. Aujourd’hui nous quittons le territoire des boeufs musqués et partons à la découverte de la vallée du Sud de Oppdal. Pliage de la tente au camping et petit déjeuner dehors, sous un beau ciel, c’est rare ! Le ravitaillement que nous faisons en ville devrait nous suffire pour les trois prochains jours. C’est la capacité maximale de nos sacoches, et cette donnée est une des contraintes les plus importantes en cyclo-randonnée. L’itinéraire du jour est simple : plein sud, le long de la E6 qui descend avec la rivière Driva.

Nous avons quelques points de repère car nous sommes déjà passés en train dans cette vallée. Comme nous n’avons toujours pas terminé d’écrire, nous projetons de nous arrêter à nouveau dans un camping plus loin sur la rivière. L’endroit est tentant, il faut passer un pont au dessus de la Driva en bouillons qui se calme ensuite dans une grande bassine d’un bleu glacial où quelques baigneurs trempent les pieds. Mais tout compte fait, nous poursuivons notre route; car pour une fois que l’on peut rouler au sec, autant en profiter. On a le vent de face mais on ne peut pas tout avoir !

Pendant une halte photo, un homme trappu, mollets affûtés et crâne un peu dégarni vient à notre rencontre. C’est un coureur cycliste, qui se lamente de n’avoir pas emmené son vélo en vacances ici. Il s’agenouille devant nos roues arrières pour inspecter la jante et le moyeu qui nous causent bien des soucis depuis le début. Il nous indique une boutique à Lillehammer réputée pour ses bons mécaniciens. Épaté par notre aventure, il finit par nous dire en se relevant : « c’est un exploit de faire autant de kilomètres avec des vélos comme les vôtres ! ».

C’est vrai que ce ne sont pas d’extraordinaires vélos de randonnée comme on en croise beaucoup sur les pistes cyclables. Ils datent tous les deux de 1996, ce sont des modèles Riverside 700 du magasin Decathlon. Celui de Marine a coûté soixante quinze euros (d’occasion), c’est pour vous dire ! On est bien loin des milliers d’euros que dépensent la plupart des cyclos-randonneurs, bien que le coût des accessoires (sacoches étanches et porte-bagages) soit bien plus élevé que le vélo lui-même.

L’homme sans vélo nous signale quelques points d’intérêt que l’on croisera sur notre route ainsi qu’une aire de repos sur la rivière où nous nous installons autour d’une belle table en bois, bien solide. De celles dont on a du mal à s’extirper ! Après avoir mangé de bons tacos à la mode cyclopithecus (sandwich roulé dans une galette de blé), nous repartons à l’assaut de cette vallée. Un peu plus loin surgit la petite gare colorée de Kongsvoll, où nous nous étions rendus la veille pour la randonnée des bœufs musqués, que de belles images en tête, déjà devenues souvenirs…

Ce soir nous dormons à Hjerkinn, au bord d’un lac à 1000 m d’altitude. On y accède par une longue piste débouchant sur un abri en rondins de bois. Plusieurs camping-cars sont déjà sur place ainsi que deux randonneuses en tente. Tous des allemands. On passe une soirée bien sympathique avec ce groupe.

Un rapide coup d’œil dans la longue-vue révèle que le lac et ses abords sont bien habités : des Fuligules morillons, des Canards siffleurs avec de petits, des Macreuses noires au loin, quelques Garrots à oeil d’or, et des Chevaliers gambettes, toujours aussi bruyants. Dans la broussaille qui mène au toilettes secs on surprend aussi un jeune Gorgebleue à miroir. Il faudrait se lever tôt demain pour espérer voir un adulte, surtout le mâle, tellement beau avec son plastron bleu.

« Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un petit coup de blanc ? » nous demande celle qui est médecin, agitant une bouteille. Nous prenons congé de nos amis d’un soir, et retrouvons assez tôt nos chers duvets alors que le reste de la troupe fait encore tinter les verres à pied et griller des saucisses.

Ce mardi 9 août, à notre réveil, le temps est nuageux et pluvieux. Nous sommes obligés de prendre le petit-déjeuner sous la tente, et ce n’est pas la première fois. Quand il pleut, nous nous réfugions à l’intérieur, la toile devient alors notre seul espace de vie. Heureusement la pluie ne dure pas trop, et nous pouvons faire quelque observations dans ce beau paysage : Les Macreuses noires sont toujours là… Au premier plan sont regroupés quelques Fuligules milouinans et loin derrière, trois Plongeons arctiques. Gabriel photographie des Bruants des roseaux. Pas de Gorgebleue ce matin, tant pis.

Bruant des roseaux
Fuligules milouinans

Les premiers coups de pédales sont agréables, sur une portion sans voiture de route goudronnée toute craquelée. Puis nous enchaînons sur des portions gravillonnées qui nous ralentissent autant par le revêtement que par les nombreuses pauses photo que nous y faisons. Notamment un jeune Gorgebleue à miroir que nous avons repéré en vol par sa petite queue rousse. Sous ce ciel gris, la végétation paraît d’autant plus colorée, ici les ocres et le rose de la bruyère, là l’or des graminés blonds dans les timides rayons du soleil.

Gorgebleue à miroir

Le reste de l’itinéraire de poursuit sur la E6 le long de la rivière Folla car nous souhaitons nous diriger un peu plus rapidement vers la réserve naturelle de Fokstumyra. Après un pique-nique protégé du vent derrière de grosses stèles signalant son entrée, nous empruntons un sentier sur pilotis qui serpente au travers un paysage de végétation buissonnante. Le ciel est lourd mais pas encore menaçant.

Grue cendrée

Au loin Marine repère un groupe d’élans, elle a vraiment l’oeil ! Nous approchons à pas de velours sur les passerelles en bois et réussissons à faire quelques photos et de belles observations jusqu’à les voir disparaître. Un peu plus tard, en approchant vers la tour d’observation du secteur, surgit une quinzaine d’élans. Nous nous précipitons tout excités dans l’observatoire pour mieux les voir. Le troupeau s’éloigne pour rejoindre la lisière de la forêt après que nous ayons eu le temps de suivre des yeux chacun des individus. Les mâles portant des bois immenses, les femelles qui en sont dépourvues, et les adorables petits.

Ce soir nous avons les jambes et les genoux bien fatigués et sommes soulagés d’arriver dans un bel abri en rondins de bois. Un « gapahuk » comme on dit en Norvège.

Mercredi 10 août. Nous décidons de rester ici. Ce n’est pas souvent que nous croisons sur notre chemin un abri aussi agréable, alors, profitons-en, nous en avons besoin. Repos et écriture du blog sont les seules activités du jour. En fin de journée, une cycliste apparaît, toute pimpante, sortie de nulle part. Une grande blonde, très chic, bien assortie, pédalant sur son vélo électrique en tenue urbaine, imperméable et casque de ville, une image tout à fait surréaliste sur ce chemin de randonnée.

Le lendemain nous profitons de ce temps non pluvieux pour prendre notre petit déjeuner dehors et continuer à discuter avec notre nouvelle connaissance avant son départ. Maintenant qu’elle évoque sa passion pour les chevaux et s’étend sur les relations très empathiques qu’ils peuvent avoir avec les humains, elle a quelque chose de Jane Goodall avec son pardessus kaki, son port de tête droit et sa longue chevelure blonde. Elle s’appelle Fleur et pédale depuis la Hollande en direction de Trondheim sur le chemin de Saint Olaf. C’est la première fois qu’elle fait du cyclotourisme. « Vous avez l’air tellement professionnels » s’exclame-t-elle, admirative devant nos montures prêtes pour le départ.

Pour nous, la journée commence par une des plus belles descente de notre parcours. Plusieurs kilomètres plus loin une pause chocolat chaud au Circle K (chaîne de station service scandinave) de Dombås s’impose. Pour la boisson et pour le wifi aussi. Tous les supermarchés et les stations services offrent une connexion gratuite. Nous étudions la suite du parcours car Dombås est au carrefour de trois vallées. Nous empruntons celle de la rivière Gudbrandsdalslagen (à dire très vite pour faire local) sur une route qui la surplombe depuis le versant orienté vers le Sud Ouest.

La beauté des soubassements de pierres effilées des constructions de bois sombres nous ravissent ; comme à Busjord, où l’on trouve un ensemble de corps de ferme foncés surmontés d’un clocheton blanc, perchés et installés autour d’une cour. Après une pause déjeuner agrémenté de groseilles cueillies à la fontaine miraculeuse de Saint Olaf (quiconque en boit serait guéri, alors on a goûté), nous redescendons à Dovre, pour prendre brièvement la voie rapide qui devient ensuite interdite aux vélos. Nous bifurquons sur l’autre versant à la hauteur de Rudilykkja pour ne rejoindre le fond de vallée qu’à Dovreskogen après un épisode forestier avec la compagnie des mésanges boréales et des Tarins des aulnes.

Sur le parcours, nous avons maintenant pris l’habitude d’aller explorer les façades arrière des supermarchés : « faire les goélands » comme on dit entre nous. Aujourd’hui, les poubelles nous font une fabuleuse surprise : 36 barres chocolatées ! L’équivalent Norvégien de nos Kit kat. Hmm, cela va être difficile de ne pas tout dévorer tout de suite, on va essayer de les faire durer une semaine…

La recherche d’un lieu de bivouac dans les environs de Sjoa nous fait rencontrer Louis, par tous les hasards. Moniteur de rafting et de via feratta l’été, musher l’hiver, il a grandi à Sassenage, juste à côté de Grenoble. Il travaille et habite en Norvège depuis plusieurs années mais rêve de s’installer dans le Trièves. Il nous indique un endroit où planter notre tente, à quelques kilomètres. Un de nos plus beaux lieux de bivouac de l’aventure. Une petite clairière calme, à l’herbe rase et bordé de pins, qui s’ouvre sur l’eau claire de la rivière au nom à rallonge. La douche fut froide, mais tellement agréable avec la cagette en plastique trouée des prunes récupérées !

Une brebis perdue bêle à côté de la tente alors qu’il ne fait pas encore jour. Le lendemain c’est toute une petite famille qui vient nous sentir et s’approcher de la tente. « Est-ce que c’est toi qui avait perdu ta maman ? » demande Gabriel à un des agneaux qui s’approche tout près. De petits rougegorges réclament la becquées à longueur de journée pendant que nous continuons d’écrire.

Un curieux morceau de bois sombre s’avance à contre-courant jusqu’à la plage de graviers de l’île en face de nous. Puis le bout de bois de métamorphose en animal à pattes qui court sur les cailloux ! Une loutre ! On a à peine le temps de le dire et de la prendre en photo que cette furtive est déjà derrière la végétation.

Samedi 13 août. On quitte ce merveilleux endroit car il faut quand même avancer. On s’émerveille devant les vieilles granges aux toits couverts de lauzes gagnées par la mousse. À en croire la carrière de ces fines plaques de pierre dans les environs de Vinstra, c’est une ressource abondante dans la région, et qui devait autrefois couvrir toutes les constructions.

Pensées sauvages

Une fois de plus, nous nous arrêterons dans une station service. C’est devenu un peu notre nouvelle habitude. Au début c’était juste pour l’essence du réchaud. Et maintenant que l’on a découvert que l’on pouvait s’y offrir des chocolats chauds abordables, être abrité de la pluie installés devant une table sur de confortables banquettes, et en plus avec de bonnes connexion wifi et des prises électriques : ces endroits sont devenus de véritables repères. Quand on en croise une, la question d’un arrêt se pose systématiquement.

Néanmoins, cela ne nous empêche pas d’avancer d’une bonne distance. La route est belle, elle suit la rivière. La végétation change, les forêts sont de plus en plus plantées de pins, avec, à leurs pieds, des parterres de buissons secs. La terre est devenue poussiéreuse, les verts vifs des régions humides ne sont plus là. Des parties semblent même avoir été incendiées. L’endroit est connu pour être sec.

En fin d’après-midi, c’est la course au bivouac. Les deux que nous avions pris repères à l’avance sont complètement infestés de moustiques. C’est impensable d’y planter notre tente, tant ils sont nombreux et agressifs. Nous prenons notre courage à deux mains et nous attaquons une montée de 300m de dénivelé pensant y trouver un bivouac de secours. Un très beau bâtiment en bois nous y attend. C’est la vieille église de Ringebu, au bardage de bois si patiné qu’il prend l’allure de tranches de pain d’épices. Un magnifique terrain de camping est installé derrière. Il appartient à la paroisse, ouf ! Nous sommes sortis d’affaire !

Malheureusement non, nous n’aurons pas l’autorisation de l’utiliser. L’heure tourne, on décide alors de continuer le tracé de notre route qui part là-haut, dans les bois. Trois cents mètres de dénivelé en plus. C’est une piste difficile, et ses abords sont complètement inhospitaliers et raides.

Nous décidons de faire demi-tour et redescendons tout, vers le seul camping du coin. Seulement il bien trop cher, et en plus il faut payer les douches en supplément, cela achève rapidement la délibération, c’est non ! Le jour baisse, tant pis, on reprend la route. L’E6 est peu empruntée par les véhicules à cette heure-ci. Six kilomètres plus loin, il y a un parc dans un petit bourg, cela devrait faire l’affaire.

C’est vraiment pas de chance. À notre arrivée l’endroit est occupé par une scène. Avec un concert de rock toutes baffles à fond. On entend distinctement les paroles encore plusieurs kilomètres plus loin, là où nous trouvons finalement un coin pour la nuit. Un peu par défaut, nous établissons le camp dans la cour d’un ancien atelier désaffecté, infesté de moustiques. Il est environ 22h00.

Gabriel consulte ses mails. Heureuse coïncidence, nous sommes à côté de Fanny, Thomas et Ola.

Dimanche 14 Août. Le rendez-vous est à 11h. Nous devons faire demi-tour pour repasser la ville traversée hier soir afin de rejoindre un petit lieu-dit. Une des sœurs de Gabriel, Fanny, et Thomas son compagnon, passent quelques jours chez leur ami Norvégien Ola. Nous remontons les flancs de l’autre côteau de la rivière pour arriver dans une jolie maison en bois, peinte en rouge. Ola la retape depuis plusieurs années avec goût.

Un alignement de planètes a su provoquer cette rencontre pour nous, car rien n’était planifié. On savait que Fanny et Thomas étaient de passage en Norvège au mois d’Août dans la région de Lillehammer, pas plus… Ce n’est qu’une fois à l’intérieur de la tente du bivouac à moustiques que l’on a lu nos mails et réalisé que nous étions à trois kilomètres à vol d’oiseau.

Nous partons nous baigner tous ensemble sous un soleil qui nous fait chercher l’ombre. On se sent en vacances et insouciants dans l’eau claire de la rivière devenue lac. La soirée est prolongée jusque tard le soir. Ola nous régale avec son pain maison à la croûte épaisse et bien cuite, en accompagnement du reste, et on termine à l’aquavit, l’eau de vie norvégienne.

Il fait complètement sombre, il est un peu tard pour planter la tente. Ola nous propose deux petits lits à l’intérieur. Il ne pouvait pas nous faire plus plaisir… Ce sera la troisième fois en quatre mois d’épopée scandinave que nous dormons sur un vrai lit !

16 août, direction Lillehammer par la grosse route avec le vent dans le dos, ça fonce ! Nous faisons la rencontre de Jean-Luc qui descend du Cap Nord et compte aller jusqu’à Gibraltar d’ici fin Octobre (oui, il va bien plus vite que nous). Son vélo a été fait sur mesure à Romans sur Isère : il peut se transformer en tandem, entièrement démontable. « C’est pratique quand ma femme ne veut plus me suivre ! ».

Le pont de Tretten,que nous devions prendre, s’est écroulé quelques heures avant notre passage.
La e-tondeuse (tondeuse intelligente). Passion norvégienne.

Arrivés à la ville olympique, nous récupérons un colis qu’on attendait depuis longtemps : notre nouvel ordinateur ! Nous l’avons fait livrer dans un relai postal comme il y en a beaucoup dans le pays. Prochain problème à résoudre : la roue arrière de Marine qui montre les mêmes symptômes d’usure du moyeu que celle de Gabriel. Les deux magasins de sport principaux du centre sont en rupture de stock, il ne reste plus qu’à se rabattre sur le petit atelier du bout de la rue piétonne.

Nous arrivons au moment de la fermeture, le gérant enfile son sac à dos après avoir tourné la clé. « Puis-je vous aider ? » nous adresse-t-il. Marine expose le sujet et ressort quelques instants plus tard avec une roue toute neuve. Anders a gentiment pris le temps de monter la cassette de pignons et le pneu sur la nouvelle jante tout en discutant avec nous. Nous repartons plein de gratitude pour celui qui nous a rouvert la porte de Sykkologen, son bel atelier.

Bivouac et baignade sous une pinède en bord de lac à la sortie de la ville. Le matin suivant, le paysage est effacé par la brume et la pluie. Nous attendons qu’elle passe mais ça ne faiblit pas. On roule sous la pluie jusqu’à la prochaine station service où l’on se réchauffe un peu et étendons à l’extérieur la toile de tente pendant une éclaircie.

Pic épeiche

Le soir même, un orage éclate plus tôt que prévu. Nous nous contentons d’un parking en gravier en contrebas de la route à Harpvika, avec un magnifique panorama sur l’autoroute. Gabriel sort la tente trop tôt alors que Marine décharge son vélo. Résultat : elle est complètement inondée… Marine voit son visage blêmir et se décomposer. Pour Gabriel c’était une limite à ne pas franchir. Voilà, c’est fait maintenant, mais ce n’est pas si grave : cinq minutes plus tard l’averse se calme et nous épongeons tant bien que mal des litres d’eau. Étonnamment cela fonctionne plutôt bien et nous finissons par installer nos affaires dans une maison à peine humide. Dans la soirée nos abords se remplissent d’un coup de voitures et de chiens. C’est un cours de dressage, dont on ne comprend pas un mot. Fascinant ces toutous, ils comprennent le norvégien mieux que nous. Nous programmons le réveil en fonction des prévisions météo pour éviter les averses au moment du pliage de tente.

Une journée à pédaler pour dépasser Hamar et rejoindre en fin d’après-midi une belle pelouse au soleil, parfaite pour planter la tente. L’orage arrive après notre installation, mais nous avons eu le temps de nous baigner. Tard dans la soirée nous entendons le cliquetis de deux vélos pressés sous la pluie battante. Ils s’installent à quelques mètres et nous ne découvrons leur visage que le lendemain.

C’est un couple de suédois qui voyagent à vélo avec leur matériel d’escalade pour aller explorer les spots norvégiens. Nous saluons cette belle démarche qui change de l’approche classique de la sortie en montagne (la rando-bagnole). Ils se rendent eux aussi à Oslo, mais par le train, au départ de la gare de Dal, à une quarantaine de kilomètres d’ici. « Cela nous permet de zapper les zones urbaines moins sympathiques » nous disent-ils. C’est vrai que ce n’est pas bête, ça. N’ayant pas trouvé de solution d’hébergement abordable à Oslo, nos amis suédois viennent de nous souffler là une partie de la solution.

La prochaine étape devrait être facile, le long de la voie ferrée. Mais les multiples déviations dues aux travaux routiers et ferroviaires nous obligent à prendre des chemins raides et boueux et de longues pistes en graviers sous le ciel gris.

Séchage intégral à Stange

Nous faisons une longue pause en station service pour prendre le temps de configurer notre nouvel ordinateur. Tout les menus sont en Norvégien. La première chose à faire est de changer la langue puis de télécharger les logiciels dont on aura besoin. Cela nous immobilise pour quelques heures puis nous gagnons la ville de Jessheim, d’où nous prendrons le train le lendemain.

Notre bivouac se situe dans un grand parc urbain à l’entrée de la ville, au bord d’un lac. Quelques joggeurs et promeneurs de chiens nous adressent des sourires ou des regards étonnés. Trois adolescents installent leurs affaires à côté de nous pour aller se baigner. L’orage éclate, ils sont dehors à rire et enchaîner les plongeons. Ils repartent trempés en caleçon sur leurs vélos, la serviette sur la tête. La nuit, un hérisson s’aventure près de la tente avec de petits ronflements qui se joignent aux nôtres.

En cinq stations de train interurbain et quarante minutes de trajet, nous sommes en plein centre d’Oslo. En language cyclo, on dit que l’on « trainche » (tricher en train).

Nous avons une seule mission aujourd’hui : récupérer un nouveau matelas pour Gabriel, en remplacement du sien dont une cloque de près d’un tiers de la surface commençait à incommoder son dormeur. Le fabricant Thermarest assure une garantie dans ces cas-là, et remplace à l’identique ou avec un modèle de meilleure qualité.

Une fois cette tâche accomplie, nous prenons un bon bain de foule et de soleil dans la capitale. Nous redécouvrons avec une curieuse sensation la ville qui a un peu changé depuis notre précédent voyage en 2018 (en cyclo entre Oslo et Bergen). Les nouveaux quartiers et le musée Munch, à l’époque en travaux, sont terminés. La ville ressemble à un immense collage coloré, fourmillant de touristes et de gens qui ont des trucs à faire.

Eider à duvet
Femelle de Moineau domestique
Homo cyclopithecus en bronzage nuptial
jeune Goéland argenté
Moineaux domestiques
Verdier d’Europe

Est-ce que notre migration de six mois nous a à ce point désensibilisés à la ville pour qu’on s’y sente de trop ? Vite, rejoignons un bivouac au bord de l’eau, sous les arbres et dans la bruyère en fleurs. Nous sommes descendus à la gare de Sonsveien, à quarante minutes au Sud et avons poursuivi encore sept kilomètres en vélo. Ce soir Marine a mal à la tête, la lumière crue d’Oslo a été fatale, mais nous nous trouvons dans un endroit merveilleux.

20 Août, nous nous réveillons avec le soleil. Nous prenons notre temps sur d’énormes roches aux formes douces, devant ce bras de mer. Une petite île abrite des oies et des canards, difficiles à identifier à cette distance. Selon la carte, c’est une zone classée réserve naturelle ; ce qui n’a pas empêché certains de faire des aller-retours en ski nautique juste à côté… Un lac situé un peu plus haut devient le temps d’un instant, la plus belle salle de bain du monde.

Tout propres, nous pédalons jusqu’au soir sur une petite route bordée de champs en pleine moisson, pour rejoindre un autre lac près de Greåcker. La baignade qui y est aménagée est parfaite pour planter notre tente. Une journée sans encombre.

le grand chêne de Moss
Sittelle torchepot

Demain, comme par hasard, il va pleuvoir. Lever tôt, pliage de tente et petit déjeuner expédiés, nous partons sans trainer. En fin de matinée nous dépassons la réserve de Skjebergkilen où le fjord meurt sur les pâturages des vaches. Dans l’eau saumâtre peu profonde, des centaines d’oies barbotent en compagnie de Cygnes tuberculés et d’Hirondelles rustiques qui virevoltent au-dessus de l’eau.

À bien y regarder, il y aurait plus de six cents Bernaches nonnettes, cinq cents Oies cendrées et une centaine de Bernaches du Canada. Les Mouettes rieuses ont perdu leur capuchon noir. De leurs plumes d’été il ne restent que quelques traces qui leur font comme des écouteurs. Une douzaine de Combattants variés plongent le bec dans l’eau en rythme à la recherche de petits invertébrés. Ces petits échassiers ont maintenant un plumage bien plus sobre que pendant la saison des amours et des combats. Si ça se trouve, ils étaient au Varanger en même temps que nous. Une chose est sûre, c’est qu’ils rejoindront l’Afrique subsaharienne bientôt.

Oies cendrées, Bernaches du Canada et Bernaches nonnettes (dans l’herbe)

On range les jumelles et la longue-vue, pas de temps à perdre avec la météo norvégienne. On roule vite, car au loin le ciel s’assombrit. Plus que quatre kilomètres et nous pourrons échouer dans une station service à Isebakke! Quelques gouttes se font sentir… Quelques minutes plus tard l’horizon est tout à coup blanchi par un grain, et c’est la grosse rincée. On arrive à notre refuge tout mouillés. Tout s’est joué à dix minutes (le temps de compter les oies peut-être ?). On commande une énorme pizza. C’est en fin d’après-midi que le ciel tombe pour de vrai. Nous en avons profité pour travailler sur notre site et les réseaux sociaux, bien installés sur les banquettes en similicuir rouge rebondi façon motel nord-américain.

En fin de journée nous montons notre tente dans un endroit surprenant, au pied de la route qui mène aux douanes. Devant nous, la façade arrière d’un bâtiment de toilettes nous cache d’un grand parking. Les poubelles et les tables de picnic sont à portée de main. Nous passerons pourtant une très bonne nuit sur cette aire de repos.

Lundi 22 août. Marine a repéré un camping. Il faut rebrousser chemin et faire un peu plus de dénivelé que prévu car il faut franchir la forteresse de Halden. Mais la petite route 220 qui en part est ravissante, et on en a sous la pédale quand on sait qu’on va se reposer ! Nous dévorons les kilomètres pour rejoindre Vassbotten.

Le lieu est charmant, pas trop cher et calme, car c’est le premier jour de la basse saison. Tout ce que nous espérions trouver en Norvège sans jamais l’avoir eu, il aura fallu attendre de revenir en Suède pour pouvoir poser nos sacoches dans de si bonnes conditions. La première chose que l’on fait est de tout laver, car ça commençait à sentir le mammifère dans notre tanière. Après vient l’entretien de nos vélos, parce qu’il ont aussi été un peu délaissés. Puis c’est la farniente totale, enfin.

Mésange charbonnière
Bergeronnettes grises

Le lendemain nous passons une bonne partie de la journée à profiter du calme et observer les oiseaux sans bouger de notre petit périmètre. Le camping est devenu pendant ces quelques jours notre nouveau microcosme. Rien n’existe au-delà du ponton de bois où viennent les Plongeons arctiques le matin, et où atterrissent en fracas les Bernaches du Canada. Nous nous délassons sur la petite plage, si immobiles que l’on effraie nullement la couleuvre à collier qui s’approche tout près de nos orteils. Bien qu’ inoffensive, cela dissuade Gabriel de se baigner. « Elle nage trop vite, ça fait peur ! ».

Plongeons arctiques
Pipit des arbres
Bernaches du Canada
Bernaches du Canada
Couleuvre à collier
Bernaches du Canada
Bernaches du Canada

Pendant un moment d’écriture et de sélection de photos, nous sommes interrompus par la visite d’une fauvette d’ordinaire très discrète que Marine avait repérée hier à son cri. Un « tek » très ferme venant des buissons épineux. Maintenant, elle nous montre sa tête grise et sa gorge blanche. C’est bien la jolie Fauvette babillarde qui sort de ses cachettes pour aller cueillir les fruits noirs dans la bourdaine. Elle est pourtant principalement insectivore, mais l’appel de la migration lui fait engloutir des quantités de fruits sucrés dont elle se gave pour transformer tout ce fructose en réserves de graisse, son carburant pour le voyage jusqu’en Afrique.

Fauvette babillarde
Fauvette babillarde
Plongeon arctique
Jeune Rougegorge familier

Nous ne pouvons pas rester bien plus longtemps car nous avons annoncé notre venue à Geneviève pour le weekend, à Göteborg. Nous ne sommes plus qu’à deux bivouacs de la ville où nous avions débarqué un 14 Avril 2022 depuis le ferry du Danemark.

On a trop chaud (pour une fois…)

Le premier bivouac se situe dans les environs de Munkedal, après avoir sillonné la campagne et observé un grand nombre de Pigeons ramiers et de Buses variables au-dessus des champs et des forêts de feuillus. On accède à l’endroit repéré en longeant la baie de Gullmarns qui se trouve être une réserve. Parmi les Bernaches du Canada se trouve une intruse que nous n’avions encore jamais observée. Une vérification avec la longue-vue s’impose pour éclaircir le mystère : c’est une Oie à tête barrée ! Elle porte bien son nom avec ses rayures jusqu’au cou.

Oie à tête barrée

Au bout du port de plaisance, le chemin devient exclusivement piéton et se prolonge au pied des falaises de granit lisse et bosselé, comme une matière pétrie dans une matière rose figée. Le sentier côtier rejoint ensuite un bras de rivière et c’est à l’intersection de l’eau du fjord et de l’eau douce que nous trouvons très beaux bivouacs. L’escalier en bois qui monte au sommet de cette forteresse naturelle termine en belvédère sur la confluence. On contemple à contre-jour en plissant les yeux un dortoir d’oies et de Harles bièvres en plein toilettage. Un Martin pêcheur passe à fond au ras de l’eau -côté rivière, et des Chevaliers guignettes poussent leur petit cri du côté de l’eau salée.

Balbuzard pêcheur

Après Munkedal, nous visons à présent le village de Henån, pour passer dans les îles du Comté de Bohuslän plutôt qu’à l’intérieur des terres le long de l’autoroute. Nous approchons peu à peu de la même latitude que Skagen, la pointe Nord du Danemark où nous avions visité la station ornithologique et arpenté les dunes de sable blanc à la recherche des migrateurs se rendant en Suède. Aujourd’hui, c’est le chemin inverse qu’ils sont en train de faire…

Boeufs musqués Vaches musclées
Pause Héron cendré

Marine est donc d’autant plus attentive aux oiseaux dans cette portion, mais les observations ne sont pas pour autant extraordinaires. Quelques oies bien sûr, un Pygargue à queue blanche avant le pont de Skåpesund, et plusieurs Chevaliers aboyeurs dans la réserve de Havstensfjordens.

Trouvez l’Oie cendrée parmi les Bernaches du Canada
Oies cendrées

Nous atteignons Stenungsund par l’immense pont en béton qui relie la dernière île de l’archipel à la ville. Il est un peu tôt pour planter la tente sur le grand gazon de l’aire de baignade de Stora Hoga alors nous retardons ce moment à lézarder au soleil en regardant passer les promeneurs de chiens, les baigneurs et les couples de retraités hâlés en chaise longue devant leur camping car.

Instructions à l’attention des sangliers portant sur les crackers au salami.

Samedi 27 Août, nous devrions être à Göteborg en début d’après-midi. Le temps est incertain, on ne sait pas trop dans quelle tenue partir de Stora Hoga. Nous traversons des paysages de petits lacs et de forêts de chênes avec peu de dénivelé dans la campagne. Les cyclistes que nous croisons et qui nous saluent d’un « Hej! » sont sûrement des habitants de Göteborg qui ont sorti le maillot pour une petite balade d’une centaine de bornes aller-retour. Une Pie bavarde posée sur un agneau nous inspire un couplet que l’on chante en pédalant sur un air de « petit escargot » (comptine de petite section de maternelle).

Un petit agneau
Portait sur son dos 
Une jolie pie ! 
Quand il a des poux
Ou veut des bisous
Elle vient sur lui !
Chevreuil européen
Hirondelles rustiques

Nous marquons une pause à Bohus pendant une averse pour faire de petites courses. Marine attend Gabriel sous un auvent pas très loin d’un stand tenu par des personnes qui ne tardent pas à s’approcher des vélos pour lui proposer des gâteaux qu’elle refuse poliment. Les membres de cette « free church » sont venus lui poser une étrange question avant de déballer leur discours : « Êtes vous scientifique ? ». Deux petites filles qui passaient là engloutissent des moelleux au chocolat en rigolant. Puis un des hommes du groupe un peu en retrait s’est avancé pour s’entretenir avec elles, l’air grave. Elles ont fait oui-oui de la tête, soudain sérieuses, puis ont filé en gloussant. Quand Gabriel revient c’est la délivrance. « Un peu plus et je me faisais endoctriner à coups de cookies ! ».

L’arrivée à Göteborg devient tout à coup familière. Nous reconnaissons le stock de remorques de location que l’on avait repéré à l’aller (« Chaque suédois loue sa petite remorque pour aller à la déchetterie. Pas question de mettre du bazar dans le coffre », nous avait dit Geneviève avec un air de je-fais-tout-comme-il-faut), le minigolf poussiéreux sorti de nulle part devant ce restaurant probablement liquidé, le trottoir où un passant nous avait encouragé d’un pouce en l’air en quittant la ville sous la pluie. On ne choisit pas ce dont on se souvient !

Les panneaux de signalisation des voies cyclables indiquent maintenant le centre que l’on suit sans se poser de questions. Cela nous évite la zone portuaire par laquelle nous étions passés en slalomant difficilement à travers des itinéraires de déviation dus aux nombreux travaux.

Lors d’un arrêt gonflage de pneu à la station service, un homme en chemise à carreaux et bretelles-bermuda nous adresse la parole dans un français impeccable. Tout en roulant une cigarette qu’il glisse entre ses lèvres pincées, il nous apprend qu’il s’est rendu à l’anniversaire de l’enterrement de son oncle, en vélo depuis l’Allemagne. Il remonte ses lunettes à monture épaisse sur son nez. « C’était pour moi une forme d’hommage, car il était cardiologue et le vélo faisait partie de ses passions et des thérapies qu’il explorait avec ses patients. » Il prend son ferry en fin d’après-midi pour le trajet retour. Original, non ? On échange brièvement sur l’hypocrisie des gouvernements sur les questions d’écologie, sur la pollution des touristes qui voyagent en voiture ou en avion pour venir jusqu’ici mais qui se consolent en consommant bio-solidaire-équitable-zéro-déchet-coton-tige-en-carton.

Direction le grand parc du centre ville pour atterrir en douceur (on a développé une hypersensibilité à l’agitation urbaine et le manque de végétation). Nous passons plus de deux heures sous un immense érable sycomore à nous acclimater et regarder nos semblables mener leur vie à Göteborg city. Un couple se marie en petit comité dans la roseraie, sur une petite mélodie au violon, les parents discutent derrière des poussettes, les enfants grimpent aux arbres, les couples s’enlacent sur les bancs publics… En quelques instants tout ce beau monde sort les parapluies, mais nous ne sentons pas une goutte sous notre bel arbre. Nous remontons sur les vélos pour rejoindre Askim, le quartier de Geneviève. Pas besoin de gps, on connaît par cœur.

nichoirs intégrés

« Ding ding ding ! » Nous faisons tinter les sonnettes en arrivant au pied de la grande maison de l’angle de la rue. Geneviève passe la tête par la fenêtre de la terrasse de l’étage « ça ne pouvait être que vous, j’ai entendu un Ohlala ». Embrassades de retrouvailles et discussions sans fin jusqu’à deux heures du matin. Cette fois-ci nous avons pu rencontrer sa fille Sophie, de passage chez sa mère, une belle rencontre !

Une bonne grasse matinée et un repas copieux plus tard Geneviève nous emmène pour un tour à vélo du côté de Särö, le village chic du Sud. « Ici, c’est la crème de la crème », nous dit-elle. Le passé de villégiature de l’aristocratie du petit bourg est toujours d’actualité avec ses courts de tennis, son golf (où a joué le roi), ses belles maisons d’époque et d’autres plus contemporaines mais tout aussi luxueuses, et ces enfants bien habillés en polo-short bleu marine et blanc. À quoi ressemble le quotidien de ces gens aisés ? Quelles sont leurs préoccupations ? Leur avenir sera-t-il aussi confortable qu’aujourd’hui ?

La balade aura mine de rien représenté trente quatre kilomètres, dont le retour avec un bon vent de face, où Geneviève était toujours devant. Sacré coup de pédale ! Il faut préciser qu’elle passe une partie de l’été sur son Bianchi de course dans le Sud de la France à enchaîner les kilomètres sous le soleil brûlant qui lui manque tant ici.

29 Août, Geneviève part à l’école donner des cours de langues, Sophie étudie en ligne à la maison, et nous partons à notre tour, en souhaitant de se revoir bientôt. La boucle est bouclée à Göteborg mais nous n’en avons pas fini pour autant avec la Suède. Nous quittons la ville par les beaux quartiers, cette fois sous un grand soleil et suivons la côte cap au Sud. L’itinéraire Kattegatleden (la voie de la côte de Kattegat, la mer séparant la Suède du Danemark) que nous suivons est très bien fléché, et bien protégé de la circulation.

Notre première halte se situe à l’église de Vallda où l’on s’autorise une sieste en marge du parking à l’ombre des châtaigniers. Nous avons encore un peu de route jusqu’à la pointe de Mönster où nous ne savons pas encore s’il sera possible de dormir, ni si le chemin est praticable. Cela nous arrive de devoir rebrousser chemin pour chercher un autre bivouac devant les panneaux d’interdiction de camper ou les sentiers trop étroits. Mais cette fois-ci, ce n’est pas le cas : le panneau de la réserve naturelle ne mentionne que l’interdiction de faire du feu. Une longue piste de graviers nous emmène droit jusqu’au bout de la péninsule.

Sur un dôme de rochers lisses, s’accroche une maisonnette bicolore rouge et blanc, telle un palanquin attelé sur le dos d’un énorme monstre de granit. Le soleil se couche faisant vibrer toutes les couleurs de la mer et de la terre. L’humidité arrive et l’on fait zipper sans tarder les fermetures éclair de la tente.

Un grand merci à Geneviève et Sophie pour nous avoir accueillis à Göteborg, et à Christine qui a rendu cette rencontre possible !

Merci à vous de nous avoir lus jusqu’au bout !

Et à bientôt pour la suite du parcours jusqu’à la pointe Sud de la Suède, à Falsterbo, le rendez-vous des oiseaux ! Vous pouvez être au courant du prochain épisode en inscrivant votre email dans la newsletter

Eider à duvet en plumage d’éclipse

19 – Reipå > Oppdal (km 6336 – km 7079)

  • 2022/07/21 Reipa camping – Ågskardet : 43km (bivouac) avec Marco et son vélo à courroie
  • 2022/07/22 Ågskardet -Sandnessjøen carrière : 60km bivouac) élan de la carrière
  • 2022/07/23 Sandnessjøen carrière – Vega : 45km (bivouac)
  • 2022/07/24 Vega – Horn : 28km (bivouac) la côte de fou pour arriver au bivouac
  • 2022/07/25 Horn – Holm : 68km (bivouac) le gros orage
  • 2022/07/26 Holm – Kjelleidet Camping : 19km (camping) laissons passer l’orage
  • 2022/07/27 Kjelleidet Camping – Lund : 66km (bivouac) clairière des chevreuils
  • 2022/07/28 Lund – Bangsund : 70km (bivouac) loutres et garrot à œil d’or
  • 2022/07/29 Bangsund – Hoøya : 61km (bivouac) sur la péninsule, zone de baignade
  • 2022/07/30 Hoøya – Hoseth : 31km (bivouac) Leksdalvatnet
  • 2022/07/31 Hoseth – Lac Hoklingen : 57km (bivouac) à côté du barrage
  • 2022/08/01 Lac Hoklingen – Stavsjøen : 47km (bivouac) avec Rosy et Phil
  • 2022/08/02 Stavsjøen – Eggkleiva : 59km (bivouac) changement de roue à Trondheim
  • 2022/08/03 Eggkleiva – Olskastet : 44km (refuge) avec Joerg
  • 2022/08/04 Olskastet – Oppdal : 84km (camping) avant Dovrefjell

Pour ne pas  briser la routine, en ce Jeudi 21 Juillet , nous reprenons la route sous la pluie au départ de Reipå. Nous roulons jusqu’à Ørnes faire le ravitaillement et attendre le ferry. Nous avons quelques heures devant nous et on s’essaie à la maraude des poubelles du supermarché. Nous avons appris  depuis quelques mois (à travers les réseaux sociaux notamment) que c’est une pratique courante chez les voyageurs à vélo. En Norvège cela prend tout son sens vu le prix exorbitant des produits frais (fruits, légumes, laitages). La veille, une équipe de quatre cyclos -deux bretons partageant la route avec deux espagnols, nous avaient offert de belles bananes récupérées et nous racontent qu’ils fouillent presque systématiquement les conteneurs . « Ils étaient sur le point de jeter un mètre cube de bananes encore bonnes. On les en a débarrassés ! ». Les fruits sont légèrement tavelés de brun, mûrs à point et parfaits pour un goûter.

Suite à ces témoignages, c’est notre tour. A côté du supermarché où nous venons de faire nos emplettes, nous avons repéré des conteneurs contre une des façades. Il suffirait de soulever le couvercle. « J’y vais pendant que tu restes près des vélos ? » suggère Marine avec malice. 

Trois bacs sont alignés dans une impasse sans fenêtre. Le premier ne contient rien d’intéressant, de grands sacs plastiques. Marine soulève le deuxième : presque vide. Le troisième est complètement vide et Marine tourne les talons. Bredouille, elle rentre faire son rapport d’éclaireuse à Gabriel qui y retourne pour faire un constat différent. Il y a des fruits doivent juste être lavés, et en plus pleins de petits pains aux graines dans un sachet hermétique, ainsi qu’un grand pot de yaourt à la vanille tout neuf. La date limite de consommation est proche mais nous importe peu : nous savons que les produits laitiers en indiquent une avec beaucoup de marge, et les températures sont correctes en ce moment pour ne pas détériorer le contenu des poubelles. Nous emmenons notre butin un peu plus loin dans un abri en bois à côté du jardin d’enfants. Comme des goélands après une trouvaille qu’ils veulent soustraire à la vue de leurs congénères …

Le ferry nous téléporte jusqu’à Vassdalvik, d’où nous longeons la côte découpée de cette péninsule creusée d’un long fjord. Nous roulons à la même allure qu’un autre cycliste aperçu dans le même ferry. Un grand drapeau multicolore flotte derrière son vélo, portant l’inscription « no war ». On le talonne pendant plusieurs kilomètres puis on finit par s’arrêter dans une côte difficile pour boire et retirer quelques épaisseurs. On est tous les trois essoufflés et Marine dit en montrant la pente qui nous attend: « tu peux rajouter sur le drapeau : pas de guerre, et plus jamais de côtes raides comme celle-ci !». Ce n’est que pendant la seconde traversée en ferry que nous faisons connaissance avec Marco, de Suisse allemande et nous lui proposons d’aller ensemble au bivouac que nous avons repéré pour la nuit sur le bord du lac d’Ågvatnet. Nous écoutons avec envie le récit de Marco, salarié d’une usine de chimie, moins préoccupé par l’idée de faire carrière que de voyager en itinérance. Parti traverser les États-Unis d’Est en Ouest à pied pendant l’année du confinement, il garde un merveilleux souvenir de cette aventure hors du temps et nous donne quelques idées… La soirée est écourtée par la pluie qui s’invite toujours quand on n’en a pas envie. Heureusement que nous avions planté nos tentes rapidement en arrivant.

Marco reste dans sa tente pour attendre que la pluie s’arrête. Il nous salue en entrouvrant la fermeture éclair et nous souhaite bonne chance pour cette journée qui s’annonce bien humide. On le retrouvera peut être à Jetvik, la prochaine gare de ferry ? Heureusement que chaque gare dispose une salle d’attente à l’abri pour les voyageurs, ceux qui n’ont pas le luxe de se réfugier au chaud dans un camping-car ou une voiture. 

« Ce que je préfère dans le voyage à vélo, c’est les ferry! » plaisante Gabriel dans notre longue traversée jusqu’à Kilboghavn. Nous dépassons la sculpture en métal représentant par un globe blanc le passage symbolique du cercle polaire. À mesure que nous en approchons, les passagers sortent sur le pont pour se tirer le portrait avec cet arrière-plan. Non, vous n’aurez pas de photo de nous devant cette structure minuscule, nous sommes restés assis bien au chaud !

Une fois descendus, nous roulons à vive allure sur la route 17 jusqu’à la prochaine gare de ferry de Stokkvågen. D’ici nous avons la possibilité de nous épargner 80 km le long d’un fjord qui rentre profondément dans les terres. Mais les horaires ne s’accordent pas bien avec notre planning. Faut-il attendre une nuit ici pour prendre le premier départ ou bien jongler avec les correspondances pour partir dès ce soir ? L’option de passer par l’île de Onøya pour enchaîner avec le bateau qui nous emmènera à Sandnessjøen en fin de journée, nous paraît la meilleure. Ainsi, nous pourrions gagner du terrain pour mettre à profit les deux seuls jours de beau temps annoncés prochainement sur l’île de Vega (destination qu’on nous avait recommandée).

En transit à Onøya, nous attendons à l’abri du vent le bateau rapide qui nous transporte jusqu’à Sandnesjøen. La vitesse de notre embarcation est impressionnante, comparée à celle des ferry classiques. Il est près de 21 heures et il fait encore bien jour à Sandnesjøen. La ville est installée dans la pente sous un ciel gris foncé, qui serait menaçant s’il n’était traversé d’un bel arc-en-ciel de bienvenue. Il nous reste à parcourir environ huit kilomètres en montée pour se mettre à l’écart et rejoindre un bivouac repéré sur l’application park4night (prononcer park for night, largement utilisée par la communauté des voyageurs en van et camping-car, et qui nous dépanne de temps en temps, surtout pour les zones urbaines). On s’y attendait un peu, l’emplacement est occupé par un véhicule et par deux cyclistes qui terminent d’installer leur tente. On poursuit sur la route qui s’aplanit puis descend doucement. Soudain surgit du haut talus le corps dégingandé d’un élan qui nous regarde un instant, surpris, puis s’éloigne derrière le relief. En le suivant par un autre chemin, nous pénétrons sur une plateforme surplombant ce qui ressemble à une ancienne carrière. Un des talus de terre est criblé de trous, c’est une colonie d’Hirondelles de rivage qui volent à proximité. L’élan est déjà loin, de l’autre côté de la carrière, nous guettant de temps en temps pendant que nous nous installons sur un carré d’herbe rase. On le salue de loin : « Merci pour le coup de pouce, park for moose ! ». Il est 23 heures quand tout est prêt, et après un dîner sous la tente (car il crachine gentiment, faut-il encore le préciser), nous nous endormons comme assommés.

Samedi 23 Juillet. Réveil sous la pluie qui crépite sur la toile de tente. Ce bruit est souvent plus intense que la réalité. Il ne pleut pas au point de nous condamner à rester à  l’intérieur ce matin. Nous levons le camp en fin de matinée, et prenons la direction de Tjøtta. La route 17 nous fait passer par Offersøy où à notre grande surprise nous regardons traverser un mammifère brun à longue queue : une loutre ! Nous la suivons du regard, jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les buissons. 

Nous avions déjà observé des loutres dans la mer quelques jours plus tôt. Elles vivent volontiers dans l’eau salée tant qu’elles disposent d’un cours d’eau douce à proximité pour se rincer les poils. En effet, les cristaux de sel qui s’insèrent dans leur fourrure la rend moins étanche. Gabriel avait réussi à en prendre une en photo, sous la pluie, l’appareil protégé par un sac poubelle tendu par Marine. Elle plongeait et ressortait avec de beaux poissons dans les pattes, qu’elle dégustait goulûment comme s’il eût s’agit d’un cornet de glace au hareng.

Loutre d’Europe

Quelques changements de tenue plus loin, au gré des alternances de pluie et d’éclaircies, nous arrivons au quai de Tjøtta. Gabriel prépare les ananas sauvés de la poubelle d’un supermarché la veille. Nous assistons à un spectacle de chasse de sternes dans le port à quelques mètres de nous. Les Sternes arctiques et Sternes pierregarin, deux espèces très semblables, se laissent tomber comme des pierres dans l’eau en fondant sur leur proie. Elles repartent parfois -pas à tous les coups, avec un petit poisson frétillant dans le bec. Elles ne l’avalent pas sur place mais vont le porter loin, très loin, en direction de leur progéniture.

Sterne arctique
Sterne pierregarin
Sterne pierregarin

Nous débarquons à Vega en milieu d’après-midi et pédalons une dizaine de kilomètres jusqu’à un abri en bord d’un bras de mer, adossé à un de ces rochers-baleines qui affleurent dans le paysage scandinave. Et sous le soleil ! Les prévisions se confirment, le ciel est complètement dégagé et un groupe d’oies cendrées volent au-dessus de nous pendant notre installation. Deux courlis cendrés atterrissent à côté et décollent aussitôt qu’ils remarquent notre présence. Gabriel inspecte sa roue arrière qui donne des signes d’usure. Une fois démontée il semblerait que le problème provienne du moyeu qui craque en tournant. Cela expliquerait le jeu latéral de la jante lorsqu’elle est en place. On n’a vraiment pas de veine avec les roues arrière ! Celle-ci a roulé à peine 3000 km… On n’imaginait pas d’avarie sur cette partie, c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas emporté les clés qui permettent de démonter l’axe. Nous savourons ce moment au soleil et calculons depuis combien de temps la toile de tente ne s’était pas trouvée aussi sèche : trois semaines environ ! Nous fermons les yeux, certains que cette nuit sera des plus tranquilles mais c’était sans compter sur la sono d’une soirée qui débute non loin de là. Les titres de Queen et les tubes qui s’enchaînent dénotent avec le calme des paysages sous le soleil rasant.

Oies cendrées
Chevalier gambette
Chevalier gambette

Pliage de la tente au sec, au petit matin. Hourra, cela faisait tellement longtemps. Nous prenons la direction du centre des visiteurs au Nord de l’île, classée UNESCO pour son patrimoine naturel et culturel. La campagne de Vega est incroyablement fleurie. Les épilobes dressent leur fleurs roses au côté des inflorescences violettes de lupin, et les tapis de reine des prés régalent les Mésanges bleues qui plongent la tête dans les grappes blanches. Dans une zone tondue, un groupe d’Oies cendrées termine son petit déjeuner de jeunes pousses. Plus loin, un muret chevelu attire notre attention. Est-ce là la manière traditionnelle de faire sécher le foin sur l’île ?

Moineau domestique
Mésange bleue

Le petit port du Nord de l’île est dans une anse entourée de bâtiments sur pilotis. Ces fragiles baraques colorées enjambent les berges avec leurs pattes d’insectes pour s’avancer au-dessus de l’eau. Un petit tour dans le musée nous apprend que l’île est non seulement reconnue pour la diversité des oiseaux qui y nichent, comme le Guillemot à miroir (sur un récif au large de l’archipel) mais aussi pour l’artisanat lié à la récolte du duvet des eiders. Le duvet des canards eiders est reconnu pour être un des plus chauds, le mot « édredon » designe d’ailleurs la plume de duvet de ces canards, avant d’être une couette bien  chaude. Traditionnellement, le précieux plumage est ramassé dans les nids, après le départ des oiseaux à qui l’on a construit de petites cabanes où ils s’installent volontiers. C’était donc ça, les boîtes en bois avec une petite ouverture sur le côté, à proximité du musée !

Un voilier accoste dans le petit port de plaisance où l’on fait une pause, un couple en débarque et l’amarre au ponton. Puis, arrive un bateau à moteur sur un autre quai. Des norvégiens en vacances, voguant d’île en île, en escale à Vega. Un autre monde, une autre manière de visiter la Norvège loin du trafic routier. On en rêverait presque si le temps était plus clément. Nous repartons par le ferry de 17h et installons le camp avec vue surplombante sur la gare de ferry de Horn.

Une vieille connaissance de Marine vient taper sur ses tempes fiévreuses : « toc toc toc, c’est moi la migraine qui vient te gâcher tes prochaines 72 heures ! » La forte luminosité de cette journée a achevé Marine, qui ne porte plus ses lunettes de soleil (perdues dans les Lofoten), et que la paire de remplacement médiocre qualité n’a pas protégée.

Le réveil est douloureux pour Marine et nous replions la tente juste avant la pluie qui nous accompagnera fidèlement toute la matinée. On se situe tout en bas de la « pyramide » de Maslow, ce fameux diagramme qui hiérarchise les besoins et les aspirations humaines. Dans ce voyage, que nous considérons comme une expérience sur nous-mêmes, nous éprouvons au quotidien ce que sont les besoins primaires, qui lorsqu’inassouvis, ne nous permettent pas de passer à l’étage supérieur de la pyramide. 

Agir d’abord pour se nourrir, s’abriter et se réchauffer, prendre soin de soi ; pour ensuite, pédaler, réfléchir, communiquer, observer, etc. Une grande partie de notre énergie est accaparée par ces besoins élémentaires dont on ne se soucie pas lorsque l’on est dans notre vie de sédentaire. Chaque journée est une conquête.

Un renardeau joue sur le bord de la route, la tête plongée dans les herbes, happant l’air ou peut-être un insecte. Qu’il est mignon ! Nous arrivons à Hofles après une bonne journée dans les jambes, prolongée par un passage en bac jusqu’à Holm. L’horizon se teinte d’une noirceur inquiétante. Le compte à rebours commence lorsque nous touchons la terre ferme. Il faut foncer jusqu’à l’endroit repéré en bord de mer pour planter la tente avant l’orage qui menace. Ça ne rate pas : les hallebardes s’abattent sur nous au moment où nous abritons les sacoches à l’intérieur de la tente et la journée de demain ne sera pas mieux d’après les prévisions. On décide de s’arrêter au prochain camping pour laisser passer l’épisode.

Comme tous les matins, on plie la tente sous la pluie et on pédale trempés. Nous changeons de tenue jusqu’à en avoir assez : « À la prochaine pluie, on ne remet pas les vêtements étanches.. À midi, nous sommes au camping tant attendu. La cuisine extérieure est vétuste mais qu’importe, pour deux cents couronnes (vingt euros), les douches chaudes sont comprises dans le prix ! Et vous commencez à connaître notre obsession sur ce sujet. La baie au bout du terrain est habitée par quelques Harles huppés et leurs petits qui suivent les adultes en file indienne. Très loin, un Guillemot à miroir ouvre ses ailes comme pour s’étirer.

L’après-midi est passée sous la tente à lire et se reposer. Dehors l’orage gronde. Le linge sèche à l’intérieur de la tente. Nous réfléchissons sérieusement aux alternatives qui nous restent : continuer à se faire tremper le long de la côte Ouest jusqu’à Bergen, comme nous avions prévu initialement ; ou bien couper à travers les montagnes pour rejoindre Oslo sans prendre le train ? Nous reportons notre décision à un jour de beau temps car aujourd’hui, notre jugement est altéré par la pluie qui tape avec intensité la toile. Gabriel prend note de toutes les gares de la ligne de chemin de fer descendant vers le Sud. Au cas où. Et puis s’ajoute à cela le sujet du remplacement de notre ordinateur qui a complètement rendu l’âme. 

Mercredi 27 juillet. Une fois de plus, nous plions la tente sous la pluie. Une journée à pédaler sous des averses qui se succèdent. Nous nous amusons à chronométrer une accalmie : cinq minutes ! A midi, nous capitulons. Faute de trouver un abri nous mangons nos sandwichs assis à même le sol, sous les gouttes d’eau, la capuche ruisselante. Cette déchéance inspire à Gabriel ce qui pourrait devenir un proverbe : « En Norvège, quand la route est mouillée c’est qu’il a plu ; quand la route est sèche, c’est qu’il va pleuvoir ». On en rit à chaque évocation, c’est peut-être nerveux.

Nous faisons halte à Kolvereid pour quelques courses et une fois sortis de la ville, nous croisons une famille de Grues cendrées : deux adultes et deux jeunes qui s’éloignent à la vue des vélos. Nous avalons les kilomètres et le dénivelé à travers la campagne cultivée jusqu’au bac de Hofles qui nous transporte jusqu’à Lund. Une clairière en légère pente au bord de l’unique route et protégée du vent d’Ouest nous accueille pour la nuit. Deux chevreuils effrayés disparaissent dans les fourrés. D’énormes bolets luisants de pluie dépassent des herbes. Nous dormons à poings fermés.

jeunes Grues cendrées
Grue cendrée

28 Juillet. Nous fournissons l’espoir qu’un réparateur de vélo à Namsos trouvera une solution pour la roue de Gabriel. Elle grince si fort que nous faisons une halte en haut d’un col pour régler le rayonnage, ce qui a l’air d’améliorer les choses. Avant d’attaquer ladite côte, nous prenons une pause pour boire à Salsnes, au croisement de la route principale et d’une rue d’où arrive un pêcheur. Les traits fins, les yeux très clairs derrière des lunettes à fine monture métallique, son anorak épais est ceinturé par une sangle retenant dans son dos une petite caisse en plastique ajourée. Il tient une longue canne à pêche dans sa main droite et nous salue en Norvégien. Quand il apprend d’où l’on vient, il s’exprime alors dans un français impeccable. Nous faisons connaissance de Thomas, qui est en réalité Danois, venu pour quelques temps pêcher à la mouche le saumon. Lui-même cyclotouriste et fin connaisseur de la gastronomie française (il travaille pour une épicerie spécialisée à Copenhague), nous discutons longuement et sympathisons. Il nous en apprend un peu plus sur la fascinante migration des saumons et leur fidélité à leur lieu de naissance. La migration n’est pas annuelle, en réalité ils restent quelques années au large du Groenland avant d’entamer leur migration. Le pêcheur ajoute en se tournant vers l’Est : « Là-bas, il y a un lac dans lequel se jettent cinq cours d’eau. Chacun a une population de saumon spécifique qui flaire son lieu d’origine avec une précision étonnante. »

Il nous invite à faire un détour par Copenhague sur notre trajet de retour, et l’idée nous occupe pendant que nous gravissons le col où des brebis sont étalées sans crainte au milieu du bitume. Ce serait une bonne idée, c’est si proche de Malmö où nous passerons certainement. Marine ajoute que les petites îles proches de la capitale seraient très intéressantes en fin d’été, du point de vue ornithologique. Pourquoi pas ?

Nous trouvons refuge dans le port de Brekksillan, sous une étrange construction qui enjambe le ponton. Le bâtiment en bois est construit comme un balancier : du côté de la berge, Il s’articule autour d’un axe posé sur deux points d’appuis. Cela permet à son autre extrémité, en porte-à-faux au-dessus de l’eau, de monter et descendre. On imagine que le plancher s’adapte alors à la hauteur du pont des chalutiers qui l’accostent afin de décharger leur pêche, cela au gré des heures de marée.

Nous arrivons à Namsos, une ville sans charme mais avec des poubelles de supermarché bien fournies et un magasin de vélo. Ce qui est déjà pas mal. Le verdict du réparateur est sans appel : les roulements du moyeu sont HS et il faut impérativement changer la roue. Ils n’en ont plus malheureusement mais chargent néanmoins de graisse l’intérieur du roulement ce qui devrait gommer les craquements et tenir encore une cinquantaine de kilomètres. Il nous assure que nous trouverons quelque chose à Steinkjer. Cela modifie un peu notre itinéraire mais peu importe.

Nous roulons jusqu’à Bangsund, où l’itinéraire cycliste emprunte une ancienne route condamnée aux voitures. Une table de pique-nique, un carré de terrain plat et des fleurs de lupin suffisent à nous décider pour le bivouac. Il y a même une loutre timide qui vient montrer son museau à la surface de l’eau et des Garrots à œil d’or qui dorment la tête dans les ailes. Le soir, une dame en long manteau rouge nous interroge sur son chat perdu.

Le lendemain c’est son mari qui est à sa recherche. « N’avez-vous pas eu la visite d’un chat ? ». Gabriel est penché sur son ouvrage (énième réglage de rayons car la roue n’a pas cessé de craquer malgré la visite chez le réparateur), et Marine entame la discussion avec ce voisin, sur les animaux du coin. La loutre est une habituée, farouche mais présente qu’il lui arrive de surprendre en Kayak. Les plus faciles à voir sont les trois phoques qui se prélassent souvent sur la presqu’île à marée basse. Et puis, il y a eu cette année où une baleine est restée coincée dans ce bras de mer, ne trouvant plus le chemin vers l’océan. Elle était devenue l’attraction touristique pendant un moment !

Nous prenons la route assez tard, retardés par les cris suraigus des Roitelets huppés, que Gabriel peine à photographier tant ils sont rapides dans leur déplacement de branche en branche, à la recherche d’insectes ou d’araignées sur l’écorce des épicéas.

Roitelet huppé
Roitelet huppé

L’atmosphère est chargée de l’odeur sucrée des fleurs de lupin. Avec ce beau temps, le moral est remonté en flèche. La roue craque un peu moins depuis les derniers réglages.

Nous atteignons l’aire de baignade de Sjøåsen, découverte au hasard, et qui se situe en face de la réserve naturelle de Åsnes. Une quarantaine d’Oies cendrées nagent le long de l’autre rive de la rivière Årgårdselva. De jeunes Goélands cendrés font leur sieste au soleil et le Balbuzard pêcheur n’est pas loin, quand il n’est pas chassé par les Corneilles mantelées. C’est une occasion de laver à l’eau douce l’ensemble de notre maraude de la veille dont quelques tomates, fruit dont on avait presque oublié la saveur.

Oies cendrées
Balbuzard pêcheur
Goéland cendré
Goéland cendré
Bergeronnette grise

Les paysages sont de plus en plus marqués par la culture céréalière. Ici du seigle encore vert aux reflets bleutés, là un champ de blé bien blond. Par endroits cela ressemble aux montagnes-à-vaches de chez nous. Nous croisons en sens inverse deux cyclistes qui nous renseignent sur la suite de l’itinéraire Trondheim-Oslo, que nous sommes maintenant décidés à suivre.

La route s’incurve pour suivre au plus près le dessin de la côte, puis nous faisons une brève halte dans la baie de Vellamelen où près d’une centaine de Garrots à œil d’or sont massés au milieu de l’eau, en compagnie de quelques Eiders à duvet. Tous arborent un plumage brun. Les mâles, d’ordinaire si contrastés seraient-ils partis en laissant les jeunes et les femelles ? En réalité, les mâles ont mué en plumage dit « d’éclipse », un plumage intermédiaire qui les font ressembler aux femelles. La fin de la saison de reproduction a donc sonné. L’heure du retour vers le Sud ne va pas tarder !

Eiders à duvet
Garrots à oeil d´or

Au terme du cinquantième kilomètre nous envisageons d’explorer les abords d’un lac qui se révèlent complètement inaccessibles car marécageux. Une drôle de silhouette en lisière nous fait tourner la tête et freiner dans la descente. 

« C’est un cheval ou c’est un mouze ?

-C’est un mouze mon cher, de type juvénile voyez-vous. » réplique Marine qui a sorti ses jumelles. 

Mouze c’est le nom que l’on donne aux élans, en prononçant à la française le mot anglais moose. Gabriel dégaine l’appareil photo à temps. L’élan tourne sa tête à grandes oreilles vers les arbres, comme pour demander aux adultes : «  Y a des humains qui s’arrêtent, je fais quoi ? ». Et puis ils ont dû lui dire de se planquer, forcément, parce qu’on ne l’a pas vu longtemps. C’est le premier jeune que l’on voit !

Nous poursuivons donc notre quête de bivouac. Gabriel a repéré une aire de pique-nique symbolisée par pictogramme de table et de toilettes sur notre carte numérique. Ce sont souvent de précieux indices. En arrivant sur place nous découvrons qu’il s’agit en réalité d’une très grande aire de baignade fréquentée, très bien aménagée avec toutes les commodités, y compris une douche de plage (froide, mais douche quand même!). Le lieu est parfait. Nous n’avons encore aucune idée de l’endroit où nous planterons la tente, mais la soirée est gagnée. On prend le repas du soir sur des rochers baleines chauffés toute la journée par le soleil. Quel délice ! 

30 Juillet. Nous petit déjeunons sur un quai devant la mer. Une femme s’approche en glissant sur les algues juste à côté et lance son leurre puis le ramène en moulinant. Au bout de quelques lancers, il se coince dans les algues. Une occasion d’engager la conversation pendant qu’elle tire sur le fil avec les doigts protégés dans le bout de ses manches. « Ce n’est pas le premier, peut-être le sixième de l’été !» dit-elle en souriant d’autodérision. Nous échangeons avec cette pêcheuse Hollandaise à qui les oiseaux manquent ici en Norvège. Un groupe de Bernaches du Canada passent en criant au-dessus de nos têtes. « Ha! Celles-là je les chasse en Hollande! ». Marine déglutit, mal à l’aise. Cela n’empêchera pas de poursuivre sur nos découvertes norvégiennes respectives (elle nous montre pleins de photos du Parc national du Dovrefjell où nous souhaitons nous rendre), la gestion des espaces naturels aux Pays-Bas, le retour du loup dans son pays, et d’autres considérations sur le peu d’espace que nous laissons aux animaux sauvages. Nous avons la même conclusion, ce ne sont pas les animaux sauvages qui sont trop nombreux mais les êtres humains qui prennent toute la place.

Cela fait écho à la lecture du moment de Marine, dans ce beau conte suédois, où le petit Nils voyage sur le dos d’un jars avec les oies sauvages. L’une d’entre elles dit au petit garçon au terme de leur voyage :

« Si tu as appris des choses utiles en notre compagnie, Poucet, tu dois certainement penser maintenant que les humains ne sont pas les seuls à avoir le droit d’être sur terre, dit solennement l’oie meneuse. Dis-toi que vous possédez un grand pays et que vous auriez certainement les moyens de nous laisser, à nous autres pauvres animaux, quelques îlots dénudés, quelques lacs peu profonds, tourbières humides, montagnes isolées ou forêts éloignées, où nous pourrions vivre en paix ! Durant toute ma vie j’ai été poursuivie et chassée. Ce serait bon de savoir qu’il existe aussi un refuge pour quelqu’un comme moi. »

(Selma Lagerlöf. Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. 1942)

Oies cendrées

Nous nous dirigeons vers Steinkjer, pour acheter une nouvelle roue au magasin de sport. Gabriel se renseigne et ressort bredouille. La roue proposée semble fragile, du moins pas aussi solide que celle dont nous sommes équipés pour le moment. Détail à part, elle est vendue le double du prix affiché sur internet… Espérons qu’elle tienne jusqu’à Trondheim. Nous errons entre le Biltema (grande surface où l’on trouve des outils et des pièces de vélo entre autres) et le  Rema 1000, notre supermarché favori (que l’on trouve moins cher que les autres), puis nous nous dirigeons vers un bivouac prometteur sur la rive Est du lac de Leksdal.

Nous quittons la route et traversons une épaisse forêt de bouleaux humide. Le chemin se termine sur une petite clairière ouverte sur le lac. Les personnes que nous avons croisées en sens inverse viennent de quitter les lieux, les braises fument encore dans le barbecue. Nous sommes seuls et nous précipitons dans l’eau pour un bon décrassage. Les Chevaliers guignettes chantent, mais ne couvrent pas le bruit du moteur du bateau au milieu du lac. 

Deux Grues cendrées décollent à côté de la tente lorsque Marine se lève en pleine nuit. « Désolée, je ne voulais pas prendre votre place, revenez ! ». L’obscurité nocturne revient peu à peu. Pas encore au point de faire nuit noire cependant.

Pinson du Nord
Pouillot fitis

31 juillet. Les cris trompettants des Grues retentit au loin. Cela nous transporte en Suède où nous avions assisté en Avril à un rassemblement printanier très bruyant au lac Hornborga. Nous plions le camp et faisons une halte plus loin sur le lac à un observatoire ornithologique. Pendant que Marine se régale,  l’oeil dans la longue-vue, Gabriel bricole et remplit d’huile le roulement de sa roue arrière.

Une dizaine de Chevaliers combattants sont posés sur le même îlot que des Bécassines des marais, des Vanneaux huppés et des Sarcelles d’hiver. Au loin, une Sarcelle d’été aux sourcils blancs presque effacés traîne derrière elle ses cinq petits. Sur une autre langue de terre viennent se poser deux Chevaliers aboyeurs, mais les quatre Chevaliers Guignettes ne se laissent pas faire. Ils tiennent tête à ces échassiers bien plus grands qu’eux, si bien qu’ils restent sur place avec les canards siffleurs. Un Courlis cendré donne l’alarme quand un photographe arrive sur la plateforme. Tous s’envolent plus loin.

La roue de Gabriel craque beaucoup moins, noyée dans toute cette huile. Nous traversons la ville de Levanger dans une ambiance de dimanche. Les vitrines en rez-de-chaussée des façades en bois colorées et ouvragées sont fermées. Nous faisons le choix de l’itinéraire le plus rapide sur notre application de guidage : « Tiens, si on prenait la petite route blanche, plutôt que la grosse jaune ? ». Mais nous avons oublié les leçons de la Suède : itinéraire rapide égal grosse montée et grosse galère dans des pistes non asphaltées.

Plus.

jamais.

de. 

petite. 

route. 

blanche.

Nous sommes épuisés en arrivant sur notre bivouac, au pied d’un petit barrage. On espère qu’il ne cédera pas avec toute la pluie qui va tomber cette nuit, et qui commence déjà d’ailleurs. Vite, à l’intérieur de la tente !

Au matin, une portière coulissante qui claque et des bruits de lourdes  pièces en métal qui s’entrechoquent nous parviennent, alors que l’on somnole. Des employés de la commune sont venus régler le débit de la retenue d’eau. Les blocs de pierre  sur lesquels nous avons rincé nos fruits glanés la veille sont complètement submergés. 

Nous retrouvons l’asphalte après une petite portion de piste raide, puis nous suivons une voie rapide sans accotement pour les vélos jusqu’à Stjørdal. Heureusement, les conducteurs norvégiens sont les plus respectueux que nous ayons côtoyé et nous dépassent largement, en changeant de file comme ils le feraient pour une voiture, et ne s’engagent à le faire que lorsque la visibilité est totale. Il arrive donc qu’une longue file de véhicules se forme derrière nous dans une côte.

Nous recevons vers midi un message de Phil avec qui nous avions pédalé en Allemagne. Il a atteint le Cap Nord au mois de Mai alors que nous n’étions pas au bout de notre épisode suédois, et il continue d’explorer la Norvège en camion aménagé avec son épouse Rosy. Il vient aux nouvelles, on devrait être près de Trondheim d’après lui qui suit nos aventures, et il n’en est pas loin non plus. On réalise que nous nous trouvons dans la même ville et il nous rejoint sur le champ. Un gros camion blanc se gare en face de nous, alors que nous sommes assis sur le banc d’une rue piétonne. Nous laissons nos affaires dessus pour venir les saluer, mais un goéland opportuniste interromp notre conversation. Marine couvre notre picnic d’un de nos dossards fluos pour dissuader les pique-assiettes. Incorrigibles ceux-là.

Chouca des tours
Chouca des tours

Nous faisons la connaissance de Rosy dont il nous avait beaucoup parlé. Pourquoi pas bivouaquer au même endroit ce soir ? On pourrait prolonger nos discussions et partager un repas. Nous nous donnons rendez-vous au lac de Stavsjøen à une quinzaine de kilomètres. Ils sont déjà arrivés quand nous en sommes encore à souffrir dans les pentes à 18% d’une zone pavillonnaire aux allures de forteresse imprenable. Nous faisons une pause dans chaque épingle, les jambes en compote, et le cœur sur le point d’exploser.

Une famille de Grands gravelots habite dans les gravats devant ce qui ressemble à un grand gymnase ou un terrain de tennis couvert. Les deux adultes conduisent leurs trois poussins à l’écart des chiens qui leur courent après, et des humains qui s’approchent un peu trop sans détecter leur présence. 

Grand gravelot

Phil nous a préparé une bonne plâtrée de pâtes aux oignons mijotés qu’on engloutit attablés au bord du lac. Un entraînement de pompiers venus en camion puiser de l’eau rend inaudible tout ce que l’on se raconte. On est soulagés quand le pompage s’arrête enfin ! On a une pensée pour tous les incendies de forêts qui font rage en ce moment en France, chassant les mammifères et les oiseaux loin de chez eux, déplaçant les vacanciers, les riverains, et mettant à rude épreuve les soldats du feu. La nuit est particulièrement fraîche et humide. On remet nos pyjamas d’hiver en laine, et la Chouette hulotte se manifeste dans les grands pins qui couvrent notre tente. Cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas entendue. 

2 Août. Nous arrivons à Trondheim, une des villes principales de la Norvège. Les maisons en bande des quartiers résidentiels en prélude de notre entrée en ville défilent sous nos yeux d’architectes séduits. Quel soin apporté aux détails et aux couleurs. Pas de descente d’eau mal placée ou de maladresse apparente de conception. Pas de clôture entre les jardins ni entre la rue et les espaces privatifs. On se croirait dans une perspective d’insertion, avec ce couple derrière une poussette au premier plan.

La route de la périphérie devient avenue, puis l’avenue devient rue à feux tricolores, et la rue devient piétonne et pavée, faisant vibrer et bringuebaler nos vélos chargés jusqu’au réparateur de vélo. Sykkelbua -le nom de l’atelier vélos, est situé dans une cour intérieure dont les façades sont recouvertes de pièces détachées. Pas de doute, nous sommes au bon endroit.

Le diagnostic du mécanicien de Trondheim confirme celui de Namsos, le moyeu est bien abîmé à l’intérieur. Il remplace toute la roue par un modèle que Gabriel avait déjà vu en magasin mais s’était ravisé, estimant que ce n’était pas de la bonne qualité. Le mécano soutient le contraire et nous dit en haussant les épaules que c’est sûrement un coup de pas de chance, cette histoire de moyeu. On verra combien de kilomètres tiendra celle-ci. les deux galets de dérailleur de Gabriel sont changés également, il était temps car il s’agissait des pièces d’origine (datant de 1996).

Après le soulagement de la réparation, nous traversons Trondheim un peu plus insouciants qu’auparavant. La ville est baignée de soleil. Nous nous mêlons aux touristes qui flânent dans les rues fleuries et se prennent en photo sur une passerelle en bois, devant les pignons colorés des bâtiments sur pilotis. Sur la place où nous avons choisi de déjeuner, un accordéoniste massacre les classiques de Césaria Évora et enchaine sur une reprise accélérée de « Despacito » le tube latino interplanétaire. Vous savez, un de ces morceaux qui restent dans la tête pendant des jours et des jours. 

La sortie de la zone urbanisée est longue mais agréable, le long d’un itinéraire côtier où nous rencontrons un cyclotouriste de Tel Aviv, tout frais sorti de l’aéroport de Trondheim. Son projet est de parcourir deux cents kilomètres par jour en passant sur la côte Ouest et par Bergen. On remarque son sac de couchage exposé aux intempéries et l’informe de la versatilité de la météo norvégienne, surtout sur l’Atlantique. Il mime un doigt mouillé au vent et nous explique qu’il fera « à l’instinct ». Nous bifurquons avant d’atteindre Orkanger où il se rend et lui souhaitons bon courage… 

Quant à nous, nous traçons plein Sud vers les montagnes. « Au revoir mer ! Au revoir eau salée ! Nous ne te reverrons pas avant Oslo ! ». Au détour d’une piste nous remarquons un champ bordant une maison abandonnée. Nous contournons la modeste construction de bois blanc délavé en se disant qu’elle a dû être belle un jour, remplie de vie, de repas de fêtes et de voix d’enfants. Un épais fourré de framboisiers et de balsamines nous en sépare. Nous choisissons de nous installer près d’un aulne, là où le terrain penche un peu moins en s’interrogeant sur la direction du vent et le ruissellement de l’eau de pluie.

Il n’a pas plu tant que ça dans la nuit. L’herbe couchée  par la tente est complètement sèche lorsque l’on retire la bâche que nous plaçons avant de la planter. En partant, nous apercevons dans un épicéa l’oiseau qui poussait des cris depuis hier soir. Ce n’était pas une chouette comme on le pensait, c’est un rapace diurne. Maintenant, un bon dénivelé sur de la piste grise de poussière de granit nous attend. Il nous mènera au village de Fanrem par une grande descente qui use nos patins de freins. La pluie arrive vite. Nous trouvons refuge sous un abri à côté du cimetière où nous sommes venus pour remplir nos gourdes. Les WC chauffés nous serviront aussi de salle de bain temporaire. La pluie s’intensifie, nous décidons d’y rester pour manger. Le temps passe sans que la pluie ne cesse. Nous profitons d’une petite accalmie pour rejoindre rapidement la première station service. On y passera une grande partie de l’après-midi, à siroter un bon chocolat chaud.

En prévision des futures côtes que les massifs montagneux de la Norvège nous réservent, trois kilos sont soustraits à notre chargement : nous les renvoyons en France par colis postal car nous pouvons le faire d’ici. Dehors le temps s’améliore, on reprend la route jusqu’au lieu de bivouac. Avec surprise nous découvrons une petite cabane de rondins cachée entre des arbres, signalé avec le pictogramme du chemin du pèlerinage de Saint Olav. Il y a de quoi étaler nos matelas sur les larges bancs formant un « U » le long des trois murs du refuge. Un troupeau de vaches curieuses se précipite vers la clôture attenante. Comme si nous avions quelque chose à leur offrir. Des gousses de lupins, vous aimez ça le lupin ? Ça a l’air de leur plaire.

Quelques instants plus tard, Gabriel part en quête d’eau vers la rivière et Marine est allée chercher le soleil à l’entrée de l’enclos en contrebas. Surgit alors un cycliste à sacoches, qui prend la même impulsion que nous dans la petite sente raide qui mène au refuge. Un grand gars, chevelure blonde dépassant en chignon de sa casquette, barbe de quelques jours et tout en gestes énergiques. Il se présente à Marine en lui tendant la main avec un large sourire. « Joerg, enchanté ». Il a les yeux bleus et le front légèrement proéminent. La tante de Marine aurait dit avec son accent bourgeois à la Valérie Lemercier : « il est beau comme un astre ». Sa tenue dénote avec la nôtre. Débardeur délavé qui a dû un jour avoir des manches si l’on en juge par les bords approximativement découpés, un short long taillé dans un ancien pantalon étanche, et pieds nus par dessus le marché ! 

Joerg est un cycliste au long cours, qui ne compte plus de mille en mille les kilomètres au compteur, mais plutôt par dizaines de milliers. Il vient de passer le cap des cinquante cinq mille. « C’est un beau chiffre, je trouve », dit il en français avec un petit accent allemand. Professeur de langues occasionnel, il a beaucoup voyagé et habité un peu partout. Paris (capitale de la baguette), Wuhan (capitale du pangolin), Aix la chapelle – dont il est originaire, et Athènes d’où il est parti en Avril pour rejoindre le Cap Nord. Il nous propose des bananes, récupérées dans les poubelles naturellement. Nous passons une agréable soirée à bavarder « matos » et admirer son équipement puis nous endormons tous les trois dans le refuge.

Est-ce le fait d’avoir passé la nuit dans un espace clos qui nous donne cette sensation d’avoir manqué d’air ? Au moins nous étions bien à l’abri, à regarder la pluie taper sur les carreaux de l’unique fenêtre. 

Nous prenons le départ avec Joerg vers 9 heures, qui nous distance assez rapidement mais nous tenons bon derrière lui. Nous avons parcouru ensemble quatre-vingt-cinq kilomètres en moins de quatre heures. Du jamais vu pour les cyclopithèques ! À cette allure, nous n’avons pas pu nous arrêter devant une colonie d’Hirondelles de rivage dans un talus plein de trous en bord de route, ni récupéré cette belle casquette grise du bas-côté. Dommage.

Pause à Berkåk pour nos ravitaillements respectifs et chocolat chaud dans une station service. Nous nous arrêtons finalement à Oppdal dans un camping et plantons la tente, sentant l’orage arriver. Joerg est hors de notre vue, loin devant, et nous avons quelques remords à ne pas l’avoir salué une dernière fois. Nous échangeons un peu plus tard en soirée. Il nous avait attendu un moment puis a poursuivi sa route.

Le 5 Août, rien à signaler. Nous faisons une journée de repos intégral sous la pluie dans ce camping qui ressemble à un village de caravanes, où chacune dispose d’une annexe en « dur ». Le temps s’améliore un peu le lendemain, et nos voisins sortent tondeuses et rotofil pour parfaire l’état du gazon aux abords de leur habitation d’été. Ha, la fascination des norvégiens pour le gazon bien net ! Chaque bout de jardin est absolument parfait et rares sont ceux où l’on trouve encore des herbes hautes cachant les lièvres et les mulots, et des graminés à papillons jouant dans le vent. La tondeuse automatique est partout ! Vous savez, ce robot qui rase tout sur son passage, plus efficace qu’un troupeau de brebis, et qui ne fait pas de crottes, lui. 

Tarin des aulnes
Tarin des aulnes

Le 6 août, nous allons « en ville », expression qui pour Marine signifiait, il y a longtemps, de se rendre en bus à Grenoble  avec les copines de Saint-Égrève. « Aller en ville » pour un ciné, les magasins, ou prendre une glace dans les rues minérales et surchauffées du centre. Gabriel remarque qu’elle met ses boucles d’oreilles, comme pour honorer ces moments où, adolescente, elle s’y rendait plus apprêtée que d’ordinaire. On plaisante sur cette coquetterie qui tranche avec sa tenue de baroudeuse, veste décolorée par les UV et pantalon bicolore usé, puis prenons la direction d’Oppdal.

Pendant que nous déjeunons dehors, un moineau percute en plein vol le bâtiment qui nous fait face et tombe au pied de la façade vitrée. Il fait quelques pas pour trouver refuge sous la penderie extérieure d’un magasin de vêtements. Ne voulant pas le laisser à la merci des chiens et dans le flot stressant des chaussures des passants, Gabriel se lève, le prend dans ses deux mains formant une grotte autour de l’oiseau, et le dépose dans la plate-bande devant nous. Le moineau part se cacher sous de larges feuilles. 

Nous restons longuement à l’étage d’un centre commercial où les meubles d’un café manifestement liquidé nous offre un bureau idéal, en mezzanine sur les rayons de la grande surface du rez-de-chaussée. Et avec wifi en prime. De quoi consulter internet à volonté pour préparer notre prochaine excursion en montagne. La météo est excellente demain, un train peut nous déposer au départ de la randonnée. Nous laisserons donc toutes nos affaires au camping et partirons plus légers, avec le nécessaire dans nos sacs à dos en toile : eau, casse-croûte, et matériel d’observation. Pour observer quoi, nous direz-vous. Encore des oiseaux ? Pas que.

Les montagnes du massif du Dovrefjell sont un des derniers refuges d’une population de bœufs musqués à l’état sauvage. Ce capriné primitif (cousin des chèvres), adapté à la rudesse du climat arctique a été réintroduit en Scandinavie alors qu’il était proche de l’extinction due à la chasse. Il y en aurait moins de trois cents individus dans le massif aujourd’hui. Une carte disponible à l’Office du tourisme, le « Muskox trail » (randonnée des bœufs musqués) balise un ensemble de sentiers où nous aurions des chances d’en voir. Il totalise une vingtaine de kilomètres de chemins que l’on ne pourra pas parcourir en une seule journée. Nous optons pour un départ depuis la gare de train de Kongsvoll, plus pratique pour nous. Le premier train part à 10 heures demain matin.

Nous sommes sur le quai la gare d’Oppdal, avec beaucoup d’avance. Nous entendons siffler les rails pendant que l’on cherche sur nos billets nos numéros de sièges. Voiture numéro 3, places 138 et 139 ! Nous remontons la vallée vers le Sud, que l’on empruntera plus tard à vélo. Elle se rétrécit puis s’élargit de nouveau en arrivant à Kongsvoll stasjon.

Et maintenant, en route ! Nous pénétrons dans le parc National du Dovrefjell dont nous rêvions depuis longtemps, sans savoir qu’on y arriverait pendant cette aventure à vélo. Car ce n’était pas sur notre itinéraire initial. La première fois que nous avions entendu « Dovrefjell », c’était il y a quelques années dans un beau documentaire d’Arte. On y voyait les hauts plateaux de toundra et ces habitants au long poil venus d’un autre âge. 

Après une courte ascension dans la forêt de bouleaux au parterre d’aconits et de saules, nous atteignons l’étage où la végétation se fait rase, faite de lichens, d’empretum et de bouleaux rampants qui nous rappellent le Varanger. Nous ne savons pas qu’elle direction prendre alors Marine scanne à la longue-vue en quête d’indices. Hourra! Un petit troupeau de cinq individus broute au loin sur les flancs escarpés. Plus loin encore, après un grand pierrier, il y en a une dizaine, avec des petits semble-t-il. Nous empruntons un chemin qui s’y dirige, quand une heure plus tard, un Boeuf musqué fait apparaître sa silhouette massive sur une crête en fond de ciel. Il appartient à un troisième groupe que nous n’avions pas repéré à l’avance, bien que plus proche. Nous sommes à plus de cinq cents mètres pour l’instant. La distance de sécurité à tenir est d’au moins deux cents mètres (en deçà, les animaux se sentent menacés et peuvent charger).

Pluvier doré

De loin, nous voyons deux groupes d’une quinzaine de randonneurs chacun, se diriger vers le même endroit que nous. Ils suivent en file indienne leur guide : ce sont des tours organisés, les fameux Muskox Safaris dont on voit les publicités un peu partout dans la région. C’est signe que nous sommes au bon endroit, mais aussi que tout ce flot va bientôt venir vers nous. Nous pressons le pas pour prendre de l’avance sur eux. À mesure que les groupes arrivent, les Boeufs musqués s’éloignent derrière le relief et disparaissent. Nous avons eu le temps d’apercevoir des silhouettes et c’est déjà terminé. Nous prenons notre casse-croûte sur place dans l’espoir de les voir surgir de nouveau, en vain. Les groupes en font de même puis repartent. 

Nous partons ensuite explorer le plateau un peu plus haut. Les couleurs de ces parterres de toundra changent avec les passages nuageux. C’est d’une beauté à couper le souffle. En remontant un torrent, nous apercevons au loin sur le nouveau plateau où nous arrivons, un groupe de chevaux sauvages. Nous amorçons la descente car il nous reste près de trois heures de marche en sens inverse, pour retrouver le quai de la gare. Au bout d’une demi-heure de descente raide, Marine jette un dernier coup d’œil en arrière, comme pour dire au-revoir à tout ça. «Gab, regarde ! Ils sont là ! On fait demi-tour ?» Bien sûr qu’on fait demi-tour !

Nous remontons la pente au pas de course. Deux personnes sont postées avec leurs jumelles derrière un rocher, à leur hauteur. On avance au-dessus d’elles pour avoir un point de vue plus général, puis retenons notre respiration. Le vent soufflant vers les animaux, ils ont sûrement déjà flairé notre présence. Ils restent cependant paisibles, à brouter, ruminer ou faire la sieste. Les deux plus petits halètent, allongés sur le côté. Est-ce qu’ils ont trop chaud par vingt degrés au soleil sous leur épaisse toison brune ? Les adultes arborent des cornes aplaties formant une raie au milieu qui leur donne un air bien peigné, à l’inverse des plus jeunes qui ont encore quelques poils clairs à cet endroit. Leur gros manteau de très longs poils ondule dans le vent comme les hautes herbes. Il s’arrête net, à l’horizontale, au-dessus de leurs épaisses pattes blanches. Leur regard est doux. Que voient-ils du monde à travers leurs pupilles noires ?

Nous avons passé près d’une heure hors du temps à les observer. Il est maintenant l’heure de rentrer. En montant dans la forêt, nous avions manqué à plusieurs reprises les Bergeronnettes printanières dans les bouleaux. Gabriel avait sorti pour l’occasion un nouveau proverbe : «  Pas de Bergeronnette à l’aller, bœuf musqué à l’arrivée ! » histoire d’invoquer quelque chose qui pourrait jouer en notre faveur. Il se trouve qu’elles ont bien voulu se laisser prendre en photo au retour. C’est une grande migratrice qui va bientôt quitter la Norvège où elle a élevé ses petits, et prendre la direction de l’Afrique subsaharienne pour y passer l’hiver.

Rougequeue à front blanc
Bergeronnette printanière
Gorgebleue à miroir

Nos pensées sont avec les bœufs musqués et l’ambiance de toundra quand défilent sous nos yeux le paysage vu du train.

18 – Finnsnes > Reipå (km 5787 – km 6293)

Nous retrouvons sur la route une végétation abondante et fleurie, contrastant avec l’ambiance de la toundra arctique. Même nos oreilles ne sont plus habituées aux chants d’oiseaux forestiers, il faut ré-étalonner notre perception ! L’atmosphère est lourde d’humidité chaude, ça sent l’orage.

Nous nous arrêtons au camping de Senja pour une pause de quelques jours le temps d’écrire l’épisode du Varanger (publié avec un mois de décalage, on s’en excuse!). On pensait rattraper notre retard de sommeil mais on ne s’est pas vraiment reposés à vrai dire. Il fallait voir Gabriel qui tombait de fatigue, mais ne pouvait ni faire la sieste dans la tente à 50°C, ni s’étaler à l’ombre sans être attaqué par les taons (bizarrement, Marine ne les attire pas). Malgré les prix exorbitants des campings (25€ par nuit pour planter sa tente), la douche est payante. Il faut alors ruser avec la technique de la réserve d’eau chaude prise sur les mitigeurs des lavabos avant de s’enfermer dans la cabine. On échafaude une théorie selon laquelle les douches des campings seraient alimentées par deux réservoirs différents : le premier préchauffé pour les bons clients, et le deuxième spécialement réfrigéré, voire tout droit sorti de l’eau de fonte des glaciers, de quoi vous sortir les oursins des poches.

Dimanche 3 juillet, c’est l’anniversaire de Gabriel ! Une journée pourtant studieuse où nous essayons de rattraper le retard que nous prenons sur la rédaction de notre aventure. On écrit jusqu’à 22 heures, et autant le lendemain, entre la cuisine très fréquentée et la tente en surchauffe, mais cela ne suffit pas à finaliser l’épisode du Varanger. On essaiera de le terminer en route…

Nous sommes surpris par l’afflux de touristes. Il est tel, que la direction nous apprend qu’ils refuseront probablement des clients à partir de la mi-Juillet. On redoute la fréquentation dans l’archipel des Lofoten, destination touristique très prisée vers laquelle on se dirige en plein pic de vacanciers.

5 Juillet, nous parcourons l’intérieur de l’île de Senja en direction du ferry de Gryllefjord, en T-shirt pour la première fois (du voyage!) par grand beau temps. Paysages idylliques avec la mer au pied des montagnes. Seul bémol, et grande nouveauté de ce nouveau biotope : les insectes ! Les taons et les mouches nous poursuivent sans merci. Mais nous avons trouvé une parade : accélerer ! Les mouches nous « lâchent » à partir de 15 km/h mais c’est une autre affaire pour les taons qui voyagent gratuitement sur nos sacoches, et volent aussi vite que nous pédalons. Nous n’arrivons à les semer qu’à partir de 25 km/h, à l’occasion des descentes. En revanche dans les montées, on se fait mordre, et nos réflexes de défense nous font parfois perdre l’équilibre.

Un convoi ininterrompu de véhicules nous annonce que nous arrivons à destination. L’accès au ferry de Gryllefjord est embouteillé par les camping car, les vans et les voitures à caravanes. Les premiers ont dormi sur le parking du ferry pour pouvoir embarquer à coup sûr. C’est le sort qui attend les plus éloignés dans la file d’attente. Nous, cyclistes sommes exemptés non seulement d’attente mais en plus c’est gratuit. Nous avons un petit plaisir coupable à passer devant tout ce monde, toutes ces personnes qui nous ont doublés auparavant. C’est un peu la même sensation que de retrouver une voiture au feu rouge en ville.

Nous passons deux ou trois heures à attendre (nous n’avions pas bien compris les horaires) assis à côté d’une bande de trois motards. Trois collègues allemands de la même usine près de Hanovre, s’alimentant d’après eux quasiment uniquement de chocolat et de bière. Ils ont « fait » le Cap Nord en une dizaine de jours et sont déjà sur le retour. Ils nous donnent des conseils pour obtenir des bières pas chères en Norvège, que l’on écoute d’une oreille. L’impression d’être noyés à la masse des touristes qui ne sont là que pour quelques semaines, et qui ont brûlé beaucoup de carburant pour venir, nous laisse une certaine amertume.

Le ferry ouvre sa grande gueule et nous engloutit en premier, petits cyclistes et piétons. Nous retrouvons à bord du bateau Jannis et Jenny avec leur petite Frida, un couple de Kiel en Allemagne, rencontrés au camping précédent. Coïncidence extraordinaire, nous avons une connaissance en commun : le couple en Iveco 4×4 magirus rencontré au Varanger ! Il s’étaient croisés dans un atelier mécanique spécialisé dans la région de Flensburg en Allemagne. Jannis a l’oeil pour repérer les baleines, il vient nous prévenir qu’il y en a une à l’arrière du bateau, mais nous arrivons trop tard pour l’apercevoir, dommage. C’est une région où nous avons toutes nos chances d’en rencontrer. Quelques Guillemots de Troïl et Macareux moines forment de petits points à la surface d’une mer d’huile et nous arrivons à Andenes. Le calme avant la tempête.

Ce soir des rafales violentes sont annoncées et nous regardons la carte pour trouver un bivouac abrité du vent, suite aux mauvaises expériences précédentes. La nuit est très agitée malgré la protection d’un grand talus au pied d’une falaise faisant rempart au vent. La pluie s’est invitée, le temps change très rapidement, comme en montagne.

6 Juillet, nous pédalons jusqu’à Bleik et son petit port de pêche. La plage de sable blanc de la réserve naturelle fait face à une ile de forme conique, refuge d’une colonie de près de 80 000 Macareux moine. En plaçant les jumelles dessus, on voit les oiseaux virevolter tels une nuée d’abeille autour d’une ruche.

L’après midi est très humide, nous roulons sous la pluie jusqu’à une aire de repos qui s’avère fermée et très exposée au vent. On nous dépanne gentiment d’un litre d’eau et on nous indique un endroit plus propice à moins d’un kilomètre. « Vous verrez, la plage est protégée, et il semble qu’il y ait déjà des tentes installées là-bas ». On prend notre courage à deux pattes et on se remet à pédaler sous la pluie. La plage est effectivement protégée mais les emplacements plats sont déjà pris par d’autres cyclos. Nous prenons place sur le parking en amont, entre les camping-cars. Nous avons à peine commencé à planter la tente qu’un magnifique camion Iveco blanc fait son apparition devant nous. Nous rencontrons Sandrine et Christophe, deux nomades qui habitent depuis deux ans dans leur véhicule et travaillent à bord et à distance. Nous sommes invités « au chaud » et reçus comme des rois pour un apéro partagé prolongé jusqu’à minuit.

Le lendemain, nous devons attendre que la pluie se calme pour tout plier. A 14h, nous donnons l’assaut, après un dernier (très bon) café avec nos hôtes. Le vent est de travers, la pluie ne cesse pas de toute la journée. La vue est bouchée, nous ne pourrons pas prendre le joli détour que nous conseillaient Christophe et Sandrine. On a froid, on parle peu car on ne s’entend pas avec le vent, et on avance, chacun concentré sur sa propre gestion des éléments. Nous trouvons refuge sous le pont de Risoyhamn. Tout ruisselle, il pleut sans discontinuer jusqu’au lendemain matin.

Dans la nuit, nous avons échangé avec un couple de voyageurs qui se trouvent à 7km de notre pont. Nous étions entrés en contact avec Amande et Vincent au mois d’Avril, lorsqu’ils faisait halte chez les mêmes hôtes que nous au mois de Mars, à Dümmer see en Allemagne. Nous les rejoignons en fin de matinée dans leur maison de location. Nous faisons la connaissance de leur petite famille : Louison et Gabin, 3 et 5 ans. C’est aussi l’occasion de prendre une précieuse douche chaude et de partager un repas ensemble.

On repart en vélo, sous le crachin norvégien. Puis la pluie s’arrête et un jeune Courlis corlieu apparaît dans le fossé.

La pluie reprend de plus belle et nous décidons d’écourter l’étape à Forfjord pour limiter les dégâts. La tente est plantée quelques minutes avant que le grain qui blanchit le paysage nous atteigne finalement.

Arrivés à Sortland le 9 juillet, nous faisons un ravitaillement et un changement de pneu pour Marine. C’est le troisième pneu que nous changeons, les « marathon plus » de Schwalbe ont manifestement un défaut qui provoque des hernies. Gabriel avait dû en changer deux fois en Allemagne et au Danemark, raison pour laquelle Marine transportait un pneu neuf « au cas où » depuis le début de la Suède.

Nous établissons le bivouac dans un petit jardin public à l’abri des regard au niveau du pont de Stokmarknes, en surplomb du port et de curieuses sculptures de granit poli.

Dimanche 10 Juillet, Marine n’est pas en forme ce matin. La nuit à côté du pont n’a pas été reposante. Trop bruyante… Nous rentrons officiellement sur l’archipel des Lofoten par le ferry de Melbu à Fiskebøl.

La fatigue des derniers jours nous fait choisir l’itinéraire le plus direct et nous prenons les raccourcis dès que possible, pour écourter l’épisode Lofoten. Trop touristique pour nous. Le contraste est vraiment important avec le Varanger, où nous étions tranquilles, avec les oiseaux, et dans les grands espaces.

Sur la route, chaque croisement avec un camping-car, accentue notre malaise. On a pourtant connu des périodes avec beaucoup de trafic routier, dans les zones urbaines ou les grands axes. Mais cette fréquentation est différente, ce ne sont pas des « locaux » et il y a quelque chose d’irritant à partager l’espace avec ces véhicules imposants, qui doublent sans prendre en considération leur encombrement. C’est un peu comme quand on en sue pour arriver au sommet d’une montagne et que l’on découvre stupéfaits que l’endroit est envahi par des groupes montés en voiture sortant les bières de la glacière. A considérer les choses de cette manière, nous nous rendons compte que nous créons de la frustration, et que ces pensées négatives nous mettent des œillères. Nous réalisons que la fatigue et le mauvais temps y sont pour beaucoup.

Heureusement, le 11 juillet, nous avons quelques éclaircies. Nous sillonnons la région dans des paysages de moyenne montagne qui nous rappellent les massifs autour de Grenoble. C’est un peu comme parcourir les sommets du Beaufortain ou de l’Oisans, depuis une piste cyclable sans difficulté sportive, avec une mer bleue au pied des falaises. On comprend le succès de cet itinéraire cyclable.

Nous dépassons les 6000 kilomètres au compteur dans cette belle région et par grand soleil ! Nos cœurs se sont réchauffés et le moral est remonté en flèche ! Nous faisons halte dans un camping pour prendre une douche comme cela se pratique parfois, moyennant quelques couronnes. Mais c’était sans prendre en compte l’effet Lofoten ! « Si vous voulez juste prendre juste la douche, c’est 75 couronnes par personne.»

Soixante quinze couronnes. Pour un jeton de cinq minutes. Par personne. Soit sept euros cinquante. Gabriel n’en revient pas.

« Sept euros cinquante, tu te rends compte, c’est le prix d’un bo bun chez Christian ».

« Sept euros cinquante, tu te rends compte, c’est le prix d’une margarita chez Fabio ».

Et ainsi de suite pendant toute la montée du col de Leknes…

Nous atterrissons près de Kilan, dans une aire de retournement protégée du vent par des talus en contrebas d’un grand marais. La surface est détrempée, couverte d’orchidées et nous plantons la tente sur l’herbe déjà couchée par de précédents occupants.

Mardi 12 Juillet. Gabriel rentre en hâte dans la tente prendre l’appareil photo et réveille Marine : « Y a la poule des marais, le truc des saules en haut ! ». Nous avions effectivement repéré des crottes de Lagopède des saules la veille. Séance photo d’un adulte qui rameute ses deux petits loin des cyclopithèques, sur fond de deux Courlis corlieu perchés sur leur caillou.

Nous pédalons vers le Sud, à la recherche d’un camping, car nous en avons grandement besoin. Les deux seuls que nous trouvons sur notre route sont soit trop chers, soit complets (même pour un emplacement de tente). Qu’à cela ne tienne, nous ferons notre lessive et notre toilette dans le prochain ruisseau, au pied d’une grande falaise à l’écart de la circulation. Un endroit calme avec toutes les facilités, qui vaut tous les campings du monde.

Tout propres et satisfaits, nous établissons le bivouac du 12 Juillet dans un petit amphithéâtre de pierre sèche en belvédère sur la mer, à l’abri du vent et de la pluie annoncés. L’horizon se noircit, la brise se rapproche à vue d’oeil. Nous profitons de ces derniers moments de calme pour manger sur les gradins.

On prenait tranquillement notre couscous dos à la mer quand Gabriel a dit « dis-donc, pour avoir une chance de voir des baleines, faudrait peut-être se donner la peine de changer de sens pour regarder la mer !» Et là … « Pfffff » le souffle et le dos d’un rorqual ! Une fraction de seconde, et à vingt mètres de la falaise, un instant magique. On a attendu qu’il refasse surface, mais bien trop loin pour la photo. Probablement un Petit rorqual, mais sans certitude : on est complètement novices en cétacés ! Une espèce encore chassée en Norvège…

Mercredi 13 Juillet. Nous avons décidé de quitter les Lofoten en passant par les dernières îles de l’archipel plutôt que de rejoindre le continent tout de suite. Le ferry nous emmène à Værøy en deux heures, gratuitement, et toujours avec la priorité sur les véhicules motorisés.

Nous explorons l’île jusqu’à Nordland sur la façade la plus exposée au vent. Des rafales à décorner des rennes. Cela ne nous empêchera pas d’observer quelques phoques qui jouent à cache-museau sous l’eau, près des rochers de la plage. Ils semblent nous regarder avec curiosité, apparaissant et disparaissant de la surface par intermittence. Une belle rencontre !

Manifestement, il est impossible de planter notre tente ici avec un tel vent. Nous rebroussons chemin vers le centre de l’île. Petite halte et sieste réparatrice au pied de l’ancienne église, et c’est reparti en sens inverse. Les cotes sont abruptes. On effectue sur Værøy tout le dénivelé que l’on a pas fait dans le reste de l’archipel. Nous plantons la tente sous la pluie (ça devient notre quotidien), à l’entrée d’un tunnel condamné à la circulation.

Lors d’une éclaircie, nous sortons de notre maison et constatons que tous les oiseaux du coin en font autant. Les Pipits farlouses reprennent le nourrissage de leur nichée, les bébés traquets motteux réclament la bécquée, et les sizerins sizerinnent en coeur avec les Verdiers d’Europe.

L’île nous plaît : moins touristique (le prix du ferry pour les véhicules serait une explication), une végétation rase, des forêts très localisées, falaises et pierriers abrupts. Certaines parties de l’île ne sont accessibles qu’à pied ou en bateau. Comme le village de Måstad, village de pêcheurs abandonné dans les années 50. On décide de rester une nuit de plus sur l’île pour randonner sur les sommets. Pas de bol, on est dans le brouillard au terme des 300 mètres d’ascension.

Cela aura eu le mérite de réveiller les muscles que l’on ne sollicite plus à vélo. On se lève le lendemain tout courbaturés. Nous prenons la direction du port et nous réfugions dans la salle d’attente car la pluie a repris de plus belle. Deux français occupent déjà l’espace. Ils se présentent comme des « habitants de la terre » et nous racontent tous leurs exploits de baroudeurs. Ils ont « fait » les Etats Unis, ils ont « fait » la Patagonie… La conversation s’ouvre brièvement vers nous : « Et vous, vous voyagez à vélo ? Nous on a fait la Corse de long en large, c’était du grand n’importe quoi… ». « Vous suivez les oiseaux ? Nous on a vu des Macareux à deux mètres ».

Curieusement, depuis que la période touristique a commencé, nous rencontrons énormément de voyageurs qui nous racontent leurs aventures dans de longs monologues sans chercher l’échange, juste une oreille attentive. Au final, est-ce qu’on ne fait pas la même chose en partageant notre voyage à travers ces textes ?

Nous apprécions d’autant plus les rencontres humaines où il y a du partage, comme c’était le cas dans cet épisode avec Sandrine et Christophe, Amande et Vincent, Janis et Jenny…

Le voyage en ferry est synonyme de repos. Nous avons quatre heures devant nous avant d’arriver à Bodø sur le continent. Ce n’était pas calculé, mais on échappe par la même occasion à un gros épisode pluvieux. Encore la pluie, toujours la pluie. On préfère encore la neige et le froid, plus faciles à gérer en itinérance, à l’humidité qui s’empare de tout.

Nous bivouaquons sur les hauteurs de Bodø, près d’un grand parking au départ d’une randonnée, au prix d’une montée épuisante. Tout est trempé. On plante en hâte la tente sous une grosse averse qui se déclenche à la deuxième sardine.

16 Juillet. Réveil sous la pluie, pédalage sous la pluie, bivouac sous la pluie. Et de la casse sur le vélo de Marine : un des oeillets de fixation du porte bagage arrière s’est dessoudé. Heureusement qu’il y a un deuxième oeillet de disponible. Moyennant un nouveau réglage du porte bagage, c’est jouable. La même avarie était survenue sur le vélo de Gabriel en Suède.

Deux bonnes nouvelles cependant :

1- on a réussi à faire sécher la tente pendant une fenêtre de météo très courte.

2- on s’est fait offrir un thé par un propriétaire d’hôtel fermé car réquisitionné pour les réfugiés ukrainiens.

17 Juillet. Pluie ininterrompue. Réveil sous la pluie, pliage sous la pluie, pédalage sous la pluie. Déjeuner dans un abribus coloré et bivouac dans un abri repéré sur la carte : au bout d’un chemin raide et glissant qui précède l’épreuve d’un marais spongieux, se trouve une pagode de méditation installée sur la berge d’un petit lac couvert de nénuphars. Faute de place à l’intérieur, car le lieu est fréquenté par les randonneurs, nous dormons sous l’avancée de toit. Nous faisons la connaissance de Sandra et Jens, deux courageux marcheurs au long cours, en direction du Cap Nord.

Après une bonne nuit, nous retraversons le marais détrempé pour rejoindre la route. En ayant pris soin cette fois-ci de décharger les vélos pour ne pas les salir dans la tourbe. Excellente nouvelle, la tente est sèche, et le camping où nous voulons nous arrêter n’est plus qu’à vingt kilomètres !

Nous arrivons exténués, et le prix s’avère plus cher qu’annoncé sur internet mais cela n’a plus d’importance. Les prix sont rarement très clairs sur notre parcours en Norvège, que ce soit dans les supermarchés ou dans les campings, un certain flou est entretenu sur le prix des choses (un brin agaçant). Un groupe de 18 français arrive en début de soirée. Ils ont été refusés dans les autres campings pour leur première nuit en Norvège. On sympathise avec les organisateurs de cette excursion en scandinavie avec quinze adolescents de région parisienne. La cuisine où nous nous étions réfugiés est bondée et bien animée tout à coup. Ce soir c’est Burger Kefta pour tout le monde. « comment on prépare les Kefta ? Tu fais chauffer de l’huile et t’envoies. Toi tu coupes les oignons et on laisse propre derrière, les gars ! » Cela transporte Gabriel dans les bons souvenirs de stages aux Glénans, à encadrer des jeunes des banlieues défavorisées. « Ah la la, ça sent le Courtepaille ici, vas-y ! ».

Après une nuit réparatrice, il est temps de se mettre au travail pour écrire. On extirpe l’ordinateur de sa housse, on l’allume… et mauvaise surprise : l’écran est cassé !

Probablement trop compressé par les sangles de maintien des vélos pendant une traversée de ferry… On rédige cet épisode tant bien que mal, avec un écran qui se réduit d’heure en heure, progressivement gagné par les défauts d’affichage. Nous ne pourrons probablement pas écrire le prochain article dans de bonnes conditions… Il nous reste encore les téléphones portables pour donner des nouvelles. Mais nous avons perdu là un précieux outil qui nous permettait notamment de décharger les photos et de gérer correctement notre site. Quid de la suite ?

Mercredi 20 juillet. Nous attendons avec impatience la visite de Marine et Damien, deux cyclos qui voyagent depuis la Mayenne avec leurs deux chiens en carriole. Et pas des petits gabarits ! Très chargés, avec tout le dénivelé de la côte Ouest norvégienne dans les pattes, ils ont énormément de mérite. On voit passer six cyclistes à sacoches dans la matinée, mais ce n’est pas eux. Quand plus tard arrivent deux cyclos avec une remorque chacun, on les reconnaît tout de suite !

On partage un café ensemble, ravis de se rencontrer et de s’encourager pour la suite. On les regarde repartir sous la pluie, en leur souhaitant du soleil pour la visite des Lofoten. On pense tout bas au sort similaire qui nous attend demain matin.

17 – Vardø > Finnsnes (en bateau)

A bord du navire de croisière Polarlys (« lumière polaire »), on peut vous dire que nous avons fait chuter la moyenne d’âge. On n’est pas DU TOUT dans notre élément, tout de Quechua vêtus, sur les belles moquettes et les salons à l’ambiance feutrée. Les croisiéristes sont tous sur les transat pour profiter du soleil. Si on avait su, on aurait pris notre maillot de bain pour profiter du jaccuzzi, nous aussi. On continue d’explorer le vaisseau : succession de magasins, de bars à ambiances différentes, une salle de remise en forme, etc.

On se questionne sur ce mode de voyage outrancier, mais il faut bien avouer que l’on apprécie le confort d’une cabine avec salle de bains et après-shampooing aux extraits d’airelles sauvages (s’il vous plait !). Même sans hublot on est ravis : pour une fois qu’on peut faire le noir complet…
On profite des balades sur le pont pour admirer les effets de lumières sur la côte et faire un peu de seawatching. Au nord de Båtsfjord, quelques Fulmars boréaux ont suivi le bateau. Et devinez qui a envie de vomir parce qu’elle a trop regardé dans les jumelles ?!

De retour à l’intérieur, nous installons notre bureau temporaire sur une table de café face au paysage qui défile doucement. Nous devons travailler l’itinéraire à venir car le plan A, qui prévoyait un retour par la Finlande et l’Europe de l’Est, a été remis en question par la guerre en Ukraine. Des témoignages peu encourageants de nombreux voyageurs nous ont dissuadé d’emprunter les pays limitrophes de la Russie, et aussi de parcourir la Finlande pendant la saison des moustiques.

En prenant le Hurtigruten en direction de la côte Ouest de la Norvège, nous entamons le plan B pleins d’incertitudes. Mais la perspective de découvrir l’archipel des Lofoten et de passer par deux nouvelles réserves naturelles « clés » sur le chemin du retour, nous donne un nouveau souffle. Nous prévoyons de viser la pointe de Falsterbo à la fin de l’été, un gros passage migratoire du Sud de la Suède, et d’enchaîner avec la réserve du delta de l’Oder sur la frontière Germano-polonaise. Puis, nous pourrions redescendre par la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Hongrie, la Slovénie, l’Italie et la Suisse.

Nous souhaitons revenir en France au mois de Décembre pour prendre une pause sur le parcours et surtout revoir nos proches. Cette ébauche d’itinéraire est susceptible de varier encore, au gré de la météo (réelle et géopolitique) et de la fatigue des cyclopithèques. Les estimations du kilométrage à parcourir avoisinent les six milles kilomètres, ce qui nous situe à mi-parcours. C’est jouable, même si cette fois-ci, nous ne nous interdirons pas quelques pas de géant en train ou en bus.

Arrivés le surlendemain à Finnsnes, nous débarquons avec deux autres cyclistes itinérants, à 4 heures du matin. Des voisins : deux français de Chambéry, qui évoquent ensemble leurs balades autour de chez nous. « Là tu prends le Col du Cucheron, puis tu déboules à Saint-Pancrasse par la petite route… ». A l’évocation de ces noms familiers, on est happés malgré nous vers nos souvenirs isérois.

  • Vardø : départ le 30 Juin à 17h00
  • Båtsfjord : les Fulmars boréaux
  • Berlevag
  • Mehamn
  • Kjollefjord
  • Honningsvåg : le Cap Nord, vers 6 heures du matin, pendant notre sommeil.
  • Havøysund
  • Hammerfest : escale le 01 Juillet à midi, la ville la plus septentrionale du monde.
  • Øksfjord
  • Skjervøy
  • Tromsø
  • Finnsnes : Arrivés le 02 Juillet à 04h00

A bientôt pour le prochain épisode !

16 – Neiden > Vardø (km 5260 – km 5787)

Cet épisode commence à Neiden, petit village de Norvège, juste après la frontière finlandaise où nous avons passé quelques jours au camping pour recharger les batteries.

Jeudi 16 Juin, nous partons à l’assaut du Varanger. Les compteurs, enclenchés à Boidans (dans le diois) à la date du 10 Février, indiquent aujourd’hui 5300 km. Après l’équinoxe de printemps à Brême en famille et avec les oies sauvages, nous visons à présent le solstice d’été sur la région la plus septentrionale du parcours, dans un condensé de biotopes unique.

Le Varanger est la dernière des péninsules qui découpent la côte de la Norvège dans la mer de Barents. Le précieux biotope de toundra arctique, à l’intérieur des terres, accueille un grand nombre d’oiseaux pendant la période de reproduction. Une des particularités de cette péninsule réside dans le fait que le fjord est un des rares orientés à l’Est, et peu profond. Cela en fait une place de choix pour un grand nombres d’espèces, comme les canards arctiques, et les alcidés (famille des pingouins et apparentés). C’est une destination prisée par les ornithologues pour assister à l’hivernage des milliers d’eiders et autres espèces, et au printemps pour l’arrivée des migrateurs.

Nous sommes maintenant si proches d’une de nos plus importantes étapes du voyage que l’on oublie dans l’excitation la pluie, les 6 degrés du thermomètre, et les contingences téléphoniques (nous sommes privés de forfait depuis le 11 Juin). Nous sommes plus que parés pour affronter ces conditions, en « tenue danoise », la tenue de pluie intégrale qui avait fait ses preuves en Avril, dans les tempêtes de grêle et de neige sur la côte Ouest du Danemark.

Nous descendons le cours de la rivière Näätämöjoki (prononcer « nèhètèmeu-joki ») jusqu’à la franchir six kilomètres plus loin pour amorcer une montée jusqu’à un curieux bâtiment blanc qui domine la vallée. Bien trop couverts pour cette première côte, nous sommes soulagés d’y faire une pause et laissons nos vélos contre un banc de l’entrée. Notre curiosité d’architectes pour ce bâtiment contemporain, nous pousse à ouvrir la porte du musée des Samis. Nous y découvrons la riche culture de ce peuple : leur savoir-faire, l’artisanat, leur spiritualité, leur langue, etc. Après tant de pression extérieure sur leur territoire depuis le Moyen-âge, l’activité intense des missionnaires chrétiens à partir du 17ème siècle, et la progressive uniformisation culturelle venue d’ailleurs ; ce peuple autochtone ancestral est aujourd’hui réduit à peu de chose.

1- hameçons en os 2- graphie Sami 3- flotteur de filet de pêche en écorce de bouleau 4- pièces de jeu 5- récipient en écorce de bouleau 6- chronologie de la disparition du territoire Sami

On reprend les vélos l’esprit mitigé. Cette visite nous produit le même émerveillement que « Nunavik », une très belle exposition de 2016 à Grenoble, sur les inuits. Le fil de l’exposition termine malheureusement à l’identique : par le constat désolant de l’extinction culturelle, toujours pour les mêmes raisons. On progresse difficilement, coup de pédale après coup de pédale, avec le vent de face et le froid qui passe à travers les fermetures éclair. Nous prenons une pause sur une aire de repos où sont stationnés des ornithologues, longue-vue déployée, et gros objectif photo braqué sur un busard chassant en vol chaloupé sur les marais.

Plus loin, la route est creusée dans un granit noir brillant de pluie, à la façon d’une porte initiatique qui ouvre sur un nouveau monde. Nos yeux se remplissent des vastes étendues rocheuses et de plaines humides, bordées de montagnes aux flancs écroulés, où subsistent des névés et jaillissent des cascades. On trouve des similitudes avec les massifs de chez nous, les rennes remplaçant les vaches des alpages. Et au bout d’un virage, à l’horizon, nous apercevons les plateaux bleutés du Varanger…

Une Buse pattue vole en surplace au fond du fjord de Bugøy, notre premier contact avec la mer. Le terrain est escarpé et les surfaces enherbées et plates qui paraissent idéales pour bivouaquer sont en réalité des zones humides. Au terme de trois tentatives, dont une où Marine achève de tremper ses chaussures, nous plantons la tente au bord d’une piste, sur un élargissement en graviers à l’abri du vent, bien fatigués. La pluie tombe quelques instants plus tard, nous prenons le repas à l’intérieur et nous endormons comme des canards, la tête dans le duvet.

La fatigue de la veille prolonge notre sommeil jusqu’à 9h30. C’est rarissime dans notre rythme de cyclo-voyageurs, toujours prêts à décamper très tôt. Un pick-up s’arrête devant la tente, la vitre se baisse, et un homme s’y accoude : « Hey guys ! Where are you from ? ». Il s’esclaffe quand on lui répond qu’on est venus de France avec nos petits vélos. Il les montre du doigt, interloqué. « You-are-crazy ! » dit-il en détachant bien chaque mot. Il repart tout sourire en nous faisant un geste de la main dans son rétroviseur. Ce n’est pas la première fois qu’on nous prend pour des fous, mais ça nous amuse. Petits points sur la carte que nous sommes, nous traversons des prairies broutées par des troupeaux de rennes, et des chaos de blocs gigantesques. Du haut de l’un d’entre eux, nous distinguons de mieux en mieux notre futur terrain d’exploration. L’horizon est sombre mais les plateaux enneigés du Varanger s’en détachent dans cette faible lumière. Cascades, lacs, roches noires, végétation rabougrie caractérisent cette traversée. Le vent froid nous pousse vers un abribus pour reprendre des forces à la hauteur de la bifurcation qui mène à Bugøynes. L’abri a manifestement servi de pissotière… mais cela n’a pas d’importance. Sans nous en rendre compte, nous venons de franchir le symbolique 70ème degré de latitude Nord. On s’en souviendra !

On ne compte plus les bus et les caravanes qui ralentissent sur ce croisement, installés à même le sol sur une couverture de survie parsemée de notre bazar. Un des véhicules nous tape à l’oeil, c’est un camion kaki que nous retrouvons à l’aire de repos suivante. Gabriel s’avance, curieux, vers ce magnifique Iveco Magirus tout terrain, et entame la discussion avec le chauffeur. Il ne tarde pas à nous inviter à l’intérieur, sa femme prépare déjà deux cafés supplémentaires et des cookies. Nous passons une bonne heure en compagnie de ce couple de retraités allemands baroudeurs, dans la chaleur de l’habitacle, avec vue sur le fjord du Varanger et les élevages de saumons. Depuis qu’ils se connaissent, ils n’ont jamais perdu une occasion de passer leur vacances à voyager 4×4, surtout en Afrique. Cette rencontre nous remplit de joie et d’envies de nouveaux projets d’itinérance. Ils nous dépassent plus loin avec des klaxon d’encouragement dans une belle côte.

La route touche le fjord, dans la anse de Gandvik et nous roulons maintenant avec la mer à tribord. Nous apercevons les premiers Pygargues à queue blanche juste après. Que demander de plus comme signe de bienvenue, que cet énorme rapace emblématique de la Norvège ? Nous avons tout juste le temps d’arrêter nos vélos pour les photographier avant de les voir disparaître derrière le relief.

Pour ce soir, nous élisons domicile sur le versant Nord du fjord du Varanger en contrebas de la route à Sorbemejärvi, juste en face d’un petit îlot de granit rose. En scrutant l’autre rive, bien plus habitée, on essaie de repérer les points de passage à venir. Nous arrimons la tente avec la totalité des haubans par précaution, et le sommeil nous rattrape dans les claquements de toile. En pleine nuit (mais en plein jour), Marine se lève et observe les effets de lumière éblouissants à la surface de la mer. Les Harles bièvres et Eiders à duvet ont constitué un dortoir sur la berge abritée du petit îlot. Ils ont disparu le lendemain.

Samedi 18 Juin marque le moment où nous passons sur le versant Sud du fjord. Il fait froid et nuageux. Nous avançons doucement en raison d’arrêts photo fréquents (on devrait l’indiquer sur une plaque à l’arrière de nos vélos d’ailleurs !). Hirondelles de rivage, Mouettes pygmées, Huitriers pie dans le delta de la Nyelva puis brochette de pygargues quelques tours de roue plus loin… Un oiseau sombre se pose au sol et replie prestement ses ailes. C’est un Labbe parasite ! Nous stoppons nos montures pour tenter une approche discrète et rapporter des photos.

Petit détour de la route principale à Karlebotn où nous avons repéré un abri sur la carte. On y déjeune protégés du vent, tournant le dos à la plage dégagée par la marée. Plusieurs pygargues sont dressés sur les rochers et des Huitriers pie crient en vol au-dessus des maisons du village. Nous enchaînons avec la réserve de Varangerbotn, « au fond-du-fond » du fjord. Malheureusement, des travaux de terrassement en cours ne nous permettent pas de faire de belles observations si ce n’est un Combattant varié tout seul, et cinq pygargues posés au loin.

Pause ravitaillement dans la supérette du coin, au carrefour des routes du Cap Nord et celle du Varanger. Ce sont nos premières courses en Norvège, et les prix sont si élevés qu’on se demande bien combien de temps on arrivera à rester dans ce pays ! Les prix ont quasiment doublé par rapport à la Finlande. Nous franchissons officiellement le panneau « Varanger », non sans fierté, et gagnons une aire de repos tout confort pour la nuit. Nous plantons la tente en contrebas, le plus discrètement possible et observons à marée basse, un couple d’Huitriers pie suivis de leur progéniture tout en duvet. Les adultes déposent de petits mollusques devant les petits qui se précipitent pour les avaler. Les parents sont en alerte au moindre dérangement : les Goélands, les chiens, les promeneurs, les pêcheurs du soir.

Le lendemain, à marée haute, les adultes sont toujours là. On est rassurés de voir les deux petits sortir leur tête des cailloux quelques instants plus tard. Au moment de reprendre la route, il commence à pleuvoir : on refait chauffer de l’eau, bien à l’abri. Un 4×4 Defender s’arrête sur le parking. Un couple en sort rapidement, avec un chien en laisse. Il vient directement vers nous, la queue battante. « Elle veut juste dire bonjour », semble s’excuser sa maîtresse ». « Aucun problème ! ». La chienne est aussitôt libérée et nous nous retrouvons avec une adorable « Nala » dans les pattes. Nous rentrons ainsi en contact avec Hege, et son compagnon Sidney avec qui nous prolongeons longuement notre café en parlant de nos projets de voyage respectifs. Nous passons un excellent moment en leur compagnie puis nous les retrouvons plus tard devant l’église de Nesseby, située sur une presqu’île qui se trouve être une petite réserve naturelle. Une étrange ossature est dressée sur le bord de la baie. On remarquera ces séchoirs à poissons, tout au long de l’unique route du Varanger.

Les vélos chargés intriguent les visiteurs : un norvégien très enthousiaste, un couple de hollandais à qui Marine fait une petite initiation ornithologique, et des alsaciens naturalistes venus en camping-car. C’est la première journée où l’on discute avec autant de monde, la saison commence. Une heure plus tard, nous partons explorer la réserve. Le crachin ne nous empêche pas de l’arpenter à pied et d’observer à la longue-vue les oiseaux à marée basse : une vingtaine de Barges rousses, des Tadornes de Belon, des Grands gravelots, des Eiders à duvet… le temps s’est légèrement amélioré mais l’on s’est refroidis pendant le pique-nique. Dans ces cas-là, la meilleure chose à faire est de pédaler.

On roule jusqu’à notre prochain lieu pour la nuit. Mais la réserve de Mortensnes est interdite aux campeurs, et pour cause, c’est un ancien établissement des Samis, sanctuarisé en musée en plein air. Il faut donc pousser un peu plus loin. Ce qui semble être une ancienne aire de repos reconquise par la végétation, condamnée aux voitures par de gros fossés, fait parfaitement l’affaire. Elle est surplombée par des mégalithes posés en équilibre tels des dolmens. On s’en rapproche, en marchant sur des débris de pierre effrités qui crissent comme de la vaisselle cassée sous nos pas. Marine se perche sur le plus gros bloc. La vue donne le vertige, au-dessus d’une falaise qui tombe à pic dans la mer. Au moment de « dîner » (c’est un grand mot quand on parle de couscous-pois chiches-sauce curry dans des gamelles en inox), nous entendons le chant d’une drôle de grive. Inspection aux jumelles, c’est un Merle à plastron ! Il se repose plusieurs fois sur le même arbuste, ce qui nous décide à faire un petit affût photo derrière un caillou, non concluant. C’est une espèce de merle avec un croissant blanc sur la poitrine, que l’on observe chez nous en montagne.

Réveil dans les nuages par dix petits degrés au-dessus de zéro. Les moustiques attaquent quand même, précipitant notre départ en direction de Vadsø. Nous faisons une halte de repérage dans un camping où nous prévoyons de nous replier au cas où la grosse pluie annoncée dans quelques jours se confirmerait. Pause ravitaillement où les prix sont moins prohibitifs qu’à l’entrée du fjord, ouf ! A la sortie du supermarché un cycliste norvégien nous aborde. Visage émacié, iris glacial, large sourire. Nous faisons la connaissance avec l’organisateur de Offroad Finnmark, la plus grande course de VTT au monde. 700 km d’une traite (avec deux longues pauses obligatoires néanmoins), dans une région montagneuse tout au Nord de la Norvège. Avis aux fous de VTT (on pense à Simon d’Espinasse !), les inscriptions sont ouvertes. « Vous pourriez y arriver, bien sûr, mais pas dans les temps ! » nous lance-t-il, amusé. Les premiers y parviennent en une soixantaine d’heures. On ne tiendrait pas longtemps avec nos vélos Décathlon des années 90 qui supportent déjà mal les pistes suédoises…

Nous revenons du magasin avec les pâtisseries à la crème que nous avions tant appréciées lors d’un précédent voyage en Norvège (de Oslo à Bergen à vélo en 2018). Est-ce qu’on irait pas faire « fika » avec ça à l’observatoire du port de Vadsø, au bout de la jetée ? Nous avons gardé de la Suède cette habitude qui consiste à partager dans l’après-midi un instant gâteau-café pour discuter. A vrai dire, on préfère se donner plusieurs occasions dans une même journée : c’est le principe du Multi-Fika.

Nous poursuivons la route en direction de Ekkerøy, que nous voulons visiter le lendemain car une belle journée de soleil est annoncée pour le solstice d’été. On pédale plus que prévu car les possibilités de bivouac sont rares. Les abords sont escarpés, les champs sont clôturés. On effraie les moutons, de plus en plus nombreux près de la route. Ils ne bougent pas quand une voiture passe, en revanche, les vélos inquiètent immédiatement les brebis et leurs agneaux puis déguerpissent dans un mouvement de panique collectif. Première tentative infructueuse sur des pâtures jonchées d’énormes bosses d’herbe, deuxième tentative au pied d’un tas de cailloux pas très engageant, puis une troisième sur une terrasse naturelle où les sardines ne s’enfoncent pas d’un pouce. Nous trouvons finalement le lieu idéal, en balcon sur la mer. Contre une petite falaise aux strates bien dessinées et sur un tapis d’empetrum dont les fruits noirs tâchent les genoux au moment de planter la tente. Marine descend remplir une bouteille dans le plan d’eau en contrebas. Un Grand gravelot s’approche d’elle avec des cris d’alarme. Elle rebrousse chemin, les petits ne doivent pas être loin pour qu’il s’agite comme cela.

21 Juin, jour du solstice d’été, il fait très beau. Nous sommes assis au soleil près de la tente, et des cris de Chevalier gambette se rapprochent. On les entendait hier près du petit plan d’eau de l’autre côté de la route. Quelques instants plus tard, les cris sont plus forts et nous voyons surgir la tête de deux échassiers du caillou contre lequel nous avions trouvé un pare-vent. On se fige, le mug de café fumant à la main, et ne sachant que faire. Prendre l’appareil photo et risquer de les faire fuir, ou bien rester immobiles ? On laisse passer le couple devant nous. Ils traversent la piste et rejoignent tranquillement la petite falaise tout en poussant continuellement des cris. Gabriel va chercher en gestes lents l’appareil photo resté à l’intérieur, et se poste derrière un bloc de pierre. Aux cris des adultes répondent de timides sifflements. Ils ont des poussins ! Deux minuscules boules de duvet ternes courent maladroitement en direction de leurs parents. On comprend que les adultes les guident par leurs cris pour les emmener quelque part. Ils obéissent avec application, et franchissent difficilement les obstacles que les adultes enjambent de leurs longues pattes orange vif. Ceux-ci s’envolent en quelques coups d’ailes en haut de la petite falaise, cinq ou six mètres plus haut. Ils continuent de crier du haut de la corniche et les petits commencent alors une escalade ambitieuse.

On les voit glisser sur les cailloux, tomber, rouler pattes en l’air et recommencer assidûment. Les adultes redescendent régulièrement comme pour les encourager puis se perchent de nouveau en criant au-dessus d’eux. « Ils ne vont jamais y arriver », souffle Gabriel en se retournant vers Marine. On a envie de leur indiquer un passage bien plus simple, là-bas, à gauche : la petite falaise se réduit jusqu’au sol dans le virage de la piste, une dizaine de mètres plus loin. La scène se répète plusieurs fois, jusqu’à ce que les parents changent d’itinéraire, ils partent sur la droite où la falaise est encore plus haute et raide. Ce n’est qu’au bout d’une bonne heure, qu’ils finissent par trouver le bon passage et les cris disparaissent derrière le relief.

C’est souvent le matin au sortir de la tente, que les observations les plus belles ont lieu. Nous sommes discrets, silencieux, et la tente ressemble à un gros caillou parmi d’autres. Pour la plupart des photos d’oiseaux, surtout les passereaux (petits oiseaux de la taille d’un moineau), nous attendons qu’ils se rapprochent plutôt que d’aller vers eux. Nous les photographions à cinq ou six pas de distance, sans camouflage, généralement assis par terre au moment des repas. On quitte ce bivouac plein de gratitude pour cette famille de Chevaliers gambettes, à qui l’on souhaite de faire une belle migration de retour vers le Sud !

La réserve de Ekkerøy est à moins de dix kilomètres. Nous atteignons la presqu’île par une longue langue de sable blanc, protégeant au Sud une anse à l’eau turquoise. Les familles d’Eiders à duvet avec leurs petits, les Harles bièvres et les Sternes arctiques sont les premiers oiseaux à nous accueillir dans ce petit port. Nous laissons les vélos à l’entrée de la réserve, n’emportant avec nous que nos paires de jumelles, la longue-vue, l’enregistreur sonore et l’appareil photo. Même si la falaise n’est qu’à six cents mètres, on a toujours une petite appréhension lorsque l’on abandonne nos vélos sans surveillance.

La rumeur de la colonie de Mouettes tridactyles nous parvient avec le vent, puis l’odeur de poisson mêlée aux fientes nous saute aux narines, « ça fait partie du jeu ! » nous dit quelqu’un qui revient du pied de la falaise en faisant mine de se pincer le nez. On s’avance à notre tour, et levons la tête ébahis. « Combien de milliers ? ». Des dizaines de milliers d’oiseaux accrochés à la falaise voltigent au-dessus de nos têtes dans un tumulte assourdissant. C’est presque intimidant, on se sent étrangers au pied de leur ville à étages.

On reconnaît les nids les plus anciens aux strates de nouveaux matériaux apportés aux nidifications successives. En effet les Mouettes tridactyles sont des oiseaux très fidèles à leur nid, qu’elles réutilisent et entretiennent de saison en saison. Les nids deviennent parfois si hauts, qu’ils tombent, et tout est à refaire. Elles préfèrent d’ailleurs dans ce cas s’approprier celui d’un autre couple, ce qui provoque des bagarres. La plupart des nids contiennent des poussins tout en duvet gris, l’air penaud. Certains battent des ailes et commencent à prendre beaucoup de place dans cette cuvette d’herbes, de terre et d’algues sèches. Gabriel en voit tomber un sous ses yeux. Dans sa chute, il cogne les roches, roule et se retrouve quasiment à ses pieds. La petite boule grise met un certain temps pour recouvrer ses esprits, et se met immédiatement en quête d’un abri dans un trou à l’ombre. Les poussins sont nidicoles, c’est à dire qu’il restent au nid jusqu’à devenir autonome. Les parents le nourriront-ils en dehors du nid qu’il ne retrouvera plus jamais ? Ou terminera-t-il dans le bec d’un Faucon de gerfaut ? Cette question préoccupe encore Gabriel quelques jours plus tard.

Quelques Guillemots de Troïl sont visibles au large dans la longue-vue, on verra sûrement beaucoup de ces petits alcidés (famille des pingouins) noir et blanc plus tard.

Sur le retour, séance photo où Gabriel se fait intimider par une sterne qui vient voler à un mètre au-dessus de son casque de vélo. Il était pourtant resté sur la chaussée où passent les voitures. Elle n’a pas dû apprécier la tenue de cycliste. Les photos sont floues mais explicites…

Le mauvais temps se confirme pour demain, nous décidons d’un repli au camping, une trentaine de kilomètres en arrière. On expédie cette portion déjà traversée, sans pause, avec le vent dans le dos.

Nous passons la journée du Mercredi à nous reposer et laisser passer le gros épisode pluvieux. Marine fait tout de même une petite virée à vélo jusqu’au phare du port, à l’observatoire de la rivière juste à côté, puis en haut du village pour observer les oiseaux en fin de journée. Vestre Jakobselv est à la limite de la dernière zone de forêt du Varanger, avant les côtes rocailleuses et la toundra arctique, dernière « chance » pour observer des pics mais sans succès.

Jeudi 23 Juin, nous sommes réveillés tôt car la chaleur dans la tente est vite insupportable. On s’installe deux chaises devant la laverie pour prendre le petit déjeuner. C’est un lieu de passage stratégique où nous faisons de belles rencontres. Un homme moustachu aux yeux clairs remplit la cuve de son camping-car: c’est un retraité belge qui vient ici depuis quarante ans pour pêcher le saumon à la mouche, en été. Il nous apprend énormément de choses sur cette pratique et son contexte : parasites, maladies, problèmes dus aux espèces introduites, inconvénients de l’élevage, techniques de pêche, désinfection du matériel, déclarations de capture, réglementation juridique… Les règles sont très strictes : il faut s’acquitter à la journée un « permis de pêcher » d’environ trente euros, une redevance qui permet de capturer un saumon pas plus, dans un maximum de quatre par saison en respectant des critères de genre et de taille bien précis (faute de quoi ils doivent être relâchés). Le Saumon atlantique Salmo salar, est une espèce sauvage « anadrome », un joli mot pour désigner le fait qu’il passe une partie de sa vie dans l’eau de mer, et vient se reproduire dans l’eau douce des rivières qu’ils remontent jusqu’à leur lieu de naissance. Une migration aller-retour de plusieurs milliers de kilomètres, fascinante, autant que celle des oiseaux !

Il achève de remplir ses réservoirs et nous invite à le rejoindre dans l’après-midi à la rivière pour nous montrer la pêche à la mouche. Il manœuvre avec son camping-car pour faire demi-tour, le stoppe puis ressort et revient vers nous. Il nous tend des chocolats belges et des filets préparés et congelés, du lieu noir, pêché quelques jours plus tôt au phare du village.

Nous prolongeons le café au soleil en attendant que la lessive se termine. Arrive un magnifique 4×4 d’exploration blanc, que nous avions déjà aperçu la veille. Tiens, une plaque d’immatriculation française… Gabriel aborde le conducteur qui sort de la réception du camping. Nous discutons avec Jean-Marc, photographe naturaliste, fin connaisseur du Varanger et de son avifaune, et échangeons sur les oiseaux observés et les coins les plus propices à l’observation de telle ou telle espèce. Il nous propose de nous emmener voir des Chouettes épervières cet après-midi. Nous déjeunons rapidement sur le pouce et nous préparons pour partir en excursion avec lui.

C’est leur cris qui nous aident à les localiser dans un premier temps. Ce sont des jeunes, perchés sur des branches et qui attendent le ravitaillement par un adulte. Un des petits tient dans ses serres un rongeur ensanglanté, on distingue qu’il en a même sur le bec. L’adulte ne tarde pas à faire une apparition. Notre présence n’a pas l’air de les inquiéter. Nous faisons de très belles observations, « Comme en plein documentaire animalier !», plaisante Gabriel.

De retour au camping, nous enfourchons de nouveau les vélos pour partir cette fois en direction de la rivière et tenter de retrouver notre bienfaiteur belge. Sur ses conseils, nous remontons le cours d’eau à pied jusqu’aux échelles à saumon, des aménagements artificiels qui les aident à franchir les ressauts difficiles, et faciliter ainsi leur reproduction. Nous luttons contre les moustiques dans ces sous bois de bouleaux et de fougères vert fluo. Les Bergeronnettes grises font des provisions d’insectes chassés au dessus de l’eau pour rassasier leur nichée. Les Gobemouches gris se lancent aussi dans le vide pour en attraper et retournent à leur poste dans le talus. Deux Buses pattues semblent ne pas tolérer notre présence car elles viennent cercler au-dessus de nous depuis l’autre rive. Nous faisons demi-tour.

Le pêcheur Belge (nous n’avons malheureusement pas échangé nos prénoms) se trouve dans le delta de la rivière, à l’endroit où elle s’élargit sur des bancs de graviers peu profonds. Il est dans l’eau jusqu’aux genoux, lançant régulièrement dans un geste souple la « mouche » fixée au bout du fil de soie. « Les saumons ne gobent pas la mouche par faim, car ils jeûnent pendant leur effort, mais plutôt par agressivité », nous avait-il appris le matin-même. Nous échangeons du haut de la berge mais il faut mettre les mains en porte-voix pour se comprendre. Soudain, « Hop, ça mord ! Vous me portez chance, c’est un gros !». Commence alors une lutte d’un bon quart d’heure pour remonter la ligne et le rapprocher de lui tout doucement. «C’est un gros ! » répète-t-il plusieurs fois, la canne courbée par le poids et la puissance du poisson. La scène arrête des curieux qui tentent comme nous d’essayer de voir à quoi ressemble le spécimen. On ne distingue que quelques reflets dans l’eau sombre. Le pêcheur parvient à l’amener jusqu’à ses pieds, il s’accroupit pour inspecter sa prise, aussi longue que sa cuisse, et la relâche aussitôt en ayant pris soin de lui retirer l’hameçon de la joue. Le pêcheur reprend son souffle, épuisé, les bras tendus en appui sur les genoux fléchis. Le poisson pèse une quinzaine de kilos d’après lui, et plus de 70 cm de long, taille au-delà de laquelle ils doivent être remis en liberté. « J’aurais préféré qu’il se défasse tout seul. S’il avait été plus petit, je vous en aurais bien donné une part ! Vous m’avez porté chance pour ma première sortie de la saison, Merci ! ».

Quelle journée !

Vers 22 heures un grand bûcher est enflammé sur la place du camping, c’est le jour de la « midsommar », la fête de l’été en Scandinavie.

Vendredi 24 Juin, le feu fume encore. Carole et et Élie, deux ornithologues français rencontrés au camping, nous font part de leur excursion à Hornøya, la petite île en face de Vardø, où nous avons hâte d’aller. Une autre cycliste, Kirsten, est aussi sur le départ. Nous la retrouvons sur la route quelques kilomètres plus loin, après de multiples pauses. La première à la sortie du village pour un Phragmite des joncs, la deuxième pour remplir notre réservoir d’essence (pour le réchaud), et la troisième pour un gros ravitaillement en vue d’organiser la fin du séjour.

Nous prévoyons cette fois-ci assez précisément nos étapes, en fonction des prévisions météo et des vents annoncés, afin de mettre toutes les chances de notre côtés pour de bonnes conditions lors de la visite d’Hornøya. En chemin, nous nous arrêtons sur un étang recommandé par Jean-Marc pour observer les Phalaropes à bec étroits. D’adorables petits oiseaux tournant sur eux-mêmes en quête d’insectes à la surface de l’eau. Mais que fait donc cet homme en combinaison complète dans l’eau glaciale au milieu des oiseaux ? Les Phalaropes à bec étroit ne semblent pas lui prêter attention tant ses gestes sont lents pour rentrer dans l’eau. Il est ensuite quasiment immobile pour les capturer en photo. Nous n’étions pas aussi proches que lui pour les observer mais assez pour apprécier leur profil délicat.

En fin d’après-midi, nous atteignons un endroit dans la toundra recommandé à distance par Laurent M. et dont le potentiel est confirmé par Jean-Marc. Nous devrions avoir de bonnes chances d’y voir des Labbes à longue-queue. Pour y accéder, nous empruntons une piste, assez raide pour qu’elle nous oblige à pousser les vélos. Elle mène sur un plateau dégagé à la végétation rase, typique de la toundra. Quelques bouleaux nains torsadés subsistent cependant, aux abords d’un premier étang où nous installons la longue-vue. Le vent fort ne nous épargne pas pour autant les moustiques. Nous observons un couple de Macreuses noires, et un autre d’Hareldes boréaux. Quelques phalaropes barbotent dans les branchages immergés. Elles picorent d’invisibles insectes à la surface de l’écorce.

Nous poursuivons plus loin sur la piste, au-delà du plan d’eau, pour chercher un bivouac à l’abri du vent. Quelques enrochements saillants constitueront nos pare-vents pour la nuit. Les sardines ne s’enfoncent pas beaucoup mais l’on parvient à les insérer de biais, quasiment à l’horizontale, entre les racines des bouleaux rampants, à la manière d’une aiguille dans une étoffe. Le ciel se charge de nuages sombres et les effets de lumière qui apparaissent au moindre rayon sont magnifiques. Marine s’éloigne du campement pour mieux observer les Labbes parasites en contrebas. L’un d’entre eux au sol, se relève inquiet et mime une aile cassée, une stratégie pour attirer le prédateur loin de sa nichée. C’est un signe que Marine est trop proche, elle revient lentement sur ses pas. Deux Tournepierres à collier poursuivent un Labbe parasite de forme claire, de la même espèce que le sombre mais présentant un plumage bicolore contrasté. Les Traquets motteux s’agitent et quatre Hareldes boréaux passent furtivement dans l’air pour changer de plan d’eau. Le soir, une grosse averse nous contraint à manger dans la tente. Dans la nuit, un Hibou des marais file au dessus de la toundra dans un vol ample et silencieux. Le lagopède des saules fait retentir son toussotement dans notre sommeil.

Samedi 25 Juin. Nous savourons le petit déjeuner dans ce coin sauvage. Les labbes fendent l’air au-dessus de nos têtes. Deux d’entre eux présentent une queue bien plus longue que celle des Labbes parasite. « Les Labbes à longue-queue ! ». Nous n’en verront pas plus que cette apparition… Dommage, nous n’avons même pas le temps de mettre les jumelles dessus.

Nous retournons au plan d’eau de la veille, qui reflète cette fois-ci un ciel bleu éclatant lavé de tout nuage. Les phalaropes sont toujours là, et un nouvel oiseau vient d’arriver. Il plonge et refait surface tout près de nous. C’est un Plongeon catmarin, son plumage est remarquable : des stries noires et blanches très graphiques et fines dans la nuque, et une gorge rubis sous le bec. Il a un port de tête bien différent du Plongeon arctique que nous avions beaucoup observé en Suède. Il secoue la tête, gêné par les insectes et replonge.

Nous reprenons notre chemin et observons un beau mâle de Bruant lapon, occupé à collecter des insectes dans son bec. Nous retrouvons l’asphalte et filons plein Nord, sur une portion que l’on appelle « la route à Pygargues », faute de retenir les noms des lieux dits. Nous déjeunons près d’un pont enjambant une rivière se déversant dans le fjord. Les bancs de sables sont parcourus de Grands gravelots, Bécasseaux variables et Bécasseaux de Temminck, de petits limicoles. L’après-midi le paysage change, tout en roches, falaises, névés et végétation rare. Gabriel y trouve des similitudes avec certains paysages islandais. Nous sommes suivis par un convoi de camping-cars, que nous laissons passer au moment de bifurquer à gauche pour emprunter une autre piste qui s’enfonce vers l’intérieur des terres. On en compte quinze à la suite !

Jean-Marc nous a recommandé un secteur, en frontière du parc national où des Barges rousses nichent. Nous faisons plusieurs pauses pour scanner aux jumelles les endroits propices. Un point roux sur fond de pierrier gris nous confirme que nous sommes au bon endroit. Mais comment le voir de plus près ? Nous tentons une approche en contournant largement la zone et utilisons la topographie du terrain pour ne pas se faire repérer. Raté, nous sommes démasqués ! L’oiseau vient à nous alors que nous sommes encore à une bonne centaine de mètres de son habitat. Nous sommes assis, immobiles, et chose étonnante, ce mâle de Barge rousse se rapproche encore ! Une belle séance d’observation que nous écourtons, car il est manifestement dérangé par notre présence.

Nous montons le camp plus loin, après avoir étudié la direction du vent et consulté les prévisions. Pendant que Marine part jusqu’à l’entrée du Parc, Gabriel arpente les talus enneigés pour prendre en photo des Sizerins flammés (ou blanchâtres ? l’identification n’est pas facile), des Pluviers dorés, et un mâle de Bruant lapon qui s’est posé juste devant lui, le temps d’une rafale.

La quantité de moustiques qui apparaît soudainement nous fait innover dans les stratégies de protection : on décide de manger en marchant ! On referme la tente et on entend quelque part les Bécassines des marais et la Bécassine sourde.

Vers deux heures du matin, le vent fait claquer le double-toit si fort que nous sommes réveillés en sursaut. Le vent a basculé et la tente est très mal orientée pour résister au vent. Gabriel replace et tend le haubanage mais ce n’est pas suffisant : les arceaux subissent une flexion dangereuse. Nous consultons inquiets les prévisions météo (et même la fiche technique de la tente, sur le site de Decathlon). Aucune de ces informations n’est rassurante. Marine se rendort tout de même, Gabriel veille et finit par la réveiller à trois heures. « Il faut démonter la tente, on ne peut pas risquer de casser les arceaux ! ». Marine grommelle quelque chose mais s’exécute, les yeux gonflés de sommeil. On comprime nos affaires rapidement dans les sacoches, et démontons notre maison, en faisant appel à la notion de voile « au vent / sous le vent », pour tirer des avantages du vent dans les manœuvres. Les rafales nous poussent sans que nous ayons besoin de pédaler sur la piste de graviers, même sur du faux-plat. Nous prenons quand même le temps de photographier un Courlis corlieu avant de rejoindre un abri.

Courlis corlieu

Nous trouvons refuge contre une cabane. Le soleil est déjà haut. Il y a du vent sur les quatre façades. S’il avait fait moins froid, nous serions bien restés assis à terminer notre nuit. Nous délibérons rapidement : il faut pédaler pour se réchauffer ! Un Lagopède des saules décolle à notre passage dans la descente. Le vent nous vient de babord, et c’est justement la direction que l’on doit prendre… On lutte pour arriver, dix kilomètres plus loin, à un abri bus parfaitement orienté. Marine s’endort. Le vent se calme à peine, mais nous devons respecter notre planning serré, il faut repartir. Quelques limicoles égayent notre progression dans ces éléments contraires : des Chevaliers gambettes (très communs et bruyants), des Chevaliers sylvains (plus discrets), et des Combattants variés (un vol de plusieurs mâles et un jeune posé). Nous arrivons épuisés au port de Kiberg où un bel observatoire en bois nous attend. Nous avons tout le loisir d’y observer les Mouettes tridactyles nichant sur les fenêtres des bâtiments portuaires désaffectés, et un couple de Barges rousses dans le sable. En fin de journée, après une côte éprouvante, nous faisons une autre visite « archi » dans un nouvel observatoire des mêmes architectes que le précédent, cette fois-ci en belvédère sur Vardø.

Lundi 27 Juin. Nous préparons notre équipement en vue de rejoindre Vardø. Gilet fluo et phares, pour affronter le tunnel sous-marin de trois kilomètres de long, qui relie l’île au continent. Un boyau sombre, glacial et humide, qui vous emmène 88 mètres sous le niveau de la mer, dans un vrombissement de turbines de ventilation effrayant. Une expérience terrifiante en vélo, aussitôt oubliée, car on tombe sous le charme de cette ville particulièrement photogénique.

Nous n’avons pas prévu de nous attarder mais nous discutons un moment avec Kirsten que nous retrouvons devant l’office du tourisme à côté de son vélo, et un ancien coureur cycliste normand à qui on détaille notre équipement et notre mode d’itinérance. Nous partons vite faire les provisions dont nous avons besoin pour les deux jours suivants. Les sacoches bien remplies, nous reprenons le tunnel : un kilomètre et demi en descente, et autant en montée bien raide. Heureusement pour nous qu’il n’est pas très fréquenté. Nous prenons la direction de Hamninberg, le dernier village du bout de la route du Varanger. Le vent est dans notre dos cette fois-ci, les kilomètres sont moins éprouvants que la veille.

Les paysages sont de plus en plus beaux. L’unique itinéraire côtier traverse des paysages minéraux fabuleux. C’est impressionnant. Arrivée « au bout du monde » en milieu d’après-midi malgré nos pauses photos très fréquentes et le relief accidenté. Nous sommes maintenant au point le plus septentrional de notre parcours. « Ouais !!! » On fête ça avec un fika au bunker délabré de la pointe d’Hamninberg.

Le vent du Sud est annoncé pour demain, on l’aura en pleine face pour revenir à Vardø… C’est pourquoi nous ne nous attardons pas longtemps et repartons dans l’autre sens pour bivouaquer à mi-chemin. « Pause ornitho ! » décrète Marine quelques kilomètres plus loin. Un pipit s’est posé sur les cailloux clairs du bord de la route. C’est un Pipit à gorge rousse, sans doute une femelle, une chenille dans le bec.

On hésite à s’arrêter près de la réserve de Sandfjord repérée à l’aller, mais nous la dépassons, dans l’idée de réduire notre étape du lendemain. C’était peut-être une erreur, car le prochain terrain propice ne sera trouvé qu’au 87ème kilomètre de la journée, le double de ce qu’on pensait faire. Malgré tout, ce petit replat au pied d’un abri sous roche ne manque pas de charme. Il fait entre six et sept degrés, Marine claque des dents en plantant la tente, il faut se préparer quelque chose de chaud. Pas de bol, le réchaud ne s’allume pas… on mange froid, dépités et fatigués. On s’endort d’un coup avec le ressac.

Mardi 28 Juin. Lever devant la mer. On a eu du mal à le trouver ce bivouac, alors on en profite ce matin. Pause lessive dans le torrent juste après. Le vent est très fort de face, mais nous ne le subissons pas autant qu’hier, cela nous permet au contraire de progresser lentement et mieux observer des Pluviers dorés et des Bécasseaux variables.

Nous déjeunons à l’abri de la réserve naturelle (encore un joli projet des architectes de Biotope) et profitons de l’endroit pour nettoyer à fond le réchaud. Au terme d’une heure de démontage, inspection et nettoyage. il remarche comme neuf. Il fait le bruit d’une fusée prête à décoller et chauffe rapidement l’eau du café que l’on a pas pu prendre ce matin. Nous n’avons pas d’autre objectif aujourd’hui que celui de rejoindre Vardø ce soir, afin d’être sur place pour embarquer vers Hornøya à neuf heures le lendemain. Après un arrêt dans le port de Svartnes sur le continent à scruter les laridés, le passage du tunnel est maintenant une simple formalité. On prend le temps de flâner autour du port et de prendre quelques photos avec la lumière du soir : lumière crue, fresques sur les murs, vieux chalutiers, bâtiments à l’abandon…

Mercredi 29 Juin, journée chaude. Trop chaude. On a pas fait 5700 kilomètres vers le Nord pour retrouver des canicules, non mais. On embarque en T-shirt sur la navette d’Hornøya, laissant nos vélos chargés sur le quai. La traversée dure une dizaine de minutes jusqu’au ponton au pied d’une grande falaise dans l’ombre. Nos yeux s’habituent à mesure que l’on approche, pour distinguer dans la roche les silhouettes des milliers de Guillemots entassés. L’odeur et le vacarme de la colonie sont saisissants. Ça vole dans tous les sens entre la mer et la falaise dans un joyeux festival. Les Guillemots de Troïl s’élancent toutes pattes dehors vers l’eau. Les Macareux moines sortent la tête de leur terrier avec leur petit air timide. Les Cormorans huppés claquent du bec à notre passage. Les Pingouins torda se dorent paisiblement au soleil. Des quantités de Mouettes tridactyles nous regardent de haut. Quelques Guillemots de Brunnich, ont élu domicile tout en haut sur la corniche. Les photographes dégainent leur grand téléobjectif, ne sachant plus où donner de la tête. Comme nous. On se sent complètement submergés, étrangers, presque oppressés par la proximité avec autant d’oiseaux. Un Cormoran huppé nichant sous l’escalier d’accès à la partie haute de l’île pince toutes les chaussures qui se présentent devant son nid. Le pauvre, il n’a pas choisi le meilleur endroit. La falaise passe progressivement au soleil, et là c’est le coup de chaud. Notre seul refuge à l’ombre est le phare, au sommet de l’île où nous nous rafraîchissons avant de redescendre lentement, de pause photo en pause photo, jusqu’au ponton.

Nous repartons d’Hornøya des oiseaux pleins la tête. Un peu plus, et l’on faisait une indigestion de guillemots.

A notre retour, nos vélos sur le quais attirent les curieux. On discute longtemps avec un père et son fils venus de Suisse, particulièrement admiratifs de notre aventure. Au moment de rejoindre notre bivouac, nous rencontrons Hannu, un « bike birder » finlandais. C’est ainsi que l’on désigne les ornithos à vélo. Hannu s’est lancé un défi de « Green list » : observer un maximum d’espèces d’oiseaux sans utiliser de moteur pour se déplacer. Il est venu jusqu’à Vardø depuis le Sud de la Finlande. Lui aussi a cherché la fameuse Mouette de Ross dans le port, sans succès. Cette mouette de Sibérie, rare visiteuse sur ces côtes, a été aperçue quelques jours auparavant et la rumeur s’est rapidement étendue à tous les ornithologues du coin. On échange nos coordonnées et on lui souhaite bonne continuation en enfourchant nos vélos. Une minute plus tard, il nous siffle et fait signe de revenir. « Il y a un Grand labbe dans le port, venez voir ! ». Ce qui ressemble à un énorme bébé goéland marron dans le bassin du port est en effet un spécimen du plus grand des labbes. En arrière plan, deux jeunes filles en maillot de bain sautent dans l’eau du port. Nous, on est en doudoune, et on commence à se refroidir sérieusement. Quel est donc le secret du métabolisme des norvégiens ?

Comme la veille, nous élisons domicile près du parking d’une des pointes Nord de la ville. On prend bien soin d’orienter la tente correctement en fonction des prévisions de vent. C’est notre dernière nuit sur les terres du Varanger.

Notre nuit est interrompue par la bascule de vent annoncée vers deux heures du matin. On se réveille et constatons que la tente est bien arrimée. On se rendort.

La seule contrainte en cette journée du 30 Juin est de faire un ravitaillement avant d’embarquer à 17h00 à bord du bateau de croisière Hurtigruten qui nous téléportera sur la côte Ouest de la Norvège, au Sud de Tromsø. Nous tenons également à faire la visite du mémorial de Steilneset, collaboration entre Louise Bourgeois et Peter Zumthor. On devrait arriver à caser tout cela dans une journée sans pédalage. Direction le port, qui est devenu notre QG, pour prendre notre petit déjeuner devant l’office du tourisme. Notre idée initiale était d’arriver tôt pour y prendre un douche (on n’en a pas pris depuis une semaine) mais il y a déjà de l’attente et on apprend qu’elle coûte pas moins de cinq euros par personne. Tant pis, on attendra ce soir dans le bateau. On reprend place sur notre banc avec un thermos d’eau chaude. Le brouillard fait disparaître le clocher et les radars sphériques de l’île dans la pâleur du ciel. Au loin arrive un drôle de personnage à la démarche nonchalante : tongues, jeans, les bras dénudés dépassant d’une fine veste sans manche, bouclettes longues grisonnantes sous un chapeau de cowboy avec des plumes épinglées, appareil photo sur l’épaule. On a pourtant bien perdu vingt degrés par rapport à hier.

Il passe devant nous et va s’accroupir au milieu des sternes en alerte qui volent autour de lui. On croise son regard quand il revient. On le salue brièvement et il répond en espagnol : « Je ne comprends rien ici, je ne parle pas l’anglais ! ». Marine poursuit dans sa langue et son visage s’illumine. Il met une main à plat sur son cœur, au-dessus de la dent de félin en pendentif « Je suis Paco, enchanté, et vous ?».

Paco est guide nature autodidacte et tient une ferme dans la région de Séville. Il est ici en invité par des clients qu’il a guidés par le passé chez lui en Espagne. Il est appelé par son groupe. Il revient quelques minutes plus tard avec un énorme jambon sec dans les bras, et s’installe avec nous. « Vous savez quoi ? Vous m’avez plu, je vais vous faire goûter du vrai jambon. ». Il grimace aussitôt quand Gabriel lui apprend qu’il est végétarien. On explose de rire, lui aussi. « Tiens, je te coupe quand même un tout petit bout », dit-il en sortant la lame du fond du sac en plastique. Marine engloutit les tranches que Paco lui tend toutes les cinq secondes, comme pour alimenter la conversation. On échange nos coordonnées, on ira sûrement dans sa région un jour, peut-être bien à vélo d’ailleurs.

Nous partons visiter le mémorial de Steilneset qui commémore le triste Procès des sorcières de Vardø où 91 personnes ont été exécutées pour sorcellerie au 17ème siècle. On pose les vélos contre la clôture du champ attenant et montons dans ce long couloir de toile tendue, suspendu dans le vide par une ossature qui rappelle celle des séchoirs à poissons. On ressort assez bouleversés par cette installation qui témoigne une fois de plus des dégâts engendrés par les pensées cloisonnées.

On rejoint nos vélos. Mais l’un des deux est couché contre la clôture et semble intéresser les chevaux massés autour du guidon. « Mince, ils ont trouvé la réserve de pommes à l’avant ! » Marine repousse le museau de celui qui est en train de mâcher le sac à dos qui les contient. Il tape du sabot comme pour réclamer son dessert. Au prix du kilo en Norvège, on est bien déçus de lui céder le sac de fruits réduits en compote. Pour une fois qu’on laissait nos vélos sans crainte…

Nous passons ensuite une bonne partie de notre temps dans la salle d’attente du port pour réorganiser nos sacoches en vue de l’embarquement. Vers 16h30, la corne de brume du bateau annonce son entrée à Vardø…

Bye bye Varanger ! Merci pour ces beaux souvenirs ! On reviendra, c’est déjà une certitude…

Un grand merci à Jean-Marc L., notre bonne étoile du Varanger et Laurent M. de la LPO, pour nous avoir guidés à distance à travers ce merveilleux terrain de découverte pour les ornithos.

Et merci à vous de nous avoir lus jusqu’au bout ! quelques liens utiles :

  • Où voir les oiseaux au Varanger : www.varanger.net
  • l’atelier d’architectes-ornithos de Vardø, auteur des beaux abris et observatoires : www.biotope.no

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À bientôt pour le prochain épisode à bord du POLARLYS !

15 – Sodankylä > Neiden (km 4850 – km 5260)

  • 2022/06/06 Madetkosken kyläkota – Kakslauttanen : 71km (bivouac) Le Parc National de Urho Kekkonen
  • 2022/06/07 Randonnée dans le Parc National de Urho Kekkonen
  • 2022/06/08 Kakslauttanen – Saariselkä – Rahajärvi 63km (bivouac) Les Hirondelles de rivage
  • 2022/06/09 Journée au lac de Rahajärvi
  • 2022/06/10 Rahajärvi – Toivoniementie lintutorni : 55km (bivouac) La grande tour d’observation
  • 2022/06/11 Toivoniementie lintutorni – Pekkala : 60 km (bivouac) La baignade et la Bécassine sourde
  • 2022/06/12 Pekkala – Näätämö : 79km (bivouac) La maison abandonnée
  • 2022/06/13 Näätämö – Neiden : 11 km (camping) Premier camping en Norvège

Le ciel est magnifique au-dessus du Kota, les petits cumulus sont de bonne augure pour le reste de la journée. Nous roulons assez vite et croisons quelques rennes, avant de voir au loin deux silhouettes familières arrêtées au bord de la route : des cyclistes-à-sacoches ! Un couple en voyage de noces, de Berlin aussi, qui font la route inverse, depuis le Cap Nord vers le Sud de l’Europe. Nous discutons une bonne demi-heure ensemble, échangeant des informations sur nos itinéraires respectifs et notre matériel. Ils nous recommandent un laavu (mot clé important en Finlande, pour trouver un camp), un peu à l’écart de la route, dans le Parc National de Urho Kekkonen. Il est à une distance qui nous va, et leur enthousiasme nous convainc d’y aller.

A mi-parcours, une supérette-station service un peu spéciale est l’occasion de notre halte sandwich. Ce genre de magasins vend tout ce dont on peut avoir besoin quand on habite au bout du monde : matériel de pêche, de chasse, de couture, alimentation, pièces automobiles, pharmacie, plantes, outils… Marine reste à l’extérieur en compagnie d’un beau chien blanc, dont le maître lui a donné la laisse plutôt que de l’attacher au crochet prévu sur la façade. Son poil est si soyeux et blanc qu’on lui attribue un prénom : Lumipallo (« boule de neige » en finnois). Gabriel revient tout content avec un puukko, le couteau de travail traditionnel finlandais, dans son étui en cuir. Un rêve d’enfant depuis celui qui avait été rapporté de ces mêmes contrées nordiques, à ses cousins Gaspard et Julien, il y a bien longtemps.

35 kilomètres plus loin, nous bifurquons à la hauteur de Kautanenn pour aller chercher le laavu au bout d’un sentier dans la forêt. Des cris de quémandage nous interpellent : une Mésange lapone nourrit son petit tout tremblant sur une branche de bouleau. Nous ne sommes pas assez discrets avec nos trois vélos chargés et nos gilets fluos… Les deux oiseaux s’envolent. Le laavu est en contrebas, au bord d’une rivière dont nous découvrons avec émerveillement le parcours sinueux. Gabriel y voit un lieu idéal pour installer le village de Yakari, le petit indien (voir la référence au rayon bande dessinée jeunesse). On joue à notre tour aux indiens : nous nous approprions les lieux et reprenons le feu qu’une famille, installée avant nous, nous transmet. A partir de ce moment-là, nous nous sentons chez nous. Un visiteuse en sac à dos et chaussures de montagne, arrive par le sentier de randonnée du long de la rivière. Elle s’accroupit pour prendre des photos au sol avant d’arriver vers notre camp. Marine va à sa rencontre et fait connaissance avec cette professeur de biologie de Helsinki, venue passer ses vacances au Nord du pays. Elle nous aide à identifier les papillons photographiés en Suède quelques semaines plus tôt.

Plus tard dans la soirée, Marine revient de la rivière où elle faisait la vaisselle en s’exclamant « j’ai trouvé de l’or ! ». Alexandra et Gabriel se penchent sur les paillettes dorées du creux de la main de Marine. Serait-ce possible ? Il y a en effet un village de chercheurs d’or à quelques kilomètres ! C’est la ruée vers l’or, Gabriel et Alexandra se précipitent près du pont, sur la petite plage à l’extérieur d’un méandre. Le soleil fait scintiller pleins de petites paillettes à cet endroit ! Tout compte fait, après quelques recherches sur internet, il s’agirait en réalité d’éclats de mica ou d’un autre minéral doré… Nous ne pourrons donc pas nous offrir tout de suite le Farrhad TX1000 qui nous fait rêver.

Nous avons décidé de rester une nuit de plus au laavu pour explorer la vieille forêt de Urho Kekkonen et randonner un peu plus loin sur le point culminant. L’atmosphère sèche et lumineuse révèle les couleurs pastels des lichens et fait briller le bois argenté des arbres morts. La forêt est intacte, pas de trace d’entretien, si ce n’est les chemins tracés pour les randonneurs à ski. Les arbres en chandelles sont nombreux à élever vers le ciel leurs branches noueuses qui nous racontent une croissance perturbée par la rudesse des saisons. Ils tomberont un jour au sol absorbés en humus sous les mousses et les lichens. Contrairement à toutes les forêts exploitées que nous avons traversées, celle-ci permet de dérouler le cycle naturel du vivant. Les pics creuseront leur loge dans les chandelles pour le printemps, où les chouettes prendront leur place cet hiver, les détritivores s’occuperont du bois mort et fourniront la nourriture aux oisillons à naître en été. Les lichens s’offrent en pâture aux troupeaux de rennes itinérants. Les rongeurs y trouveront aussi leur compte et termineront dans les estomacs des petits carnivores et dans les pelottes des rapaces nocturnes.

Gabriel est assis sur un arbre couché, et fait signe à Alexandra et Marine. Un gros oiseau gris-beige vient de décoller près de lui, d’un vol lourd et bruyant au ras du sol : une femelle de Grand Tétra. Cet endroit est manifestement aussi le domaine de ce grand galliforme, si l’on en croit les nombreux crottiers trouvés sur ce tapis moussu. Un peu plus loin, un gros rougequeue passe devant le sentier. Vérification aux jumelles, ce n’est pas un rougequeue, c’est un Mésangeai imitateur, de la taille d’un merle, avec la queue rousse. Marine installe la longue-vue pour mieux l’observer. Il n’est pas seul, quatre autres congénères volettent dans un pin. Le Mésangeai imitateur est appelé Geai de Sibérie en anglais. Typique des forêts septentrionales, il appartient en effet à la même famille que le Geai des chênes. On tend l’oreille pour percevoir leurs cris. Pourquoi « imitateur ? », c’est pourtant un oiseau au chant sourd qui miaule de discrets babils.

Gabriel ne se sent pas bien après le pique nique, il retourne au camp pour se reposer cet après-midi. Marine et Alexandra poursuivent le sentier pour gravir le sommet de Niilanpää. La forêt s’éclaircit à mesure que l’on approche, les bouleaux ne dépassent plus notre taille. Il sont maintenant rampants et rabougris, à l’image des genévriers de montagne, lorsque nous atteignons les pierriers de granit du flanc de la colline. Après un passage dans un névé, Marine scrute à la longue-vue le sommet. Il doit sûrement y avoir des Lagopèdes là-dedans, c’est tout à fait leur milieu. Il y a quelque chose des paysages de gneiss de l’Oisans des alpes françaises… Pas de perdrix des neiges, tant pis. Seulement deux faucons de grande stature dans le ciel, peut-être des Faucons de gerfaut ou des Faucons pèlerins ? Difficile à dire à cette distance. Ils ne sont plus que deux points sur les nuages quand nous amorçons la descente.

Le chemin du retour est détrempé et il faut choisir les bons cailloux pour ne pas s’enfoncer dans le sol mou. On plaisante avec des histoires de sables mouvants en visant les zones qui nous paraissent sûres. Notre progression se fait ainsi à grandes enjambées jusqu’à rejoindre la forêt sous le chant des Pipits spioncelles. Nous prenons une pause pour boire dans la rivière, car nous avons laissé la gourde dans le sac de Gabriel. Encore quelques kilomètres à la suivre et nous retrouvons le laavu. Un groupe de trois personnes, jumelles autour du cou, sont installées sur les bancs de l’abri. Ces ornithologues attendent un signe du Pic tridactyle qui a été observé dans les parages il y a quelques jours. Marine est désolée d’apprendre que deux Lagopèdes des alpes on été observés l’après-midi même par ces derniers. « Au sommet, et en habits d’hiver, tout blancs ! ».

10 degrés dans la tente ce Mercredi 8 Juin. Gabriel va mieux, excellente nouvelle à laquelle on ajoute le passage des 5000 km à la hauteur de Saariselkä. Nous stoppons notre convoi pour laisser passer des rennes devant nous. C’est incroyable de les observer traverser à leur rythme pour aller brouter en face. Proverbe de cervidé :« Le lichen est toujours plus savoureux de l’autre côté ! ».

Changement brutal d’ambiance, nous sommes suivis par un camping-car un peu insistant derrière nous, dans une côte. Malgré le peu de visibilité, il décide de nous doubler imprudemment, nous tendant au passage un beau doigt d’honneur, d’une main fripée à la chevalière brillante. Nous sommes tous les trois consternés, d’autant que la plaque d’immatriculation suisse était jusque-là gage de courtoisie et sympathie sur la route. Dans une descente entre Saariselka et Ivalo, Gabriel crie en anglais « regardez, la rivière coule vers le Nord ! ». Nous avons dépassé un point culminant, maintenant nous descendons avec les cours d’eau, vers la Mer de Barents. Le Varanger est à portée de pédales.

Ravitaillement à Ivalo en vue de préparer quelque chose de spécial pour fêter les 5000 kilomètres au prochain abri repéré par Gabriel. Nous quittons la E75 et au bout de 3 km de piste poussiéreuse, nous arrivons sur une petite mise à l’eau où une famille occupe déjà le laavu. Nous faisons connaissance avec un couple atypique : une femme au teint aussi clair que ses cheveux, accordéoniste passionnée de jazz manouche ayant fait des stages à Besançon (en France !), et un kirghize au sourire émaillé d’une dent en or, dresseur de chevaux dans un cirque. Leur trois enfants aux yeux bridés courent partout, se vaporisent du Fanta dans la bouche, puis carbonisent de la guimauve au-dessus des flammes. Ils n’ont pas réussi à pêcher du poisson ce soir, il faut venir plus tôt d’après eux. Après leur départ, nous grillons à notre tour notre repas de fête. Épis de maïs et pommes de terres à la braise, sauce yaourt et petits oignons frais. Un délice !

Le lendemain matin, c’est au tour d’Alexandra de se sentir mal. Impossible d’avaler quoi que ce soit ; elle passera la journée dans sa tente à se reposer et boire du thé vert. Nous démontons tout de même la nôtre par discrétion et prévoyons un programme chargé pour cette belle journée sous le soleil. Nouvelle coupe de cheveux pour Gabriel (avec les ciseaux de cuisine), séance photo du lac et de sa petite île, observations des oiseaux, pique-nique sur la plage, sieste, dîner tous les deux dans la fumée du feu : une vraie journée de vacances où nos jambes nous remercient. Cette fois-ci nous avons pu observer de très près les Mésanges lapones, venues se nourrir dans le pin derrière nous pendant notre pique-nique. Gabriel a contourné les arbres pour chercher son appareil photo et s’est ensuite confondu avec un tronc, l’appareil braqué sur les petits oiseaux. Une des mésanges est venue se poser à moins d’un mètre au-dessus de sa tête, si près qu’il redoutait une fiente de sa part sur l’objectif !

Vendredi 10 Juin, la température baisse. La journée de repos pour Alexandra a été bénéfique et nous sommes tous les trois de nouveau sur nos vélos, en route pour Inari. Les successions de lacs parsemés de blocs de granit émergés, nous font penser au côtes du Finistère, en Bretagne. Alexandra nous dit « la route est si belle, il faut qu’on prenne une photo au prochain lac !». Pause suivante, nous rencontrons un groupe de personnes contemplant le paysage. Un homme en chemise à carreaux et bretelles, courbé par l’âge, nous demande d’où l’on vient et ajoute aussitôt : « Moi, je suis d’ici ». Nous entamons la conversation, et au bout d’un moment, il fait l’aller-retour au coffre de sa voiture et revient avec un livre dans les mains. Ce sont ses mémoires, illustrées de ses dessins à l’encre et de photos d’un autre siècle. Cet homme a connu une brillante carrière d’ingénieur civil, et a travaillé en Indonésie, en Egypte, en Iran. Aventurier audacieux, il a navigué en canoë des Iles Lofoten (Norvège) jusqu’à Inari ! Sur une des pages qu’il feuillette pour nous, on le reconnaît, jeune, faire face aux machines prêtes à abattre une forêt. C’est ainsi que nous avons brièvement aperçu ce qu’est devenu après tant d’aventures Harald Helander, activiste finlandais ayant quitté sa carrière pour revenir à ses racines et se dédier à la protection du patrimoine naturel de Laponie. Parmi ses luttes : les anciennes forêts de Laponie, le Réservoir de Vuoto, et la lac d’Inari, le plus grand au-delà du cercle polaire.

Le paysage défile sous nous roues : de plus en plus d’enrochements et d’espaces dégagés, sans arbres. On croise beaucoup de rennes avant d’arriver au pied d’une grande tour d’observation ornithologique. L’escalier d’accès à la tour en bois est raide et vertigineux. En haut, un homme est déjà en place avec sa longue-vue, les yeux dans les jumelles qu’il baisse à notre arrivée. « Any interesting birds ? » s’enquiert Marine. Il lui dresse la liste des espèces observées avec un accent très anglais et lui demande en retour si le Durbec des sapins et le Bruant rustique font partie de celles qu’on a observées. « Pas encore ». Puis il nous montre quelques photos prises pendant son séjour en Finlande en digiscopie (appareil photo couplé à la longue-vue) : un élan, des Jaseurs boréaux, un mâle de Bruant nain, des Sizerins flammés… On entend justement les sizerins se rapprocher ! Un peu plus tard, nous observons une femelle de Busard des roseaux longer une ligne d’arbre entre deux eaux. Et c’est la fête pour les Bécassines des marais. Elles sont nombreuses à danser dans le ciel ce soir. Leur chorégraphie ? Un vol en zigzag pour prendre de la hauteur suivi d’un piqué qui fait vibrer les plumes de la queue ; ce qui produit un son chevrotant que l’on pourrait assimiler à celui d’un gros insectes. « Brrzzzzzz ! »

Nous installons le camp à proximité, derrière une haie d’arbres, à l’abri des regards. Gabriel est réveillé à plusieurs reprises par un oiseau qu’il ne reconnaît pas. Il se lève trois à quatre fois pour aller le voir car il chante tout près de la tente. Le matin, en faisant sa toilette, il réussit à le prendre en photo. C’est le Bruant des roseaux, que l’on renomme « Bruyant » des roseaux pour avoir chanté à tue-tête de 23h à 6h du matin. Il est temps de plier. Dernière ascension à la tour d’observation avant le départ. Après quelques kilomètres, nous nous trouvons à une bifurcation cruciale : nous quittons enfin la route E75 (que nous suivons depuis deux semaines) et empruntons maintenant la route 92 en direction de Kirkenes, ville du Sud du Varanger. C’est un itinéraire secondaire, sans commerce avant la zone frontalière, à trois jours de vélo.

Ce soir, nous devrons utiliser le filtre à eau pour la première fois, à défaut d’avoir pu trouver un point d’eau potable. Le bivouac que nous trouvons est sur le bord d’un lac près de Pekkala. Il fait encore assez chaud pour que Alexandra et Marine osent une baignade, puis nous nous retrouvons près du réchaud. La piste qui mène à notre campement est jonchée de crottes d’élan : en verra-t-on cette nuit ? Nous entendons brièvement le chant de la Bécassine sourde avant de nous coucher.

Dimanche 12 Juin, il a plu dans la nuit. Nous visons le camping de Näätämö, à 71 km. Grosse journée sous la pluie, un vrai crachin breton qui transporte Gabriel dans ses souvenirs de vacances dans le Morbihan chez ses grand-parents. On pédale vite, avec une chose en tête : arriver au camping et prendre une douche chaude. Nous atteignons Näätämö en fin de journée, mais l’on s’arrête en premier faire quelques courses en vue d’un bon repas. La supérette est extraordinaire, un vrai lieu de vie où l’on prend le café et où l’on vend de tout : du poêle à bois aux pièces de motoneige, de la viande de renne séchée aux raquettes anti-moustique. Nous suivons les panneaux signalant le camping, trop contents d’arriver. Mais c’est étrange, le signe « caravane » est barré sur les panneaux et le lieu est désert… La réception est fermée, nous sommes tous les trois dépités car nous avons compris que ce camping n’existe plus. Pas de douche ce soir. Une femme sort de l’intérieur du bâtiment les bras chargés de caisses de pelotes de laine. Elle nous lance froidement « fermé le weekend » et ne s’arrête même pas. Nous envisageons le plan B : retourner en arrière sur le terrain d’une vieille maison abandonnée, aperçue 3 km en amont. Pendant notre repas, les moustiques s’invitent par centaines. C’est la première fois qu’ils sont aussi nombreux à nous attaquer et nous ne tardons pas à nous réfugier dans les tentes. A l’intérieur de la moustiquaire, nous sommes maintenant guettés par une centaine de paires d’yeux, attiré par notre chaleur. Nous nous endormons dans le bourdonnement des nuages de moustiques. Le lendemain matin, nous écourtons notre café car ils sont trop virulents.

Lundi 13 Juin. Aujourd’hui nous fêtons deux événements : le passage de la frontière norvégienne et l’anniversaire d’Alexandra ! Séance photo sur cette ligne imaginaire matérialisée par un passage anti-bétail et des panneaux en plusieurs langues. Nous posons nos sacoches 9km plus loin, au premier camping norvégien de Neiden. Les trois cyclistes se précipitent alors à la douche et sur la machine à laver. Nous passons un dernier après-midi ensemble, car Alexandra reprend la route vers 20h, en direction de Kirkenes où elle prendra le bateau jusqu’au Cap Nord. En ce qui nous concerne, nous y resterons 3 nuits pour prendre le temps de rédiger nos deux épisodes finlandais et reprendre des forces avant la Péninsule du Varanger.

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14 – Kukkola > Sodankylä (km 4560 – km 4850)

  • 2022/05/29 Kukkola – Kemijoki : 58 km (bivouac) La rivière aux fleurs jaunes
  • 2022/05/30 Kemijoki – Murrola : 71 km (bivouac) Le tournoi de base ball
  • 2022/05/31 Muurola – Vikajärvi : 56 km (bivouac) Au-delà du cercle polaire
  • 2022/06/01 Vikajärvi – Raudanjoki : 55 km (bivouac) Le terrain de sport sur la E75
  • 2022/06/02 Raudanjoki – Sodankylä : 55 km (camping) Rencontre avec Alexandra
  • 2022/06/05 Sodankylä – Madetkosken kyläkota : 58 km (bivouac) Premier kota

Nous savourons le spectacle du fleuve Hemijoki depuis la fenêtre de la cuisine du camping. La salle est assez grande pour accueillir une vingtaine de personnes et nous prenons possession d’une table pour faire sécher nos affaires et sortir notre matériel des sacoches. Les plaques électriques à disposition nous permettent d’enchaîner les thés et autres boissons chaudes. Dans tous les campings, y compris les plus vétustes, il y a toujours un espace collectif avec une cuisine bien équipée. Un lieu où l’on se réfugie toujours bien volontiers, tant et si bien que nous passons peu de temps à l’intérieur de la tente. La rudesse du climat a sûrement façonné cette culture de l’accueil scandinave. Les pauses en camping sont pour nous entièrement motivées par la perspective de la douche chaude hebdomadaire. L’après-midi passe vite et c’est le moment de passer à la salle de bain : Marine attend son shampoing avec impatience, et pour Gabriel c’est le rasage ! Damned, l’eau des douches est gelée ! Comme si elle venait directement du fleuve. Grosse déception, nous nous couchons une nuit de plus tout poisseux dans nos duvets en poussant des jurons envers le propriétaire, qui de surcroît nous avait rit au nez. Il a coupé la parole à la réceptionniste qui nous proposait des pâtes et du pain lorsque nous avions demandé si le camping avait une épicerie (le commerce le plus proche étant hors d’atteinte en vélo). Il a aussitôt ajouté avec un sourire en coin : « Vous n’avez besoin de rien, vous pouvez venir au restaurant pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner ». Le lieu étant réputé pour son poisson fumé et son restaurant de standing, ce n’était pas du tout prévu dans notre budget.

Le lendemain matin, même histoire, on part à l’assaut de la salle de bain à la première heure. Thermostat à fond, la douche est toujours aussi froide, c’est décourageant. Marine arrive grelottante à la réception pour signaler le problème. Elle est accueillie par la même réceptionniste, coupe au carré sévère les sourcils froncés derrière des lunettes épaisses. Elle lui glisse presque en chuchotant : « Je vais prévenir le technicien et vous pouvez rester une nuit de plus gratuitement ». Puis elle décroche le téléphone et aboie quelque chose qui fait sursauter Marine. Ce n’est pas du Suédois, c’est une nouvelle langue très étrange ! Premier contact avec le finnois.

La douche n’est pas plus chaude en fin de matinée, nous attendons le début d’après midi que les cumulus se rechargent, probablement vidés par la quantité de touristes les utilisant sans interruption à la sortie du sauna. Puisque c’est ainsi, nous aussi nous irons au sauna ! Ce sera notre récompense après avoir passé une journée à écrire l’article précédent. Le sauna ressemble à tous ceux que nous voyons dans les jardins des suédois : une cabane circulaire sommaire, sorte de de yourte en bois. Nous poussons la porte, personne à l’intérieur, et au vu la fréquentation, c’est une chance. La chaleur est étouffante. L’énorme poêle à bois central est coiffé d’une nasse métallique remplie de pierres que l’on arrose pour créer la vapeur d’eau chaude. Nous prenons place en maillot de bain sur les gradins en bois, construits sur deux niveaux différents, suivant le degré de chaleur voulu. Marine manque d’air et s’éloigne des flammes, collée à la porte où filtre un filet d’air. Gabriel s’assoit sur la banc le plus haut. Nous accumulons en quelques minutes toute la chaleur qui nous avait tant manquée. Pour ceux qui se rendrait à Kukkolaforsen, sachez que le meilleur horaire pour une douche de qualité se situe entre 14h et 15h, juste avant le pic de fréquentation du sauna.

Les Martinets noirs font retentir leur stridulations aiguës le jour de notre départ. Aujourd’hui, Vendredi 29 Mai, nous partons en Finlande. La frontière est à une quinzaine de kilomètres au Sud, en suivant le fleuve. Le vent nous porte jusqu’à Haparanda, jumelle suédoise de Tornio côté finlandais. Les supermarchés, les magasins détaxés, et un gros Ikea forment un agrégat d’entrepôts concentrés sur cette ligne imaginaire. Ce sera le dernier paysage que l’on verra de la Suède, au bout de 45 jours et 2000 kilomètres pédalés dans ce pays. Notre portion préférée reste sans aucun doute la traversée de Göteborg à Sundsvall, à l’intérieur des terres. La partie côtière de Sundsvall à Haparanda (eurovélo 10) nous a un peu moins convaincus : l’itinéraire est mal tracé, parfois dangereux quand il nous envoie sur l’autoroute sans possibilité de détour, et trop éloigné de la Mer de Botnie à notre goût. C’est une portion que nous ne recommanderions pas en vélo.

Premier ravitaillement en Finlande. Excellente nouvelle : les roulés à la cannelle, un de nos carburants favoris (avec le beurre de cacahuètes), sont absolument énormes. A l’image des mots en finnois à rallonge, indécryptables, truffés de doubles lettres et de trémas. Gabriel compatis avec les dyslexiques finlandais, c’est déjà assez difficile en français ! On engloutit nos friandises sur le parking du supermarché, avant de partir plein Est. Puis nous changeons de cap, plein Nord à Keminmaa et désormais nous n’en changerons plus pendant toute notre traversée Finlandaise.

Nous remontons Hemijoki le long de pistes cyclables agréables. Nous découvrons un nouveau biotope : saules, sorbiers, trembles et toujours des bouleaux bien sûr. Les feuillus de la ripisylve attirent les Bruants des roseaux qui sont nombreux à chanter. Notre premier bivouac est déniché à la troisième tentative. C’est un « laavu » (abri en finnois) sur une aire de mise à l’eau des barques de pêche. Gabriel s’abrite pour faire démarrer le réchaud dans la cabine de bain, seul endroit sans vent. Ce soir le soleil se couche à 00h17 et se lèvera à 2h13. Entre ces deux horaires, le ciel est si clair et les nuages sont dans le soleil que l’on peut considérer que la nuit, telle qu’on la connaît, a disparu.

Le lendemain, les Hirondelles rustiques balayent les champs en quête d’insectes volants. Elles nous foncent presque dessus pendant notre pause sur le barrage hydroélectrique de Ossauksentie. La rivière s’élargit et nous arrivons à Muurola, dernière étape de la journée, après 71 kilomètres. On s’assoupit dans l’herbe, au chant de deux Chevaliers guignettes se poursuivant au ras de l’eau. Puis deux pêcheurs du soir s’installent sur le quai, et il est temps pour nous de refermer la tente.

Mardi 31 Mai, le terrain de sport voisin est animé par un tournoi de base-ball. Nous réalisons que le gros bâtiment à côté de notre bivouac est en fait le complexe sportif du collège de Muurola. Depuis la Suède, nous avons constaté que les terrains de sports sont des lieux de vie, investis par les habitants, à l’image de la place du village chez nous. On joue, on grille des saucisses, on regarde le jeu, on s’installe en famille sur de grandes nappes étalées sur le gazon.

Notre destination du jour est Rovaniemi, dernière grande ville avant le désert commercial du Nord de la Finlande. Nous nous mettons en quête de pièces de rechange (celles que l’on avait pas trouvées en Suède, ou alors à des prix exorbitants) : il s’agit de la cassette de pignons de la roue arrière et de la chaîne, pour chacun de nos vélos. Elles ne sont pas encore usées, mais avec les milliers de kilomètres qu’il nous reste à faire, nous anticipons l’usure de la transmission. Les prix sont élevés dans les deux premiers magasins, on ne sait pas quoi faire mais il nous reste une dernière chance à l’atelier « Martin Pyöräkorjaamo » référencé sur internet. Nous entrons par une petite porte de service dans un bazar de roues, de chambres à air, de pièces détachées, de vélos entassés jusqu’au plafond. Pas de doute, nous sommes au bon endroit. Marine avance dans l’atelier, à petit pas entre les vélos car il y a très peu d’espace pour circuler. Martin, mécanicien de stature imposante en salopette grise, cheveux longs, sort de l’arrière-boutique une paire de cassettes ainsi que deux chaînes toutes neuves. Il nous fait un bon prix et nous repartons avec un grand sourire.

Nous sommes maintenant fin prêts pour la Laponie. Nous dépassons à Napapiiri le cercle polaire arctique, précédé du village de Santa Klaus (le père noël) : des infrastructures touristiques du type cottages rouges dupliqués à l’identique, des magasins de souvenirs, du personnel déguisé en lutins… On joue sur les mots en qualifiant tout ça d’horreur boréale ! On passe notre chemin, mais surprise, la piste cyclable s’arrête ici. Nous rejoignons donc la E75, seule route vers le Nord que nous suivrons pendant encore deux semaines. On ne profite pas vraiment du paysage, concentrés sur notre rétroviseur. Contrairement à ce que nous avons vécu en Suède et au Danemark, les camions nous doublent largement et c’est appréciable. Nous arrivons sur une aire de repos sur le bord de la rivière, aménagé avec des abris de grillade. Mais nous préférons nous installer en face, au laavu Ukkoharri, non accessible aux véhicules car il faut passer par une passerelle piétonne en bois. Les camping-cars sont de plus en plus nombreux. On sent que comme pour les moustiques, la saison commence. Nous installons notre bivouac « façon Danemark » en tendant des bâches sur l’ouverture de la cabane, car il n’y a pas de place pour planter la tente : le sol, très irrégulier, est couvert de myrtilles en fleurs. La fréquentation du lieu se mesure à la quantité de bouleaux écorcés vifs pour démarrer les feux de bois. La nuit n’est pas excellente, très chaude, et nous sommes embêtés par quelques moustiques.

Réveil le premier Juin au son de la pluie sur notre abri. C’est une sensation unique d’être dans une cabane au milieu d’une forêt de bouleaux, au chaud dans son duvet entourés de cet air humide et des odeurs forestières. Nous prenons le petit déjeuner en regardant couler Raudanjoki, et consultons la météo qui prévoit de la pluie toute la journée. Nous repérons un abri pour le déjeuner mais nous l’atteignons trop tôt dans la matinée. Le plafond nuageux descend, la pluie s’intensifie. Deux allemands sont descendus de leur voiture pour nous filmer en haut d’une côte et nous encourager. On ne s’arrête pas (on le regrette maintenant), car nous cherchons depuis des kilomètres un endroit abrité pour déjeuner. Une heure après, on ne trouve qu’un vieil abribus à la structure douteuse et au toit arraché, pour tartiner nos sandwich, sous le regard curieux des automobilistes. Les chargements des camping-cars nous amusent : il y a ceux qui transportent leur voiture sur remorque, leur moto, et même la caravane en plus du camping-car. Beaucoup de plaques allemandes, hollandaises et suisses. Nos préférés, sont ceux qui transportent leur vélos, peut-être pour « faire le Cap Nord à vélo », qui sait ?

La pluie s’arrête, et le ciel s’éclaircit enfin. Le long de la route E75, les possibilités de bivouacs sont réduites. Beaucoup de terrains sont clôturés, peu de chemins en partent, et aucun « laavu » à l’horizon. Au hasard d’un coup d’œil opportuniste, une grande étendue verte est visible à travers les arbres et nous fait faire demi-tour. C’est un terrain de sport au gazon impeccable, bordé d’une piste d’athlétisme avec un toilette sec en très bon état. La pelouse est trop bien entretenue pour que l’on ose y planter la tente. C’est tentant, mais on préfère s’installer en marge, sur les graviers, avec les moustiques voraces !

Jeudi 2 Juin, en début de matinée, nous passons sur ce qui semble être un aéroport de secours. On se retrouve tout d’un coup sur une route à au moins 10 voies. La route est toute droite plein Nord jusqu’au camping de Sodankylä, halte ressourçante, et pleine de rencontres. Les allers-retours à la cuisine et à la laverie sont autant d’occasions de faire connaissance. Avec ce couple de français de Rennes, arrivés jusqu’ici en camping car, ces deux hollandaises qui embourbent leur van à quelques mètres de nous, sauvées par un bulldozer. Cet allemand enthousiaste et rieur qui étudie notre parcours sur sa carte routière. Nous partageons plusieurs repas avec Mikko, cycliste finlandais à destination de Tromsö.

Le lendemain, il retarde son départ à cause de la pluie qui s’abat sur la région. Nous faisons plus ample connaissance pendant un café à rallonge dans la petite cuisine. Arrive une nouvelle cycliste qui passe la tête par la porte, trempée. On lui propose aussitôt une boisson chaude de bienvenue. Elle suspend son gilet jaune et toute sa tenue de pluie, puis s’installe à table avec nous et dégaine sa tasse en bois, souvenir de Finlande. Pendant le déjeuner, nous apprenons qu’elle est partie seule de Berlin début Mai, et se dirige elle aussi vers le Nord. Après cette dure matinée sous la pluie, elle rêve d’un sauna et nous propose de le partager avec nous. Entre temps, Mikko s’est éclipsé entre deux averses pour son étape d’une centaine de kilomètres, et nous aurons tous les trois une pensée pour lui, pendant l’orage que nous regardons impressionnés à travers la fenêtre du sauna. Ce n’est qu’une fois côte à côte et suant que nous faisons les présentations : « elle » c’est Alexandra.

Samedi 4 Juin, nous partageons encore quelques moments avec Alexandra au camping. Elle décide de rester une journée de plus et nous convenons de prendre la route ensemble le lendemain, pour essayer de rouler à trois. Départ dimanche à 10 heures pile, notre trio jaune fluo roule vite, le vent est avec nous. Nous battons notre record de moyenne (20km/h) et atteignons rapidement la réserve de Ilmakkiaapa. Impossible d’y faire rouler les vélos, on « s’emmarécagerait », absorbés dans la tourbe sans laisser de trace. Nous arpentons à pied ce grand marais, avançant avec prudence sur des planches épaisses à fleur d’eau. Certaines basculent à notre passage, il vaut mieux être seul sur une planche pour ne pas éjecter l’autre façon catapulte. On se hisse plus loin sur l’observatoire, pour grignoter et scruter les environs. Beaucoup de moucherons et pas beaucoup d’oiseaux…

Durant l’après-midi, il est impératif de remplir nos bouteilles. On trouve un café, seul commerce depuis des kilomètres, parfait pour un ravitaillement en eau potable. Gabriel a repéré sur la carte une aire aménagée près de la rivière Kitinen. Nous l’atteignons un peu tôt, mais le lieu est idéal et décidons d’y rester à l’unanimité. C’est un « Kota » circulaire rouge, au toit conique, avec un grand foyer central et du mobilier en bois. Nous passons la fin d’après-midi à discute, lire, et boire du thé autour d’un bon feu.

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13 – Bureå > Kukkola (km 4170 – km 4560)

  • 2022/05/21 Bureå – Skellefteå – Tåmträsket : 77 km (bivouac)
  • 2022/05/22 Tåmträsket – Piteå : 55 km (bivouac)
  • 2022/05/23 Piteå – Lulnäsudden : 63 km (bivouac)
  • 2022/05/24 Lulnäsudden – Luleå – Örarna : 47 km (bivouac)
  • 2022/05/25 Örarna – Raneå – Vitåfors : 46 km (bivouac)
  • 2022/05/26 Vitåfors – Långträsk : 74 km (bivouac)
  • 2022/05/27 Långträsk – Kukkola : 28 km (camping)

Nous avons profité de notre halte au camping de Bureå pour faire une révision complète des vélos. Tous les 1000km, nous nous efforçons d’inspecter minutieusement nos montures. Nous mesurons l’état des chaines avec un outil spécifique, qui indique le pourcentage d’usure. Au bout de 3500 km, l’usure est déjà bien avancée (entre 75 et 100%), nous l’avons donc remplacée pour une toute neuve. Cela peut paraitre prématuré, mais les vélos sont lourdement chargés et nous pédalons souvent dans la poussière ou le sable. Malgré toutes nos précautions, cela n’a pas empêché de cumuler les pépins mécaniques dans les trois jours qui ont suivi : câble de dérailleur cassé, crevaison, œillet de cadre support de porte-bagage cassé…